La Bruyère, De quelques usages
•cinquante coureurs ; toutes les femmes raffolaient de lui ou de son faste. La fortune de M"^ Garnier était venue à point pour alimenter toutes ces folies ; il lui mangea plus de 400000 livres. Elle méritait au moins qu'il l'avouât pour sa femme, d'autant plus qu'il avait d'elle quatre enfants ; cependant, soit dédain, soit peur d'une gène apportée à ses mœurs galantes, il s obstinait à lui refuser cette satisfaction, et lui volait même les pièces justificatives de leur mariage qu'elle portait cachées dans ses vêtements; enfin, tardivement et de mauvaise grâce, il se résigna à lui donner son nom, un an avant la mort de son père *; elle n'en devait guère jouir: la présidente de ChamplastreuK fut enlevée en 1661, après une courte maladie, et son mari versa beaucoup de larmes... dans la Gazette de Loret ^.
Le brillant établissement des sœurs de M™* d'Orgères ne put manquer d'accroître encore le dépit de son mariage inavoué ; l'une d'elles, qui ne fut que trop en vue, avait épousé un cadet du duc de Villars Brancas, le comte de Brancas, chevalier d'honneur d'Anne d'Autriche, dont Tallemant et la Bruyère ont raillé les prodigieuses distractions. Suzanne Garnier, devenue grande dame, se distingua par ses mœurs faciles et son ambition effrontée. Impatiente d'avancer sa fortune, elle osa, la première des femmes de qualité, accompagner la maîtresse du roi, M"' de la Vallière; elle aurait voulu que sa fille donnât le même exemple, peut-être dans le secret espoir que quelque regard du roi tomberait sur elle : cette comtesse sortie de la plèbe n'avait pas été longue à se façonner aux mœurs de cour. Les Montausier (qui le croirait?) trouvaient ce manège bien entendu, et s'étonnaient qu'Anne d'Autriche ne voulût pas voir l'avantage qu'il y avait pour elle à laisser le cœur du roi se prendre chez des gens attachés à son service. Réprimandée sévèrement par cette princesse. M"** de Brancas osa se plaindre de la mère au fils lui-même, s'élever contre la vertu des gens qui l'entouraient, particulièrement de M""' de Navaiiles dont elle précipita la perte. M'"® de Mottcville, qui raconte ces honteuses intrigues, en donne le triste honneur à M""* de Brancas, et n'y compromet ni son mari, ni surtout sa
i. Le premier président Mule mourul en IGoG. 2. Tallemant, t. VI, 3/"' Garnier ou 3/»" dVrgères.
BERTIN. 3i
fille. Elle nous peint cette dernière aussi sage que belle, et fort aimée de la reine mère pour sa singulière modestie ^ Triste eflet des années, de la corruption des cours, et sans doute aussi des honteux exemples maternels : la belle, sage et modeste M^'*' de Brancas est devenue dans les Mémoires de Saint- Simon la cynique princesse d'Harcourt ; corps et âme, tout en elle soulève le dégoût.
Elle avait été fort belle et galante ; quoiqu'elle ue fût pas vieille, les grâces et la beauté s'étaient tournées en gratte-cul. C'était alors une grande et grosse créature, fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes, et des cheveux de iilasse toujours sortants et traînants comme tout son habillement. Sale, malpropre, toujours intriguant, prétendant, entreprenant, toujours querellant, et toujours basse comme Therbe, ou sur Tarc-en-ciel, sclou ceux à qui elle avait aflaire ; c'était une furie blonde, et de plus une harpie ; elle en avait reffronterie, la méchanceté, la fourbe et la violence; elle en avait l'avarice et l'avidité ; elle en avait encore la gourmandise et la promptitude à s'en soulager, et mettait au désespoir ceux chez qui elle allait dîner, parce que
11 faut lire le reste dans Saint-Simon, car il n'est pas pos^ sible de mentionner ici tout ce qui pouvait arriver à M"® d'Harcourt au sortir de table, la table fût-elle dressée chez la duchesse du Maine ou chez H. le Grand.
Elle se repaît, elle se gorge d'argent comme de nourriture; elle vend au plus offrant la faveur dont elle dispose, place ou marie les gens pour de fortes remises, rosse ses laquais et ne les paye point, vole au jeu tant qu'elle peut, chante pouille à ceux qui réclament, et empoche e.ffrontément les écus et les injures. Les affaires surtout Tattirent. Elle en a le flair et le génie; fille de comte, femme de prince, elle a l'àme financière: bon sang ne peut mentir, et malheur aux partisans auxquels s'accroche la petite-fille de Mathieu Garnier. Cependant sa sœur, Une honnête femme mariée au duc de Brancas, son Cousin germain, qui se ruinait au jeu et dans d'infâmes débauches, mourait à peu près de faim, et était réduite à emprunter des chemises à son amie la maréchale de Chamillv *.
La princesse d'Harcourt ne se démentit pas en mariant son lils : elle lui donna une fille do robe, mais dont la fortune