Saint'Simony t. II, p. 414 et suiv
ivait été jadis gagnée dans la finance. Le père de M"" de Monteu était conseiller au parlement de Metz : ce nom de Montjeu ^tait celui d une terre acquise par les siens à prix d'argent; il rappelait en réalité Castille, comme un chien s'appelle Citron, remarquent gaiement les Mémoires^. Il avait pour ancêtres un tanneur d'Âutun et un marchand de soies delarueSaint'-Denis, ï l'enseigne des Trois- Visages. Le fils du tanneur fut un homme d'Etat, le président Jeannin, célèbre par le rôle de conciliateur qu'il joua dans les guerres de religion, et par les ser-» vices qu'il rendit à Henri IV, soit au dedans, soit en dehors du royaume; le président Jeannin maria sa fille à Castille, ancien marchand de soies devenu receveur du clergé* La dot, dit Tallemant, était de 10000 écus ; les plus gros mariages de ce temps-là étaient de 60000 livres. Le président ayaïit perdu son fils unique donna ce qu'il avait de bien à son gendre, le receveur du clergé, à la condition que l'aîné de ses petits- fils porterait son nom. L'ainé des Castille se prêta de fort bonne grâce à renverser l'ordre de ses noms, et fit même plus qu'on né lui demandait : non-seulement il cessa d'être Castille Jeannin, mais il devint Jeannin (Je Castille. C'est le père du conseil^ 1er Montjeu. Habile financier, trop habile, insinue Saint-Simon, il fut trésorier de l'épargne, et se décora d'une charge de greffier de l'ordre du Saint-Esprit. Sa vie était fastueuse, ses mœurs galantes comme celles de Fouquet, ison allié; il tranchait du grand seigneur, faisait ériger en marquisat la baronnie de Montjeu, embellissait le château quV avait bâti le président^ et jouant hardiment sur l'humble nom de son père, prétendait descendre d'une branche bâtarde des rois de Castille : comment cette branche s'était égarée rue Saint-Denis, c'est un point que sans doute il omettait d'éclaircir. Plus simple et plus sincère était son aïeul maternel :
Le président Janin, du temps qu'il estoit à M. de Mayenne, 'traitisl ce prince à Autun dans la maison paternelle, luy présenta son père, avec son tablier de corroyeur, en luy disant : « Monsieur, voyià le maistrc de la maison ; c'est luy qui vous traitte. > M. de Mayenne le reçeût à bras ouverts, et le fit mettre au haut bout^,
1. Citron est le nom du chien mis en jugement dans les Plaideurs pour rapt de chapon.
± Tullemant, t. III, le Président Janin.
Jeaiinin de Castille fut cntrainé dans la chute de Fouquet; il perdit ses places avec une partie de ses biens, fut exilé en Bourgogne, mais il gardait pour adoucir sa disgrâce de beaux restes de son ancienne fortune, et un état fort grand encore quoique amoindri ; il comptait parmi ses amis, ses hôtes, Bussy, M"' de Sévigné. Celle-ci, dans une lettre datée du château de Montjeu qu'elle n'avait pas revu depuis seize ans (elle avait trente ans lors de sa dernière visite), donne une pensée mélancolique au temps écoulé qui avait emporté sa jeunesse en développant ces beaux ombrages *.
Le mariage de son fils le conseiller avec la fille du grand fauconnier, le comte Dauvet des Marests, contribua sans doute à abréger son exil : lorsqu'il mourut en 1691, il était déjà rappelé depuis quatre ans. Son fils l'avait précédé dans la tombe ; sa petite-fille, M"" de Montjeu, s'était à force d'esprit insinuée chez la duchesse du Maine, dont elle animait les nuits blanches. Ce fut là que M"* ;d'Harcourt l'avisa pour l'abbé d'Harcourt, devenu l'aîné de la maison par la mort de ses deux frères qui avaient péri au service de l'Empire : elle n'eut garde de s'arrêter à son origine non plus qu'à son visage, et à la vivacité de ses allures. « M"" de Montjeu était jaune, noire, laide en perfection ; de l'esprit comme un diable ; du tempérament comme vingt, dont elle usa bien dans la suite, et riche en héritière de financier. » 50000 livres de rente en fonds de terre et 20000 francs d'argent comptant ravirent la princesse d'Harcourt, ainsi que son fils, un riche seigneur d'église qui nepré-^ tendait pas s'appauvrir en rentrant dans le monde. Lui-même, à la principauté près, n'était pas des plus tentants. Des chutes successives l'avaient fait trépaner trois ou quatre fois et laissé presque sourd. C'est à Sceaux que se fit la noce; mais tout patronné qu'il était par la duchesse du Maine, ce bas mariage indigna la maison de Lorraine. Le duc de Lorraine défendit aux nouveaux époux de mettre le pied dans ses États. Ce ne fut pas le seul dégoût qu'éprouva la princesse d'Harcourt. Sa bru, qui supportait difficilement son humeur, eut un jour trop d'esprit et pas assez de prudence : elle traça pour une de ses amies le portrait de la mégère qui l'opprimait, mais elle se