Lettre à Bussy Rabutiny du 22 juillet
trompa d'adresse, et envoya le portrait à sa propre belle-mère. Elle avait beaucoup de sel et de tour, et rarement peintre satirique avait rencontré plus riche modèle. La princesse, qu'elle avait leurrée jusque-là par un mélange d'hypocrite soumission et de feinte tendresse, entra dans une telle fureur, qu'elle ne fut pas maîtresse d'en taire la cause, et Dieu sait si la cour, qui la craignait et la délestait, se divertit du quiproquo. Sa bru, un instant consternée, reprit ses esprits, serra ses écus et se moqua d'elle; son propre fils fit chorus avec sa bru. Ce mariage était décidément pour la princesse d'Harcourt une spéculation manquée *.
Un personnage qu'on peut être surpris de pas apercevoir au milieu de ces événements qui intéressent si fort la dignité ou la fortune de sa maison, c'est le mari de la princesse d'Harcourt ; car il vivait encore, mais il était comme enfoncé et abimé dans ses vices. S'il se sentait de sa race par sa valeur et sa bonne mine, il valait sa femme par la bassesse- des sentiments, et le portrait de l'un est le digne pendant du portrait de l'autre :
C'était un grand homme, bien fait, qui, avec l'air noble et de l'esprit, avait tout à fait celui d'un comédien de campagne; grand menteur, grand libertin d'esprit et de corps, grand dépensier en tout, grand escroc avec effronterie, et d'une crapule obscure, qui l'anéantit toute sa vie. Après avoir longtemps voltigé à son retour, et ne pouvant vivre avec sa femme, en quoi il n'avait pas grand tort, ni s'accommoder de la cour ni de Paris, il se fixa à Lyon, avec du vin, des maîtresses du coin des rues, une compagnie à l'avenant, une meute, et un jeu pour soutenir sa dépense et vivre aux dépens des dupes, des sots et des flls des gros marchands qu'il attirait dans ses filets. Il y tirait toute la considération que lui pouvait donner là le maréchal de Villeroy par rapport à M. le Grand, et il y passa de la sorte grand nombre d'années, sans imaginer qu'il y eût en ce monde une autre ville ni un autre pays que Lyon. A la fin il s'en lassa, et revint à Paris.
Toute l'influence des Lorrains ne put relever ce méprisable personnage ; le roi, sur leurs longues instances, consentit à le voir, mais il ne voulut jamais lui permettre de venir à Marly, où les maris allaient de droit quand les femmes y étaient admises. Il se retira peu à peu de la cour, et il se trou-