‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 269 sur 318 · Lettre à M""' de Grignany du 8 avril · texte numérisé non relu

Lettre à M""' de Grignany du 8 avril

de tenir une maison magnifique, les grâces d'y attirer sans cesse la meilleure et la plus nombreuse compagnie, et avec cela le savoirfeire de n'y souffrir ni mélange, ni de ces commodités qui déshonorent les meilleures maisons, sans toutefois cesser de rendre la sienne ai* mable, par le respect et la plus étroite bienséance, qu'elle y sut toujours maintenir et mêler avec la liberté.

C'était M"* Frémont, une femme de finance, qui avait fait l'éducation de cette personne accomplie ; ce fut elle encore qui surveilla celle de ses petites-filles pour le plus grand bonheur des ducs de Saint-Simon et de Lauzun; la finance ne comptait pas que des ménages à la Montauron. Le maréchal de Lorges eut le bon sens de ne voir que les beaux côtés de ce mariage a étrangement inégal :>, et témoigna par sa cordiale façon de vivre avec les Frémont qu'il savait estimer à leur valeur les biens qu'il avait reçus d'eux, et particulièrement le plus précieux de leurs dons, celui de leur fille*.

La parenté des Frémoni, ainsi rehaussée par une illustre alliance, vise désormais aux gendres nobles. W"" Douilly de Riou (ti toute resplendissante d'une Frémont pour mère, qui lui donne une maréchale de Lorges pour cousine germaine, et des duchesses de Saint-Simon et de Lauzun pour nièces à la mode de Bretagne* », entre dans la maison de Montmorin en épousant le fils de M. de Saint-Herem, gouverneur de Fontainebleau.

Les Saint-Herem n'en étaient pas à leur première alliance avec la finance: le père avait épousé une Legras, fille du surintendant d'Anne d'Autriche et d'une sœur de M. Courtin; mais ce mariage ne lui donna pas ce qu'il en avait espéré. M"* Legras lui avait apporté avec une grosse dot de furieuses dispositions à la manger. Elle était hideuse à voir et cependant affolée du monde; elle égayait par ses ridicules prétentions les séjours de la cour à Fontainebleau, que son mari charmait au contraire par ses façons pleines de grâce ; elle couvrait sa laideur de diamants et de perles, empruntait volontiers les parures de M°*® de Soubise, et croyait lui emprunter en même temps sa beauté. Ce furent ses ruineuses folies qui condamnèrent les Saint-Herem à une seconde mésalliance.

Le mariage se fit par l'entremise de la maréchale de Lorges.

i. Saint-Simony t. II, p. 407.

2. Lettre de M. de Coulanges d itf™« de Sévigné, du 17 février 1696.

540 LA FIN AHCE.

Saint-Simon garde one discrétion profonde sur lanaissanèedi cette cousine de sa femme : elle était fille d*im fermier géaM qui ne manqua pas œtte occasion d'envoyer aaJKerciirv jjalHifi de ses ancêtres, et de divertir lés gens de cour par l'émn^É»tion des diverses branches de sa maison. Le mariage à pÔM célébré, la ruine des Saint-Herem éclata : le chiffire de kon dettes allait à 400000 francs, et. chaque jour on découvrûtde nouvelles dépenses du fait de H"* de Saint-Herem. L*uniq» épave que les jeunes gens sauvèrent du naufrage fut un hmd de 5O0OO. écus sur la survivance du gouvernement de Fonliir nebleau, que le roi avait gracieusemmt accordé potu* gaiantff le douaire de M^^* Douilly ^

M. de Saint-Amant a bien mieux marié sa fille, écrirait Goulanges à M"* de Sérigné, en lui apprenant la ruine desSaint* Herem. Deux ans auparavant, le petit-fils de M"^ de Sévigné,le jeune, brave et spirituel marquis de Grignan, avait épousé h fille du fermier général Saint-Âmant. Quelle chute pour l'orgueil des Adhémar entés sur Gastellanel mais il avait bien fallu subir un événement devenu inévitable. Depuis longtemps les Grignan allaient, même à leur insu, v^rs un mariage de finance; on peut le prévoir, Tannoncer bien avant qall s*accomplisse, lorsqu'on lit les lettres où H*** de Sévigné èaor mère et déplore leurs fastueuses folies.

Les Provençaux savourent sans remords les délices de l'hos^ pitalité de leurs gouverneurs, soit dans le château de Grignan restauré à grands frais, soit dans les magnifiques réceptions d'Aviron et d'Aix ; la chère est délicate, les comédiens excellents, le jeu gros et animé: M. et M""* de Grignan se ruinent de la meilleure grâce du monde. Cependant M"' de Sévigné avertit, sermonne, crie de toutes ses forces à la profusion et au gaspillage. C'est trop de comédiens et de musiciens, trop de cuisiniers et de valets de chambre ! Ne pouvez-vous pas avoir moins de cinquante domestiques? Modérez, de grâce, ce luxe de

i. Saint-Simon, 1. 1, p. 189; t. II, p. 240. — Lettre de âP^ de Sévigné à M""* de Grignan, du 12 octobre 1677. — Lettres de Goulanges à M^ de Sévigné, du 3 octobre 1694; à M'^ de Sévigné et Grignan, du 14 mars 1696.— Le roi accorda à M*"* de Saint-Hérem, la mère, une peosioa de 1000 écus, c ne voulant pas, écrit Dangeau, que la femme d*un homme de condition} qui Ta servi si longtemps, demeurât sans pain ». (26 novembre 1 701.)

^ meubles, de cheminées, de chenets, de miroirs ; sauvez du moins . le meuble rouge des dégâts de M. de Vendôme et de ses gens. Surtout ne tenez pas table ouverte à tous venants dans la province la plus passante du inonde. Vous êtes cent bouches à Grignan quand vous n'êtes qu'entre vous ;. faut-il encore héberger toute la Provence, nourrir bêtes et gens, mettre les enfants à table jusqu'au menton? Foin du bel air et du bon air, et du grand air, qui fait de Grignan une hôtellerie et vous mène droit à l'hôpital! Je vous en conjure, ma fille, soyez toujours « comptante, calculante et supputante ^ ».

M"* de Grignàn comptait, calculait, supputait en vain : le torrent l'entraînait, et elle continuait de faire manger, boire et danser toute la Provence. Cependant M. de Grignan hypothéquait les meilleures terres de sa femme, donnait en garantie la signature de M"^ de Sévigné, abandonnait deux années du revenu de sa charge, « deux années du siècle de fer »; il est vrai qu'il s'en était fait avancer trois par le trésorier des États de Bretagne qui venait de faire banqueroute, et dont il fallait désintéresser les créanciers. Les filles nées de son mariage avec Angélique d'Angennes étaient sacrifiées à ses besoins. On encourageait la piété, la vocation religieuse de l'aînée, on la canonisait d'avance, on l'appelait sainte Grignan. Sa sanlé délicate l'obligeait à quitter le couvent, mais si l'Église perdait une carmélite, M. de Grignan n'en obtenait pas moins l'avantage qu'il convoitait : elle lui faisait don des 40000 écus qu'il avait à elle, c'est-à-dire d'un bien qui devait aller à sa cadette. A cette cadette il devait une somme double, et qui semblait si mal garantie à M. de Montausier, l'oncle de M"* d'Angennes, qu'il se faisait scrupule d'accueillir la demande en mariage du vicomte de Polignac.

Ces seigneurs, dont on vantait la somptuosité, n'étaient même plus assez riches pour se permettre le luxe d'embrasser leur fils ; le voyage du marquis devait coûter trop cher, et n'était, au demeurant, qu'une pure satisfaction de cœur*. Un

1. Lettres «iu 28 décembre 1673, du 15 décembre 1675, des 17 mai et 18 août 1680, du 31 août 1689.

2. Lettres du 11 septembre 1680, du 4 octobre et du 13 décembre 1684, du 1^'août 1685, du 25 octobre 1686, du 5 janvier 1688, du 22 janvier, du 1" et du 26 février 1690.

hôte qu'on n'avait pas invité tombait subitement à Grignan; c'était M°** Reinié, marchande à la toilette, qui venait de Paris relancer sa cliente jusqu'au fond de la Provence. A-t-on l'idée d'une telle folie et d'une telle insolence? M"* Reinié a le verbe haut, abondant et trivial ; on la souttre pourtant, on tâche de l'évincer tout doucement, de se tirer adroitement de ses mains, disons, avec M"* de Sévigné, de ses pattes, a Vous faites bien cependant, écrit-elle à sa fille, de ne la pas maltraiter ; vous êtes toute raisonnable, mais comment vous serez-vous tirée de ses pattes et de ces inondations de parole où l'on se trouve noyée, abîmée? » Cela valait en effet la peine d'être demandé. M"* de Sévigné y revient avec insistance : « Dites-moi donc ce que vous avez fait de M"'' Ueinié? parle-t-elle encore? avec quoi l'avez-vous fait taire ? » Avec quoi, est charmant. « Il est bon de les payer de quelque chose, dit le Don Juan de Molière. » La monnaie qu'avait reçue M"' de Reinié ne la fit pas taire pour longtemps : dès Tannée suivante, elle retombait en Provence: elle n*en remporta qu'un rhumatisme accompagné peut-être de quelque commande nouvelle*.

C'est ainsi qu'il advint au jeune marquis de Grignan d'épouser la fille d'un financier.

Vainement en effet on essaya d'échapper à la destinée; ni Tépée, ni la robe ne se laissèrent prendre. M"® de Cauvisson épousait son oncle; M"* d'Onnesson, le voisin d'Aguesseau; M"' d'Oraison avait pour père le plus « lanlernier » et le plus égoïste des hommes ^ On dut enfin se décider entre la demoiselle élevée dans quelque noble et stérile masure, ou la rotu-

1. Lettres du % octobre et du 13 novembre 1689, du 8 et du 26 février 1690. — La seconde et malheureuse expédition de M"® Reinié excite la gaieté de Pauline de Grijçnan et de sa grand'-mère. Pauline contrefait les façons de la couturière, et M"® de Sévigné d'applaudir ; « Toute chose cessante, ma fille, dilcs-moi tout à l'heure d'où vient que vous avez encore M"* Reinié? Est-ce que vous la faites venir parler à vous, comme de la rue Saint-Honoré à l'hôtel de Carnavalet? ou si le voyage de Paris à Grignan lui paraît comme celui de Paris à Livry? Je ne puis rien imaginer qui ait pu l'obliger à faire ce second voyage. La pauvre perso'nne ! vraiment, je ne m'étonne pas qu'elle ait mal tout partout (c'était une expression favorite de M"® Reinié). Mon Dieu, que Pauline est jolie ! quelle est plaisante ! que sa petite vivacité, que je vois d'ici, est aimable et divertissante! » etc.

1». Lettres du 24 janvier et du 17 juillet 1689.

rière riche de beauic écus comptants ; choisir entre les pierres ou l*or: on choisit Tor, mais l'orgueil seigneurial avait longtemps lutté, et sa défaite lui fut cuisante. L'opinion publique surprise s'échappa en vifs et blessants commentaires : Coulanges, le spirituel épicurien, l'ami des tables succulentes, vint au secours des Grignan, et raffermit leur résolution. II faut voir comme il raille les délicatesses du préjugé, comme il découvre en vers badins les communes origines de l'espèce humaine, célèbre les beaux et grands châteaux libres d'hypothèques, ainsi que les douceurs du superflu, et finalement conseille un moyen énergique de faire taire l'opinion, c'est de tirer de la mésalliance le plus gros possible, de pressurer le beau-père dans le présent, de peur que les recherches de la juslice ne le niettent à sec dans l'avenir. Sa lettre est une apologie franche et crue des mariages d'argent, et la pudeur de M""" de Grignan aurait peut-être souhaité une approbation plus discrète. Il est vrai que Coulanges termine habilement son plaidoyer en opposant aux clameurs du monde le témoignage d'une femme qui tenait dans ce monde une des premières places, et y était réputée pour la hauteur de ses sentiments :

Je n'ai pu cependant m'cmpôcher de discourir de tout cela avec la maréchale de Villeroy, qui a bon sens et bon esprit, qui aime tendrement tout ce qui s'appelle Grignan, qui vous estime et vous aime aussi, qui se sent obligée de l'attention que vous avez de lui faire faire des compliments, qui me prie à tout moment de vous les rendre au centuple, et sur de bons tons, et qui enfin est déchaînée comme vous contre le public, qui se déchaîne toujours sans savoir pourquoi. Elle approuve toutes vos raisons, elle vous loue sans fin et sans cesse, et vous conseille d'aller votre grand chemin. Aujourd'hui, comme vous dites fort bien, on parle d'une chose, et demain on n'en parle plus ; et quand vous présenterez au public une jolie marquise de Grignan, et qu'il sera persuadée que vous en avez beaucoup de bien, il ne vous fera pas plus votre procès qu'à tous les gens de la première qualité qui vous ont montré ce chemin, et qui ne croient pas à l'heure qu'il est en avoir la jambe moins bien tournée. Voilà qui est dit, je ne vous en parlerai plus*.

Coulanges a tellement ce mariage à cœur^ que le bruit d'une rupture s'étant répandu, il craint quelque retour de fausse déli-

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