CHAPITRE PREMIER
I. Préséance des maisons princières. — La maison de Lorraine : sa puissance, son ambition, ses alliances avec la maison de France; ce qui lui reste de prestige. — L'arrière-petit-fils de Henri le Balafré épouse une fille de Gaston d'Orléans et lui rend les honneurs dus à une petite-fille de France. — Extinction des Guises. — La branche d'Ëlbœuf. — Laideur et prétentions du prince d'Harcourt. — Ses trois mariages : i" avec la veuve de M. de La Roche-Guyon Liancourt, 2" avec une nièce de Turenne, 3" avec M^'* de Navailles. — Une fille née de son dernier mariage épouse un prince souverain, le duc de Mantoue.
II. Digression sur les convoitises excitées par ce genre d'alliances : mariages de Marie de Gonzague avec le roi de Pologne, Ladislas Sigismond ; d'une fille d'Anne de Gonzague avec le duc de Brunswick ; d'Éléonore Desmiers avec le duc de Zell, de M"' de la Grange-Arquien avec Sobieski, le futur roi de Pologne.
III. Le duc de Mantoue refuse M"* d'Enghien, est refusé par M*"* de Lesdiguières et poursuivi par la duchesse douairière d*£lbœuf qui lui fait, malgré lui, épouser sa fille dans une hôtellerie de Nevers.
IV. Les d'Armagnacs, cadets de la branche d'Elbœuf. — Mariage du comte d'Harcourt avec une parente de Richelieu : brillante fortune de sa posté* rite. — Caractère, faveur, faste de M. le Grand. — Médiocres dots de ses filles. — Légers mérites et riche mariage de son fils aîné, le comte de Brionne. — M"* d'Armagnac, après avoir manqué plusieurs grands partis» renonce au mariage : agréables franchises de son genre de vie. —M. le Grand, devenu veuf, demande la main de M*"" de Ghâteauthiers et essuie un refus que toute la France admire. — Charges et biens accumulés sur
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i 1 1' l r -lu pri!K'j r itrL-^, it-^^' nu fili ùiai p^ir U mort ilu comte de Rrionnc; il »:;-i :•.-• Il hi:-; ri'ii ?si-:nt ui.'t»w Ju Juc de Noailles. — Les frères de 31. le firand : i*; ch>:Taii*;r de Ljcraîne, le cocnte de Manan. — Leur caractère et leurs m«urs. — Mari iges lucratifs de X. de Marsan.
Au-dessous des princes du sang, mais à la tête de la noblesse, apparaissent quelques puissantes maisons qui sont ou prétendent être issues de maisons souveraines et qui jouissent d*uu rang distinct, celui de princes étrangers. Le titre de prince, le ran^ qui y'est altaché, appartiennent non-seulement au fils a!né mais k tous les cadets; de là de florissants rameaux, un éclat multiple, un invincible prestige. La puissance de ces maisons, leur hauteur, leur ambition, leur faste et les besoins où ce faste 1rs réduit, donnent un intérêt original à l'histoire de leurs alliances.
Fin première ligne vient la maison de Lorraine. Elle n'a pas cessé de régntT sur la Lorraine, de droit, sinon de fait, avec lîi branche atnée; en France, avec les Guises, elle a tenu la royauté en échec et failli lui arracher la couronne; son sang s'est maintes fois mêlé à celui des maisons royales de l'Europe, particîulièremcnt de la maison de France. François II épouse Mario Stuart, nièce des Guise (1558); Henri III, la princesse Louiscîdc Lorraine, dont la grâce lavait charmé (1575); leur sdîur, l'aimable et vertueuse Claude de France, s'unit au duc de Lorraine, Charles 111, élevé à la cour de Henri II (1558). Catherine de Médicis conçut même un instant le projet de faire passer la couronne de France sur la tête du fils de Charles III '• h» duc d'Anjou était mort; Henri III n'espérait plus de postérité vi A\i\ délestait son autre gendre, Henri de Bourbon. Le duc de (luis(» feignit d'entrer dans ces dispositions, tout en ne travaillant (|U(^ pour lui.
(a», mt^nuî fils de Charles III, destiné ii faire échec à Henri de
l. I.cs (luisos (icscoiidcnt de Claude, cinquième fils de René de Lorraine, niari»^ o\\ 151 IJ i\ Ant«)iiiotte do Bourbon, fille de François de Bourbon, comte kW VondAuu' ot do Marie de Luxembourg. Une fiUe de Claude, sœur de Franr»>i» «b» (lUiso, t^pouso on secondes noces Jacques V d*Écosse; de ce mariage nail Marie Siuart on 154:2. Louise de Lorraine, épouse de Henri III, est fille Un Nicolas de Lorraine, lige dos ducs de Mercœur.
Bourbon, devint au contraire son allié en épousant, en 1599, sa sœur Catherine de Bourbon, cette princesse jusque-là toujours promise et jamais donnée, dont Henri, selon le mot de d'Aubigné, voulait faire plusieurs gendres. Veuf de Catherine, 'e beau-frère du roi de France se remaria avec une fille du duc de Mantoue ; il n'avait pas eu d'enfants du premier mariage, du second il n'eut que deux filles. L aînée, héritière de la Lorraine, n'avait pas trois ans, que Henri IV faisait demander sa roain pour son fils aîné ; l'honneur était grand pour la maison de Lorraine, le profit devait être pour la maison de France, qui saurait reçu pour dot rien moins qu'une province. On prétendit même que Henri IV demanda la cadette pour son second fils, afin d'épuiser au profit de la France les droits des deux héritières. Le coup de couteau de Ravaillac anéantit ces projets îi lointaine échéance. Gaston épousa bien, en secondes noces, une princesse de Lorraine, mais qui n'était point héritière du trône, la charmante Marguerite de Vaudemont, sœur du duc Charles IV (1632). Son mariage n'en fut pas moins funeste à l'indépendance de la LoiTaine ; décidé à l'insu du roi, célébré de l^içon clandestine, il enflamma la colère de Louis XIII et fournit à Richelieu le prétexte d'une invasion qui devait se tourner 6fl occupation indéfinie, jusqu'à ce que la paix de Ryswick décidât la restitution de la Lorraine (1697) '.
I^'unique descendant des Guises, l'arrière petit-fils de Henri le Balafré, eut en 1667 l'honneur d'épouser l'une des filles nées de ce second mariage de Gaston. M"« d'Alençon ne se lîiissa pas éblouir par les^grands mariages de ses sœurs, devenues, l'une duchesse de Savoie, l'autre grande-duchesse de toscane. Elle était « bossue, contrefaite à l'excès », elle avait passé vingt ans, c'est-à-dire perdu les meilleures chances d'un niariage royal ; elle préféra ne pas attendre un prince couronné, de peur de l'attendre toujours, comme sa sœur du preniier lit, la grande Mademoiselle ; elle accepta volontiers l'époux que lui ofl'rit M"' de Guise : il n'avait pas dix-sept ans ; il était heau, bien fait, mais de santé délicate. M"* de Guise, sa tante, sans s'inquiéter de son âge, de sa santé, ni probablement de ses préférences, vit avant tout l'honneur fait à sa maison.
l. D'Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, l. I, cil. n, m, IV.
BERTIN. 4r
Mademoiselle, qui n'aimait pas cette sœur, avoue le iépii ({u'elle éprouva de son mariage, et, pour essayer sans doute de s'en (*x)nsoler, elle insiste sur le sans-façon avec lequella cérémonie s'accomplit et sur le ton dédaigneux dont le roi et M"*' de Montes|)an la lui racontent :
« On l*amena, lui dit le roi, le diiuanchc au matin, on les fiança (laiiH ma chambre, puis ou les maria. Il n'y pas eu d'autre cérémonie : on avait si peu pourvu, qu'ils n'eurent point de carreau. Oq alla en cli(;rcher ; ou ne trouva que ceux des chiens de M"* de Montijitpan ; elle vous le contera. > M'"** de Moutespan me le conta le pins plaisamment du monde. Elle dit : c J'étais dans la tribune; quand 9 ils se levèrent à l'Évangile et que je vis les carreaux de mes chiens f ainsi honorés et servant à une telle noce, cela me fit rire ^. >
L'intimité du mariage n'effaça pas entre les époux la diOerencc des rangs : M"** de Guise resta, même pour M. de Guise, |N)tit<î-lillc de France, et le soumit aux lois d'une inflexible étiquette.
M. de Guise n'eut qu'un ployant devant M'°<' sa femme; tous les jours à dîner, il lui donnait la serviette, et quand elle était dans son fauteuil et ((u'elle avait déployé sa serviette, M. de Guise debout, elle ordonnait ((u'on lui apportât un couvert, qui était toujours prêt au buffet ; ce couvert se mettait en retour au bout de la table, puis elle disait à M. de Guise de s'y mettre et il s'y mettait : tout le reste était observé avec lu même exactitude et cela se recommençait tous les jours
Saint-Simon, en nous dépeignantia rigidité de ce cérémonial, est plus près d'admirer que de souriçe ; l'exacte observatiou des rangs ne le ravit jamais si fort que lorsqu'elle se fait aux dépens de ceux qui ont le pas sur les ducs et pairs. Par un contraste assez piquant, la haute origine de M""* de Guise, qui pesait sur son mari, ne gênait nullement l'humeur impérieuse de M"« de Guise. « C'était une personne de beaucoup d'esprit et de sens et fort digne des Guise, ses frères. » La petite-fille de Henri le Balafré menait sa nièce comme son neveu, choisis-
1. Mémoires de Mademoiselle, t. IV, ch. viii. Mademoiselle était le seul enfant né du premier mariage de Gaston avec Marie de Bourbon, fille unique et héritière de Henri de Bourbon, duc de Montpensier et d*Henriette- Catherine, duchesse de Joyeuse, morte en couches en 1627. Ses sœurs du second lit avaient épousé, Tune Cosmc de Médicis III, grand-duc de Toscane (1661), Tautre Charles-EmmaniiPl H, duc de Savoie (1663).
LES MAISONS PRINGIÈRËS. 51
sait et chassait leurs gens, les suivait partout, couchait dans un cabinet voisin de leur chambre. « Ma sœur, dit Mademoiselle, était plus soumise à M"*" de Guise qu'à sa mère. » C'est la dernière usurpation de la maison de Lorraine sur celle de Bourbon*.
Le jeune duc de Guise mourut quelques années après son mariage (1671), laissant un Kls qui ne tarda pas aie rejoindre dans la tombe (1675). M"« de Guise resta la dernière de sa maison : elle ne mourut qu'en 1688. Elle avait été, dit Saint-Simon, secrètement mariée à un cadet de la maison de BourdeilleS, Mon- Irésor, le petit-neveu de Brantôme, le favori de Gaston d'Orléans et son associé dans toutes les intrigues ourdies contre Richelieu et contre Mazarin ; il n'était pas né d'enfants de ce mariage. En elle s'éteignit une illustre race, la plus féconde en grands hommes de toutes les branches de la maison de Lorraine.
Cette maison continua d'être représentée en France par la branche d'Elbœuf et ses divers rameaux : les comtes d'Armagnac, d'Harcourt, de Lislebonne. Les d'Elbœuf descendaient de René de Lorraine, marquis d'Elbœuf, septième (ils du premier duc de Guise ; le fils du marquis d'Elbœuf fut fait duc en 1581 ; son petit-fils, Charles II de Lorraine, épousa en 1619 une bâtarde de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, la sœur de M. de Vendôme. Tallemant nous peint ce gendre de Henri IV, Fundes héros besogneux de la Fronde, comme un incorrigible vertgalant, très-désireux d'enterrer sa femme, très-désolé d'être enterré par elle, et s'écriantà son lit de mort : « Faut-il que je noieure si jeune! » Il avait soixante cl un ans (1657).
Ses fils étaient gueux et de plus fort laids, l'aîné surtout Ils démentaient la réputation de beauté de la maison de Lorraine et ce mot de la maréchale de Retz : « Les princes de cette maison ont si bonne mine, qu'auprès d'eux les autres princes jMuraissent peuple. » Les chansons du temps raillaient leurs irétentions, leur visage et leur pauvreté, mais ils avaient pour îux leur naissance^. Le père osa demander pour son fils aîné, |ui était bossu, la fille la plus noble, la plus riche et la plus lédaigneuse de France, iMarguerite de Rohan, enfant unique de
!. Sainl-Simonj t. 1, p. IU6.
t. TaUemant des Réaiix, Hisl., t. 1, p. 136, V, le Comte dllarcourty coiuiieiitaire (édit. Monmerqué et Paulin Paris, Techener, 1856).
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