Lettre du 31 décembre
BËRTIN. 35
L'abbé de Narsillac me dit hier des biens infiais de M. et de M'"' de Saint-Amant, et de M"* la marquise de Grignan leur fille ; il les a yqs à Vincennes : il dit que ce sont les plus honnêtes gens qu'il est possible, et qu'ils vous ont élevé un chef-d'œuvre; enfin il passa bienda temps à me chanter leurs louanges, et je vous assure qu*il ne m'ennuya pas>.
Comme la nouvelle marquise voit peu le monde et vit retirée, presque enfermée dans sa maison (une maison qui est un palais), le duc de Chaulnes force galamment sa porte, et trace de la solitaire un portrait charmant '. Cependant ce goâf marqué pour la solitude étonne et inquiète ses amis. M^* de Grignan arrive à Paris, la mêle au monde, la présente à Versailles ; elle se tire à son honneur de cette redoutable épreuve, et M*"" de Simiane reçoit aussitôt communication de la bonne nouvelle.
Ma belle-fille a fort réussi : vous connaissez son air sage et noble, son air assuré et modeste, ne s'embarrassant d'aij^cune nouveauté; elle a paru dans ce caractère, et en a été fort louép 3.
L^orgueil des Grignan, tout en essayant de se rassurer, demeure inquiet ; il craint encore Topinion, il la ménage, illui fait même de lâches concessions, des concessions qu'elle ne demandait pas. M'"^ de Grignan s'excusait de sa belle-fille en la présentant au monde ; elle disait de son ton minaudier, et en radoucissant les yeux, qu'il fallait bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres. Elle se savait un gré infini de ce bon mot prononcé à demi-voix, en présence de sa bellefille, mais le monde trouva le mot moins spirituel que maladroit. Saint-Amant, auquel il revint, se fâcha, et se vengea de la bonne manière : il supprima le fumier.
Dès le début du mariage, Saint-Amant avait eu maille à partir avec l'indigente vanité des Grignan ; il s'était plaint qu'on voulût tout prendre sur lui, tout tirer d'un côté, rien de l'autre, et il avait renvoyé son gendre chercher du secours de ce côté-là.