Lettre du 4 janvier
Ce côté-là *■ n'avait été rien moins que satisfait des doléances bruyantes du financier : le financier cependant s'était calmé peu à peu, était redevenu plus doux qu'un mouton, et réalisant toutes les espérances qu'on avait fondées sur lui, avait logé magnifiquement et hébergé grassement les époux ; mais l'insolente comparaison de M"® de Grignan brouilla tout, gâta tout, et le mouton devint furieux. Les deux familles ne devaient pas être longtemps en querelle. Le marquis de Grignan, qui s'était signalé à la bataille d'Hochstett, périt peu après de la petite yérole (1704). Gomme il ne laissait pas d'enfants et n'avait pas de frère, sa mort entraîna le mariage de son oncle le chevalier, qui dut céder aux instances de son frère et de sa belle-sœur, et malgré son âge, ses rhumatismes et les conseils de son bon sens, renoncer au célibat pour essayer de continuer les Grignan ^.
Quant à la jeune veuve, elle se retira ou plutôt s'ensevelit dans le souvenir de son époux : cette noble gravité qu'on remarquait en elle se changea en une tristesse profonde ; elle donna à une société frivole et corrompuô l'exemple d'une douleur solitaire et muette, qui dura jusqu'au dernier jour de sa vie.
Elle fut tme saiote, dit Saiut-Simon, qui avait été rintime ami de son époux, mais la plus triste et la plus silencieuse que je vis jamais. Elle s'enferma dans sa maison, où elle passa le reste de sa vie, peut-> être une vingtaine d'années, sans en sortir que pour aller à l'église, et sans voir qui que ce fût.
M"** de Simiane, qui lui était fort attachée, parle aussi d'elle comme d'une sainte ignorée du monde. Un seul pldisir chai*» mait encore sa solitude, et atteste que cette personne de si petite naissance, mais de sentiments si élevés, était de plus une femme d'esprit et de goût : elle s'était fait une bibliothèque admirable et par le choix des livres et par la beauté des reliures ; elle la légua à sa belle-sœur^ avec le portrait du mar-
1. L'expression est soulignée par M*^ de Sévigné dans Sa lettre â son fils du 20 septembre 1695.
2. Saint-Simon, t. III, p. 160. — Dangeau, 31 mars 1705.— -Le dévouement du chevalier de Grignati fut inutile ; il mourut (Quatre ans après son mariage^ sans laisser d'héritier.
quis de Grignan, comme les deux objets auxquels elle attachait le plus de prix ^
Qu'aurait pensé Bussy Rabutin, s'il eût vécu jusqu'à ce temps, de l'alliance de son petit-cousin avec les Saint-Amant, lui qui disait du maréchal de Lorges marié à uneFrémont: « C'est un pauvre diable de qualité à qui le roi a donné des honneurs, mais qui n'a de solide que le bien que lui apportera la (ille du laquais qu'il a épousée * » ? Aurait-il mêlé ses encouragements à ceux des parents et des amis de la belle Madelonne, au risque de démentir ce sentiment d'écrasant mépris que lui inspiraient les mésalliances, sentiment qu'il porta jusqu'à la fureur, le jour où son propre sang se trouva atteint par ce genre de souillure?
Il avait marié sa fille de prédilection à Gilbert de Langhac, marquis de Coligny, dont la mère descendait en droite ligne du bisaïeul de l'illustre amiral; le cœur n'avait pas eu de part à cette alliance si flatteuse pour la vanité. La marquise de Coligny, ayant perdu son époux après huit mois de mariage, déclara ingénument « qu'elle ne le connaissait point, et qu'elle avait toujours souhaité d'être veuve ». Le défunt lui laissait un beau nom et 15000 ou 16000 livres de rente : elle était au terme d'une grossesse, accouchait bientôt d'un fils, et cet événement, qui lui donnait « une contenance », la rendait « encore plus heureuse 3 ». Trois ans plus tard, cette jeune femme qui devenait veuve avec un si beau sang-froid signait une promesse de m ariage conçue en ces termes :
Je, Louise-Françoise de Rabutin, promets et jure devant Dieu, à Henri-François de la Rivière, de l'épouser quand il lui plaira. En foi de quoi j'ai signé ceci du plus beau et du plus pur de mon sang. Fait ce 18 octobre 1679.
Celui qui avait fait naître cette brûlante passion n'avait pas seulement les séductions extérieures ; il était instruit, spirituel, galant, poète à ses heures. Invité chez Bussy qui le goûtait fort,
1. Saint-Simon, t. UI, p. 121. — Lettre de M"^ de Simiane à d'Héricourt, du 5 octobre 1736.