Lettre à M""* de Sévigné, du 20 février
3. Lettres de M'^* de Sévigné, du 6 juillet, du 5 août et du 18 septembre 1676. ^
il animait les divertissements du château de Cliaseu S jouait son rôle dans les tragédies de Racine, et se plaisait sans doute à confondre l'illusion et la réalité, à revêtir ses propres sentiments des délicatesses passionnées du poète : Pyrrhus avait d'autant plus beau jeu que M"** de Goligny avait eu moins de peine à chasser Hector de son cœur. La marquise de Lambert a tracé de M. de la Rivière un portrait bien séduisant encore, quoiqu'elle Tait peint arrivé déjà au déclin de l'âge.
Il est bien fait ; il a la taille une et aisée, le visage agréable, de la délicatesse, de la bienséance dans Tesprit, du goût et du sentiment. Il y a une galanterie répandue dans ses manières et dans ce qu'il écrit qui fait sentir que les grâces et les amours ont pris soin du commencement de sa vie : ce fut sous de tels maîtres qu'il apprit à sentir, à toucher et à plaire 2.
Animez toutes ces grâces du feu de la jeunesse, et vous vous expliquerez le romanesque entraînement de TAndromaque de Ghaseu ^. Bussy avait d'abord semblé sourire à l'idée d'un mariage ; puis, changeant d'avis, il y mit une opposition formelle. M""' de Goligny passa outre, acheta la terre de Lanty, en Champagne*, pour se soustraire à son impérieuse tutelle, et épousa secrètement, dans la chapelle de son château, celui qu'elle aimait.
La fureur de Bussy, lorsqu'elle se décida à lui tout avouer, ne connut plus de bornes : il la contraignit à s'enfermer dans un couvent, à écrire à son mari un froid et sec adieu; il est vrai qu'en même temps elle faisait tenir à M. de la Rivière une lettre qui protestait contre la violence qu'elle subissait, et lui affirmait la constance de ses sentiments. Mais bientôt le cœur de M"^ Goligny s'ébranle, passe de son mari à son père, et se remplit de l'ardeur haineuse dont celui-ci déborde. Elle était grosse ; Bussy l'emmène à Paris, l'installe sous un faux nom dans une auberge d'un faubourg de la
1. Chaseu, Tune des terres de Bussy, était situé en Bourgogne, près d*Autun.
2. Œuvres de la marquise de Lambert , t. II, p. 22. Paris, 1751.
3. M™ de Goligny avait trente-sept ans, deux ans de moins que M. de la Rivière, lorsqu'elle fit le serment de Tépouser.
•4. Dans Farrondisseraent de Chaumont.
ville, et essaye de dérober l'enfant dont elle accouche. Mais M. de la Rivière était sur leurs traces, il réclame sa femme et son enfant, et appelle la justice à son aide.
Le mariage, quoique clandestin, était suffisamment attesté; des lettres authentiques de la châtelaine de Lanty marquaient, avec Tardeur de ses sentiments pour M. de la Rivière, ses espé^ rances de maternité. Bussy n'en plaida pas moins la nullité du mariage, c'est-à-dire la honte de sa fille. Le Parlement plus soucieux de Thonneur de M"' de Coligny et de la vérité, se rangea aux conclusions de Tavocat général Denis Talon, déclara que M"' de Coligny n'était pas la concubine, mais la femme de M, de la Rivière, et que l'enfant né était légitime, a Bussy, écrit M'»» de Sévigné à propos de cet arrêt, bondit dans les nues ; sa fille est forcenée dans son lit ^ »
Quelle cause avait subitement changé les premières dispositions de Bussy, transformé en implacable aversion son goût si vif pour M. de la Rivière, et bientôt détruit l'ardente passion de M^'de Coligny ? Une simple question d'origine*. Bussy avait appris que M. de la Rivière n'était pas noble de race, qu'il avait pour arrière-grand-père un vigneron, pour grand-père un laquais. Le fils du vigneron, ancien valet du chancelier Sillery, puis archer de la prévôté, avait trouvé dans les poches du cadavre de Concini des promesses d'une valeur de plus d'un million, et les avait rapportées à M. de Luynes. Nommé exempt des gardes pour cet acte de probité, il avait amassé dans cette place un peu de bien, avait épousé la fille d'un laboureur, s'était mis dans les affaires, et y avait gagné une grande fortune. A force de courir après un carrosse, disait M. de Mortemart, il avait fini par en attraper un. Ici recommence l'éternelle histoire des parvenus. La fortune amène le carrosse et le reste : achat de terres, anoblissement du nom, belles alliances;