Lettre au président deMoulceau, du 13 juin
2. Sa correspondance atteste son profond mépris pour « ce Rivière » comme il l'appelle, pour « cet homme de néant ». M. de RoussiUon, lieutenant général de bailliage, lui ayant ordonné de s'abstenir de toutes voies de fait dans ses démêlés avec M. de la Rivière, voici dans quels termes Bussy lui répond : « Je n'ai de démêlé avec aucun gentilhomme , monsieur • ainsi vous n'avez rien aujourd'hui à voir sur mes actions par l'autorité de' votre charge. Quand un paysan m'offense, je lui fais donner des coups de bâton, et cela regarde la justice des parlements... » {Lettre du 30 juillet i6Si.}
bref, le petit-fils du laquais avait un beau jour courtisé et épousé la veuve d'un Coligny. Mais Bussy n'avait pu lui pardonner ses aïeux ; forcé d'humilier l'orgueil de sa race ou de flétrir l'honneur de sa fille, il avait, sans hésiter, préféré la flétrissure à l'humiliation, et sa fille avait fini par penser comme lui*.
M"' de Sévigné éprouve quelque embarras à défendre cette résolution hardie : elle plaide dans une lettre au comte de Guitaut les circonstances atténuantes, les surprises de l'amour, les retours du bon sens, et passant brusquement de la défense à Tattaque, elle censure les censeurs, et raille cette morale du mondé si facile sur le fond des mœurs, si acerbe ^ur le çha^ pitre des convenances .
Il faut que je vous dise les raisons de cette pauvre Coligny pour n'en pas user de même : elle convient d une folie, d'une passion que rien ne peut excuser (me Tamour même ; elle a écrit sur ce ton-là toutes ies portugaises^ du monde : vous les avez vues. Mais qu'apprendra-t-on par là, sinon qu'elle a aimé un homme, avec ôette différence des autres, c'est qu'elle en avait fait ou en voulait faire son mari? Si tous les maris avaient bien visité les cassettes de leurs femmes, ils trouveraient sans doute qu'elles auraient fait de pareilles faveurs sans tant de cérémonie; mais cette pauvre Rabutine était scrupuleuse et simple, car elle aurait cru que M. de la Rivière était un gentilhomme; il avait l'approbation de son père; il a de l'esprit; elle s'est engagée sur ce pied-là ; tout d'un coup elle trouve qu'il l'a trompée, qu'il est d'une naissance très-basse. Que fait-elle? elle se repent, elle est touchée des plaintes et des reproches de son père, elle ouvre les yeux, ce n'est plus la même personne : voilà le rideau tiré. Elle apprend en même temps qu'il y a des nullités dans son prétendu mariage ; elle ne peut demeurer comme elle est, il faut qu'elle se remarie ; elle prend le parti de se démarier, plutôt que de passer le reste 4e sa vie avec un homme qu'elle hait autant qu'elle l'avait aimé.
Tanto Vagitero quanto Vamai ^
M'"'* de Sévigné mentionnant ensuite, sans sourciller, les im-
i. Voyez Lettres choisies de M. de la Rivière. Paris, 1751. — Recueil de pièces fugitives de différents auteurs. Rotterdam, 1743. — Mémoires histo^ riques d'Amelot de la Houssaye. La Haye, 1722.
2. Lettres écrites à M. de Chamilly, depuis maréchal de France, par une religieuse portugaise qui s*était éprise de lui.
3. « Je te poursuivrai autant que je t*aimai », un vers des imprécations d*Armide contre Renaud, au xvp chant de la Jérusalem délivrée.
putations atroces dont la partie adverse menace d'aocaUer père et fille en pleine audience, s'écrie aa nom de M"* de Coligny :
Les avocats éclateront de tous les denx partis, nous baisserons nos coiffes, et nous tâcherons de nous délivrer d'une si odieuse chaise. Eh bien ! nous avons aimé un homme, cela est bien mal ; et nous avons été si sotte que de l'épouser ! selon le monde, c'est ce qui est encore plus mal. Nous écrivons des lettres brûlantes, c'est que nous avons le cœur brûlant aussi. Que peuvent-elles dire de plus que ce que nous avouons, qui est de l'avoir épousé? c'est tout dire, c'est la grande et admirable sottise dont nous voulons nous tirer, puisque, par bonheur, en voulant faire le mariage du monde le plus sûr, nous avons fait le mariage du monde le plus insoutenable : c'est ainsi que la ProvideDce nous a laissée tomber, et nous présente ensuite les moyens de nous relever.
On no s*attendait pas à voir la Providence en cette affaire: M"" de Sévigné, entraînée par l'esprit de famille, assiste et soutient sa parenté devant Topinion et devant la justice, mais elle n'est pas dupe de son spirituel et subtil plaidoyer, et elle termine en conseillant une sage transaction une lettre qu'elle avait commencée par un aveu qu'il faut aussi relever à son honneur, aveu qui témoigne que l'avocat, en pareille occurrence, n'aurait pas eu le triste courage de sa cliente, et que même en écrivant aux Habutin, il mesurait discrètement son approbation.
Si j'avais écrit comme on le désirait, j'aurais bien dit d'autres merveilles ; mais j'aurais eu peur que ma main n'eût séché, et j'ai réduit mon approbation au courage qu'il faut avoir pour soutenir tout l'éclat d'une telle affaire : je ne m'en dédis point, il en faut avoir au-dessus des autres; car pour moi, pauvre petite femme, si j'avais fait une sottise, je n'y saurais pas d'autre invention que de la boire, comme on faisait du temps de nos pères ^
1. Aef/re' du 23 janvier 1682. — Une transaction intervint entre les deux ('•poux sur l'exécution de l'arrôt du Parlement du 13 juin 1684-. M. de la lUvière permit à sa femme de vivre où elle voulait, et M™® de Coligny lui céda le revenu de sa terre de Lanty. Quant à leur enfant, il mourut âgé de six ans.
La sottise ne semblait pas généralement si amère à boire, et si la noblesse mariait plus volontiers ses fils que ses tilles dans la finance, elle savait aussi se résigner au sacrifice qui lui coûtait le plus. « Â combien d'enfants serait utile la loi qui déciderait que c'est le ventre qui anoblit ! mais à combien d'autres serait-elle contraire ! » écrivait la Bruyère avec une ironie à double tranchant.
Noble est la bru, noble le gendre du financier Boisfranc. Son fils, maître des requêtes, épouse en 1682 la fille de Belforière Soyecourt, grand veneur et chevalier de Tordre. M"® de Soyecourt, décidée à conserver à ses fils tout le bien de la maison, impose cette mésalliance à sa fille pour ne la point doter : nous dirons tout à l'heure ce qu'il advint de ce mariage.
Boisfranc avait acheté la place de surintendant de Monsieur, pour être plus sûr d'échapper aux désagréables conséquences des spéculations hasardées. De surintendant de Monsieur il devint ensuite son chancelier, mais il laissa dans l'emploi qu'il quittait quelques comptes suspects que son successeur Bechameil voulut absolument éclaircir. On nomma des arbitres de robe, et Boisfranc fut condamné à rendre 675 000 livres à son maître. Si Monsieur ne se fût un peu pressé de terminer cette affaire, il aurait reçu 60000 livres de plus, comme le roi lui-même en fit la remarque *. Monsieur retira les sceaux à Boisfranc pour les donneràBechameil. Voilà, ce semble, un homme déshonoré par sa friponnerie avérée, éclatante : trois ans après (1690), il mariait sa fille au fils du duc de Gesvres ; il faut ajouter qu'il lui don-
1. Dangeau, 27 décembre 1687. — Un propos du comte de Tonnerre, cité dans les Additions à DangeaUy nous éclaire sur la façon dont les surintendants de Monsieur administraient sa fortune, et sur les influences qui dominaient au Palais-Royal. « Une fois qu'il s'agissait de quelque affaire de finance au Palais-Royal, dont Boisfranc, qui les avait administrées, avait grand'peine à se tirer : « Le voilà bien empêché, dit Tonnerre; il n*a qu'à » donner 50 000 écus au marquis d'Effiat, 100000 écus au chevalier de Lor- » raine et 100 écus à Monsieur, et son affaire sera faite. Il aura encore un » bon million qui lui en restera pour boire. » La vérité était que les affaires t'y terminaient à peu près sur ce taux. » (Dangeau, 31 octobre 1705.)
55i LA FINANCE.
nait 700000 francs, 20000 écus de pierreries, et 5000 pisloles pour payer les dettes de son mari.
Le marquis de Gesvres avait failli épouser la fille d*un homme d'honneur, du lieutenant civil le Camus; mais Boisfranclui ayant fait des offres plus hautes, il s'était donné aux pips fort en* cbérisseur, sans se préoccuper du reste. Ses parents refusèrent leur consentement, mais le roi donna son approbation, ^ignaau contrat, et consentit même, h Toccasion de ce marif^e, à recevoir M. de Boisfranc, qui n'avait pas permission de le voir de*^ puis l'aventure que Ton sait. Quelques années plus tard Bois-^ franc faisait présent au marquis de Gesvres, par donation entre- vifs, de sa maison de Paris avec les meubles et la vaisselle d'argent, et de sa terre de Saint^Ouen avec la maison toute meublée, le tout estimé ^ 500000 francs, lie marquia n'avait-il pas été bien avisé de couler légèrenient sur les erreurs de compte de T^ncicn surintendant, et mv aea débats avec Monsieur*?
Ce gendre de boisfranc avait cependant la réputation d'un homme d'honneur et de probité, at Saint*Simon lui-même ne eritique en lui que sa complaisance da courtisan et surtout sa prodigieuse ignorance : par l'esprit du moins il n'avait pas trop dérogé en s'alliant à la finance. Il admirait un jour dans l6scabi« nets du roi plusieurs tableaux qui représentaient le crucifiement, et en faisait honneur au même maître. Comme on relevait gaiement son erreur en lui nommant les divers peintres, chacun reconnaissable à sa manière. « Point du tout, s'écria le marquis, ce peintre s'appelait INRI; voyez-vous pas son nora sur tous ces tableaux * ? » L'orateur égalait en lui l'amateur d'arts : son éloquence était surtout laconique. Mathieu Marais le montre, dans son rôle de gouverneur de Paris, traversant en 1720 la foule ameutée contre Law. « Le duc de Tresmes n'a pu dire autre chose au peuple, sinon : « Hé, messieurs, messieurs ! qu'est-ce » que cela? Messieurs, messieurs ! » Voilà toute sa harangue ^ d
i. Dangeau^ 5 et 22 juin 1690, 19 janvier 1696. — Lettre de i»/"" de Smgné à M""^ de Grignan, juin 1690.