Dangeau, 31 janvier
3. La Bruyère, dans une éloquente apostrophe ajoutée à ses réflexions sur les maux de la guerre, rend hommage aux vertus du cadet : « Jeune Soyecourt ! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, pénétrant, élevé, sociable : je plains cette mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te montrer. Malheur déplorable, mais ordinaire. (Du souverain ou de la république,)
L Lettre à if/"» de Grignan du 12 juillet 1 690. — M"« de Sévigné écrit le nom de Soyecourt comme on le prononçait : Saucourt.
Les coqs d'Inde, c'étaient les deux gendres, surtout le maître des requêtes et sa lignée. Les plumes du paon, c'étaient les titres de Belforière-Soyecourt qui allaient parer la vilenie des Boisfranc. Le (ils du maître des requêtes fut de par sa mère marquis de Soyecourt et comte de Tilloloy. Autre effet non moins curieux de cette mésalliance : non-seulement les titres, mais aussi les biens des Soyecourt allèrent aux Boisfranc, à ces gens qu'on n'avait épousés que pour leurs écus : les rôles étaient complètement renversés.
Ils devaient se renverser encore avec un nouveau scandale au proiitdece petit Boisfranc. 11 épouse, lui aussi, une iille noble sacriFiée à son frère, c'est-à-dire sans dot, M"^ de Feuquières,de la maison de Pas (1720). Le jeune Feuquières, fils de l'auteur des Mémoires et petit-tils par sa mère du maréchal d'Hocquincourt, devait hériter seul des biens des maisons de Pas et d'Hocquincourt. Sa sœur à peine mariée, il meurt, et les richesses de ces deux maisons s'accumulent sur la tête du vilain, son beaufrère. Ce n'est pas tout. La grand'mère maternelle de celui-ci, M™* de Soyecourt, était la sœur du brillant président Maisons ; la famille du président disparaît avec une effrayante rapidité. M'"* de Maisons est emportée à quarante-six ans, par une attaque d'apoplexie; son fils, à trente-trois ans, par la petite vérole ; son petit-tils, âgé de dix-huit mois, entouré d'une troupe de femmes qui ne le perdaient jamais de vue, échappe aux bras qui le tenaient et meurt de sa chute. Encore une race éteinte et une succession qui s'abat sur le petit-fils du financier. Qu'est-ce que la colère de M"* de Sévigné auprès de tarage de Saint-Simon obligé d'enregistrer cette suite de scandales? Anoblir la lie du peuple, c'était déjà bien fort ; mais Tenrichir par-dessus le marché, mais lui donner à la fois les filles et les terres des gens de qualité, quelle ignominie, quel désastre, quelle déprédation ! Honte à jamais sur ces alliances infâmes!
Que les biens des Soyecourt fussent tombés à des mains roturières, ce n'était pas le plus fâcheux, quoi qu'en pense Saint- Simon; le pis fut que leur nom s'égara sur une tête indigne, qu'il fut sali par l'homme que le hasard en avait affublé. Tout souriait cependant à ce Soyecourt enté sur Boisfranc ; il avait, outre des richesses, de l'esprit, des avantages extérieurs, de brillants emplois à la guerre. Avec tous ces dons, il ne fut
qu'un drôle ; il se perdit de débauches, de jeu, d'infamies de toutes sortes, sortit de France de peur du gibet, et se cacha dans les pays étrangers; sa mort, arrivée enfin en Italie, soulagea sa femme, ses enfants et ses alliés, les Gesvres.
Bossuet surfaisait-il Famère leçon que les événements euxmêmes se chargeaient de donner aux grands de la terre, lorsqu*en achevant l'oraison funèbre de le Tellier, il leur peignait l'inanité de leurs espérances dans cette énergique apostrophe qui allait peut-être frapper en vain les oreilles de la superbe M"« de Soyecourt : « Ah ! si quelques générations, que dis-je, si quelques années après votre mort, vous reveniez, hommes oubliés, au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux pour ne pas voir votre nom terni, votre mémoire abolie, et votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants. Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil, vous amassant un trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu ? y> Mais les enseignements de la vie, pas plus que ceux de la morale chrétienne, n'avaient le pouvoir de changer Tesprit du siècle, et d'arracher les cœurs aux impérieuses obsessions de la vanité ou de l'intérêt. Le fils aîné de ce marquis parfaitement méprisable devait épouser en 1736, son père vivant encore, la fille du duc de Saint- Aignan , ambassadeur à Rome, la petite-tille du plus chevaleresque des grands seigneurs. L'Italie se montra surprise et offensée; en France, on songeait à la nombreuse famille de M. de Saint-Aignan, à la dépense ruineuse de ses ambassades, et on le trouvait heureux de s'être défait de sa fille à bon marché*.
Nous avons vu le financier Bechameil succéder à Boisfranc dans ses fonctions de surintendant et de chancelier de Monsieur. Les gens d'affaires recherchaient avidement ces places qui les rapprochaient des premiers personnages du royaume,
1. Saint-Simoriy t. VIII, p. 25; t. XI, p. 238. — Addition à Dangeau, 21 janvier 1720.
et servaient leur intérêt eu flattant leur amour-propre« Bechameil a ses entrées chez Monsieur, monte dans ses carrosses, ei en Tabsence de son maître fait aux plus grands, et au roi luimême, les honneurs de ses résidences; il est lié avec le marquis d'Efliat, avec le chevalier de LoiTaine et les principaux familiers du Palais*Royal et de Saint-Cloud.
Il ne semble point avoir volé Monsieur, à l'exemple de son prédécesseur ; il ne s'approprie guère que le bien de l'Éiat* En 1686, il est condamné à rendre au roi 500000 livres avec les intérêts; en 1688, il est taxé à 3400000 livres: il paye et reste riche et considéré*. Saint-Simon lui-même écrit: c II avait été fort dans les affaires, mais avec bonne réputation, autant qu'en peuvent conserver des financiers qui s^enrichissent. T> H demeure surintendant de Monsieur et continue de prêter à l'État. Une note de Dangeau du 2 juin 1697^ dit : « Il n'y eut point de conseil le matin, et le roi prit plaisir à faire voir ses jardins et ses fontaines à M. de Bechameil, ^ui a beaucoup de goût à l'embellissement des maisons. » Etait-ce encore une promenade conseillée au roi par le contrôleur général?
Le roi d'ailleurs ne pouvait montrer ses jardins à un juge plus compétent et à un meilleur conseiller. Bechameil mérite une place à part parmi les financiers : il a le langage spirituel^ les façons discrètes, et son luxe brille surtout par le bon goût.
C'était un homme d'esprit et fort à sa place, qui faisait une chért! délicate, et choisie en mets et en compagnie, et qui voyait chez lui la meilleure de la ville et la plus distinguée de la cour. Son goût était exquis en tableaux, en pierreries, en meubles, en bâtiments, en jardins, et c'est lui qui a fait tout ce qu'il y a de plus beau à Saint- Cloud. Le roi, qui le traitait bien, le consultait souvent sur ses bâtiments et sur ses jardins, et le menait quelquefois à Marly. Sans Mansarl, qui en prit beaucoup d'inquiétude, le roi lui aurait marqué plus de confiance et de bonté.
Galant et magnifique, Bechameil était de plus bien fait, de bonne mine, et tout à fait au gré des dames. Si jamais financier mérita de trouver grâce devant l'ironie des grands seigneurs, ce fut Bechameil, et cependant il ne laissa pas d'en ressentir les atteintes. Il avait fait de prodigieuses dépenses