Saint'Simony t. II, p
retour de fortune de Desmarets. Le duc de Brissac fit au mariage une opposition qu'il ne maintint pas ; n'avait-ii pas lui-même épousé en secondes noces une Vertamont pour ses écus? Son cousin faisait comme lui, un mariage d'argent, seulement il descendait un degré de plus, de la robe à la finance; enfin leur grand-père commun n'avait fait nulle façon pour épouser Guyonne Ruellan. « Cossé, dit Saint-Simon, était un bavard fort borné, fort peu compté, qui avalait du vin avec force mauvaise compagnie et n'en voyait pas fort ordinairement de bonne. » Du gendre et du beau-père lequel paraissait le plus mal né? Quant à sa femme, nous n'avons trouvé sur elle aucune espèce de renseignements, et nous ne savons si elle rappelait la distinction et le charme de sa sœur. M"* Desmarets.
Le comte de Cossé-Brissac devint duc à la mort de son cousin, mais ses filsn'en firent pas des mariages plus relevés et con tinuèrent de préférer la dot à la naissance. L'aîné épousa la fille d'un maître des requêtes nommé Pécoil, riche de plusieurs millions, mais de millions qui n'avaient pas été gagnés dans la robe. Ce maître des requêtes était l'un des plus plats de son corps, l'un des plus incapables de rapporter un procès et d'arriver jamais à une intendance. Sa fortune lui venait en partie de sa femme, fille d'un riche négociant de Rouen, et sm*tout de son père, un gros marchand de Lyon, fils d'un revendeur de sel, qui avait amassé des biens immenses à force d'activité et d'avarice.
Rude aux autres et à lui-même, Pécoil le père n'avait connu d'autre plaisir que celui d'entasser ses écus : sa fin dramatique fit de lui un avare légendaire. Il enfouissait son argent au fond d'une cave, dans une cachette défendue par plusieurs portes ; la dernière était de fer et fermée par une serrure dont il savait seul le secret. Un jour il disparut. Sa femme, son fils, ses serviteurs, après l'avoir vainement cherché, eurent l'idée de visiter la cave. Ils firent enfoncer successivement toutes les portes ; la dernière ne céda qu'après de longs efforts, et voici ce qu'ils aperçurent*: a des coffres-forts de fer bien armés de grosses barres, et le misérable vieillard mort le long de ces coflVes, les
1. Saint-Simon fait deux fois ce récit, qui semble lui complaire par son caractère dramatique et moral. (Tome XI, p. 123 et 348.)
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bras un peu mangés, le désespoir peint encore sur ce visage livide, une lanterne près de lui dont la chandelle étsdt usée, cih clef dans la porte, qu'il n'avait pu ouvrir cette fois apiès l'avoir ouverte tant d'autres. »
Les écus qui avaient tué le grand-père firent la petite-fiUe duchesse, et ne moisirent pas chez les Brissac. c Messieurs de Brissac, dit Saint-Simon, ne sont pas délicats depuis longtonps en alliances, et toutefois n'en paraissent pas plus riches. Les écus s'envolent, la crasse demeure. > Le mot n'est pas aimable pour M"^ Pécoil , mais les élévations inespérées ne vont pas sans quelques déboires : elle reçut en plein visage une apostrophe presque aussi malsonnante dans un bal à Thôtel do ville, où elle voulut déplacer M*** de Polignac et de Sabran qoi n'étaient pas duchesses. « Vous voulez vous mettre au-dessus de nous, lui répliqua-t-on, pour montrer vos beaux habits qui sortent de la boutique de votre père. » L'insultée était du moins une honnête femme, et elle riposta aux maîtresses de Monsieur le Duc et du Régent par une épithète qui n'avait que le t(M't de sentir la halle encore plus que la boutique. Les nobles dames, loin de se froisser pour si peu, se rirent et même se glorifièrent d'une injure qui ne flétrissait que leurs mœurs *.
Nointel, le fils unique de Bechameil^ entra dans la robe comme la plupart des fils des financiers, et il s'y maria avec la fille du président Bretonvilliers. La famille à laquelle il s'alliait était elle-même issue de la finance. Le père du président, Claude le Ragois, sieur de Bretonvilliers, avait gagné 600000 francs dans les fermes, s'était fait bâtir un hôtel dans la plus belle position du monde après celle du sérail de Constantinople, à la pointe de l'île Saint-Louis, l'avait meublé avec une magnificence |)rincière et décoré de tableaux signés Michel- Ange et le Poussin. Sa, fortune était si grande, sa maison si splendide que sa veuve et héritière allait, malgré sa laideur et sa décrépitude, <;[)ouser le duc de Bournon ville, lorsqu'elle mouinit subitement. Son fils rechercha pour sa seule beauté la fille d'un président à la cour des comptes, M^^'Perrot, que courtisait également un maître des comptes, Lambert, dit le riche. Celui-là, malgré ses
i. Saint'SimoHy L XI, p. 348. — Lettre de Madame, du 14 mai 1782. — Mémoires de Mathieu Marais^ 10 mars 1722.
100000 livres de rentes, marchandait la fille du président, voulait 75 000 francs de dot au lieu de 50 000 ; il se ravisa quand il vit son rival agréé, et au lieu d'exiger un supplément de dot, offrit de reconnaître à sa femme 300000 francs par contrat. Évincé malgré ses libéralités tardives, il voulut le prendre plus haut, parla de lettres reçues, fit des menaces à la Roquelaure; il ne réussit qu'à s'attirer maints quolibets et toutes les dames de nie lui envoyèrent des bouquets de sauge, la fleur des prétendants refusés *.
La jeune M"' de Bretonvilliers eut treize enfants, dont trois filles mariées dans la robe : M'"'' de Bercy, M"* Herwart, la fidèle bienfaitrice de la Fontaine *, et M"*' de Nointel, la bru de BechameiP. Saint-Simon a tracé un charmant portrait des vertus et des grâces de M"' Herwart, mais il est muet sur sa sœur M"* de Nointel. Nous rencontrons cette jeune femme en 1680, sous la plume ou plutôt sous la griffe de M"* de Sévigné, qui se raille de ses grands airs et de son importance prématurée en même temps que de la naissance de son mari.
11 y a ici (à Nantes) une espèce d'intendante qui ne l'est point pourtant^: c'est M"»® de Nointel. Elle est fille de M™« de Bretonvil-
i. Tallemant, t. VI, Mesdames de Bretonvilliers.
t. Saint-Simon, t. VI, p. 317. — Saint-Simon écrit Herval; Dangeau, tantôt Herval, tantôt Hervart. Le vrai nom est Herwart. Les Herwart avaient aussi commencé leur fortune dans la finance. Le beau-père de IT^ Herwart, Barthélémy Herwart, ancien munitionnaire à Tarmée du duc Bernard de Saxe, s*était donné à la France, et lui avait rendu de signalés services comme agent de Richelieu, de Mazarin, de Golbert. Revêtu de la charge de contrôleur général des finances, il Tavait perdue vers 1665 ou 1666, mais il était resté fort en vue par son grand train, son jeu effréné, ses somptueuses résidences. S'il avait vendu Saint-Gloud à Louis XIV pour son frère. Monsieur, il avait acquis et embelli le château de Bois-le- Vicomte, près du Raincy, qui avait appartenu à Richelieu ; il habitait à Paris l'ancien hôtel des ducs d'Ëpernon, situé rue Plâtrièrc (aujourd'hui l'hôtel des Postes), qu'il faisait décorer par le pinceau de Mignard. Son fils, Anne Herwart, conseiller au Parlement, et sa bclie-fille, honorèrent leur grande fortune par la protection généreuse et délicate qu'ils accordèrent aux gens de lettres et aux artistes : c'est dans leur hôtel de la rue Plâtrière que la Fontaine fut accueilli, soigné, choyé, et qu'il rendit le dernier soupir. (Voyez au Journal officiel du 29 août et du 7 septembre 1878, le compte rendu des lectures faites sur Barthélémy Herwart, par M. Guillaume Depping, à l'Académie des sciences morales et politiques.)
3. M. Paulin Paris marie par erreur cette fiUe de M"* de BrctonviUiers à Bechameil, père de M. do Nointel.
4. Son mari n'avait à Nantes que le titre de commissaire du Conseil du roi.
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liers; elle a dix-sept ans et fait la sotte, l'entendue. Son mari est de la Traie maison de Bechameil ou plutôt de Bec-à-miel ; il n'est pas ici. Sa femme fait la belle, et croit que c'est mon devoir de l'aller voir; je n'ai pas bien compris pourquoi ; et en attendant qu'elle me montre par où, je m'en vais aux Rochers ; cela serait bon pour M"^ de Molac (la femme du gouverneur de Nantes).
M. de Nointel eut le bon esprit d'aller présenter ses hommages à M°" de Sévigné ; celle-ci, désarmée, alla voir sac sotte femme » et reçut sa visite le même jour; le lendemain elle fit chez euK un magnifique diner maigre qui la réconcilia sans doute avec la maison de Bec-à-miel ^
Nointel quitta les intendances et devint conseiller d'État, grâce à l'appui de Monsieur. Beau-frère des ducs de Brissac et de Desmarets, soutenu de ces alliances brillantes ou solides,qui relevaient encore sa situation dans la robe, il maria l'ainée de ses filles à un gentilhomme qui avait joué un grand rôle en Espagne^ à Louville, le menin du duc d'Anjou, le confident et le conseiller de son maître, devenu roi d'Espagne. Écarté des affaires par la princesse des Ursins qui redoutait son influence, il avait repassé les Pyrénées avec le titre de gouverneur de la province de Courtrai, que les vicissitudes de la guerre allaient bientôt lui enlever, et avec un don de 100000 livres qu'il employa à se bâtir une agréable résidence à Paris, Il oublia qu'il avait eu des royaumes à gouverner, ne gâta pas sa vie par d'inutiles regrets, et pour la rendre plus agréable, y associa la fille de Nointel. Il était sensiblement plus âgé que sa compagne, mais il avait l'esprit vif, l'humeur gaie, et sa femme possédait, avec les dons qui charment, les qualités, qui rassurent: a elle était bien faite, vertueuse, sensée, gaie, entendue». Louville n'eut qu'à se féliciter de son choix, et grossit le petit nombre des maris heureux. Bechameil, hélas! n'avait pas assez vécu pour jouir de ce mariage, pour se parer d'un petit-gendre qui avait fait plier l'orgueil des grands d'Espagne, et avait été le dépositaire des pensées et de l'âme de Philippe V*.
Le fils du trésorier de l'extraordinaire des guerres, la Touanne, semble faire un modeste mariage en épousant la fille