Ibid.j ch. vn
qu'il fit pour lui ses vers latins, et que sa propre pièce n'eut que la seconde place. C'est ainsi qu'il se baltit lui-même dans la joute académique ; mais sa défaite ne pouvait plus être ici imputée à son désintéressement, et avait d'agréables compensations.
Turcaret achetait de l'esprit aux poètes faméliques; voici le fils de l'un de ses confrères qui en a de reste à céder aux personnages les plus considérables de son temps. Ainsi va le monde, et s'effacent rapidement ces lignes de démarcation que de vaniteux préjugés essayent de maintenir entre les hommes. Hénault est lié avec tout ce qu'il y a de plus éclatant par le rang, la naissance, l'esprit. Ses amis, le duc et la duchesse de Luynes, le ministre comte d'Argenson, attirent sur lui l'attention bienveillante de Marie Leczinska, qui se change bientôt en délicate amitié, et il reçoit en pur don la charge de surintendant de la reine, que son prédécesseur, le fils de Samuel Bernard, avait achetée 500000 livres. Voltaire, à celte marque de faveur, sent croître son enthousiasme pour les grâces, les soupers et la chfronologie du président, et il adresse à M™^ de Pompadour un exemplaire de V Abrégé de l'histoire de France de son ami, avec cette épigraphe :
Le voici, ce livre vanté :
Les Grâces daignèrent l'écrire Sous les yeux de la Vérité, Et c'est aux Grâces de le lire.
En attendant qu'il le surprenne lisant son bréviaire et chante la palinodie, il le comble de la fleur de ses louanges, et si le « rival de Salluste et d'Horace » vient à souffrir de l'estomac, ces vers charmants accourent à son chevet :
0 déesse de la santé,
Fille de la sobriété
Et mère des plaisirs du sage^
Qui sur le matin de notre âge
Fais briller ta vive clarté,
£t répands la sérénité
Sur le soir d'un jour plein d'orage,
0 déesse, exauce mes vœux !
Que ton étoile favorable
Conduise ce mortel aimable ;
.S7i LA FINANCE.
Il est si digne d*être heureux !
Sur Hénault tous les autres dieux Versent la source inépuisable De leurs dons les plus précieux.
Toi qui seule tiendrais lieu d'eux, Serais-tu seule inexorable?
Ramène à ses amis charmants, Ramène à ses belles demeures Ce bel esprit de tous les temps, Cet homme de toutes les heures.
Orne pour lui, pour lui suspends La course rapide du temps ; Il en fait un si bel usage !
Les devoirs et les agréments En font chez lui l'heureux partage.
Les femmes Tont pris fort sauvent Pour un ignorant agréable, Les gens en tis pour un savant, Et le dieu joufflu de la table Pour un connaisseur très-gourmand.
Qu'il vive autant que son ouvrage !
Qu'il vive autant que tous les rois Dont il nous décrit les exploits, Et la faiblesse et le courage, Les mœurs, les passions, les lois.
Sans erreurs et sans verbiage ' !
Louanges fines et délicates relevées d'une pointe de malice, et bien faites pour consoler le spirituel épicurien de quelques amertumes mêlées à sa vie de plaisirs. M. de Morville ne lui en avait pas offert de plus savoureuses en sa harangue académique de piquante mémoire, mais je ne sais si son cœur ne fut pas encore plus agréablement ému de ces tendres reproches que lui valut un jour un léger mal de gorge.
Je suis charmée, mon cher président, que votre mal de gorge soit diminué: cela va sans dire; mais je suis beaucoup plus fâchée que dernièrement. D'abord le jour de la Pentecôte : cela est très-mal ; et puis, venir autour de Versailles s*enrhumer; y arriver sans venir nie voir, cela n'est pas bien. Guérissez promptement votre rhume, voilà la pénitence : je laisse au docteur le soin de vous ordonner la discipline. En attendant, je vous mets à la guimauve. Vous voilà bien content de ce que je me suis ennuyée pendant sept heures entières : vespres et quelque temps de lecture m'auraient fait plus de plaisir.
i. Èpître à M. le président Hénault y Circy, !•* septembre I74i.
Vous avez raison de dire que tout nous contredit dans ce monde. Adieu, mon cher président. Venez: voilà la fin de mes lettres; et celle ^c ma conversation : restez. Vous ne faites de l'un et de l'autre que. ce . qu'il vous plaît * .
C'était la reine de France qui grondait en ces termes le fils de rhomme de rien.
1 . Mémoires, p. 420. — Copies de lettres autographes de la reine Marie Lec%inska adressées au président Hénault,