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CHAPITRE IV

LES PLÉNOEUF, LES CROSAT, LES BERNARD

I. Origine et caractère de Plénœuf et de sa femme. — Grâces de M"* Plénœuf.

— Rivalité de la mère et de la fille. — M"' Plénœuf épouse le marquis de Prie, ambassadeur à Turin. — Banqueroute de Plénœuf. — M""* de Prie, maîtresse de M. le Duc. — Son déshonneur largement renié. — Elle recommence la lutte avec sa mère. — Sa toute-puissance. — Voltaire lui dédie sa comédie de V Indiscret, — Sa chute et sa mort. — Sa fille mariée à un fils du maréchal de Tallard, et gouvernante des enfants de France.

II. Mariage manqué entre le prince de Rohan et la fille du financier Meuve. -• Talents et fortune de Crosat. — Le comte d'Évreux épouse sa fille pour payer sa charge de colonel-général de la cavalerie. — Saint-Simon visile tous les Crosat. — Modestie et bon sens de la grand'mère de M*^ Crosat.

— Crosat, grand trésorier de Tordre du Saint-Esprit. — Dédains de la duchesse de Bouillon pour sa bru. — Galanteries du comte d'Évreux. — Séparation légale des époux. — Un fils de Crosat allié aux Rohan par son mariage avec M"" de Gouffier. — Esprit charmant de sa petite-fille, mariée au duc de Choiseul. — Traits honorables de la carrière de Crosat.

III. Fortune et crédit de Samuel Bernard. — Sa fille épouse un fils de Mansart. — Mariages brillants de ses fils. — Son second mariage avec M"* do Saiiit-Chamant. — Sa vanité prodigieuse. — Sa puissance dans l'État. — Une fille née do sa seconde union épouse le président Mole. — Magnificence ingénieuse déployée à l'occasion de cette noce. — Ses petites-filles mariées au président de Lamoignon et au marquis de Mircpoix. — Sentiments excités par ces alliances. — Les filles naturelles de Samuel Bernard peintes par J. J. Rousseau . — Train brillant de M"** Dupin. — Secrète passion qu'elle inspire à Rousseau. — Un trait de race. — Mort de Samuel Bernard. — L'agiotage matrimonial porté au comble : contrat de mariage du marquis d'Oysc avec M"® André, âgée de deux ans.

Dans cette classe de financiers alliés à de grandes familles et ballottés par des fortunes diverses, une triste célébrité s'al-

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tache au nom et au sang de Plénœuf. Plénœuf était de la famille des Bertbelot, tous gens d'affaires parvenus des plus bas emplois des fermes au premier rang de la finance. Celui-là finit aussi par entrer dans les vivres et dans les hôpitaux des armées; les soldats, mal nourris, mal soignés meurent en foule, tandis qu'il empoche les économies réalisées sur les vivres et les remèdes ; il continue de les faire passer pour vivants, et double ses bénéfices en ne cessant de toucher l'argent de leur nourriture. Il devient ensuite t'un des premiers commis de Voysin, et ses richesses vont toujours grossissant. Il était brillamment et solidement apparenté ; il avait une sœur mariée au maréchal de Matignon, une autre au dernier président de Novion. Quant à sa femme, il l'avait choisie dans sa condition, mais capable d'aider à sa fortune.

Elle était grande, faite au tour, avec un visage extrêmement agréable, de Tesprit, de la grâce, de la politesse, du savoir-vivre, de l'entregent et de Tintrigue, et qui aurait été faite exprès pour fendre la nue à l'Opéra et y faire admirer la déesse.

M""® Plénœuf avait tout ce qu'il fallait pour charmer un monde où elle n'était pas née; le mari laissa faire ses charmes. Il était d'extérieur lourd, grossier, stupide, un vi*ai magot, mais un magot animé d'un esprit fin, souple, ardent à la fortune. Ses gains immenses entretenaient la splendeur de sa maison, la délicatesse de sa table, et toutes les fantaisies de parure de M"* Plénœuf. Les gens de cour et les gens d'affaires se rencontraient chez ces financiers magnifiques : la femme passait au mari quelques amis balourds ou malotrus, et le mari souffrait en revanche des visiteurs d'une autre sorte, qui ne venaient pas pour lui. M"**" Plénœuf aimait à être adorée, et aussi à changer d'adorateurs, mais elle savait allier l'étrange liberté de ses mœurs à un certain respect des convenances. Les élus se succédaient sans bruit, sans scandale, sans se jalouser, sans afficher leur faveur ou leur disgrâce ; ceux dont le règne était fini redevenaient ce qu'ils avaient été d'abord, des amis respectueux et dévoués : c'était Ninon mariée; il n'y avait que Plénœuf en plus, et il n'était pas gênant. Mais quelqu'un grandissait dans la maison qui allait être autrement importun : ce fut la propre fille de M'"'' Plénœuf, l'objet passionné de ses soins.

Elle était belle, bien faite, plus charmante encore par ces je ne sais quoi qui enlèvent, et de beaucoup d'esprit, extrêmement orné et cultivé par les meilleures lectures, avec de la mémoire et le jugement de n'en rien montrer ^

La mère s*effraya bientôt de la perfection de son propre ou^ vrage; elle ne voulait d'hommages que pour elle; elle sentit les cœurs hésiter, se partager, ne put contenir son dépit, s'empêcher de quereller et de contraindre sa fille, dont la jeunesse rirritait. Celle-ci, lasse d'essuyer ses humeurs, se vengea par des plaisanteries d'une jalousie si malséante ; bientôt les liens du sang se brisèrent entre elles , il n'y eut plus que deux rivales aux prises. Plénœuf, le plus sage des trois, comprit combien une telle querelle pouvait nuire à l'établissement de sa fille ; il en étouiïa l'éclat en public, mais elle s'aigrit d'autant plus dans la vie privée, et il devint indispensable de marier promptement M"* Plénœuf.

Une dot de 400 000 francs permettait de choisir entre les prétendants ; le préféré fut le marquis de Prie, le neveu de la feue maréchale de la Mothe, gouvernante de trois générations d'enfants de France, le cousin germain des duchesses d'Âumont) de la Ferté, de Ventadour, le parrain du seul fils survivant du duc de Bourgogne, c'est-à-dire du futur roi de France. Ge brillant parti avait un côté faible qui était justement le côté fort de Plénœuf: M. de Prie ne possédait presque rien. Il avait de Tesprit, du savoir; son ambition, an^êtée par la paix dans la carrière des armes, s'était tournée vers les ambassades ; mais il fallait du bien, et beaucoup de bien, pour les soutenir avec éclat. L'affaire fut vite conclue. M. de Prie était nommé ambassadeur auprès du rbi de Sicile, en octobre 1713; six semaines après, il était marié, et en situation de représenter brillamment la France avec la bourse de Plénœuf*. iM°*' de Ven-

i. Saint-Simon peint à grands traits la fille de M°« Plénœufi Le président llénault énumcre avec complaisance toutes ses séductions. « Elle était, dit-il, d'une taille déliée et au-dessus de la Commune ; une figure, un air de nyrnplicj le visage délicat, de jolies joues, le nez bien fait, des cheveux cendrés, des yeux un peu chinois, mais vifs et gais; et en tout une physionomie fine et distinguée. Tous les talents dont la coquetterie sait faire usage, la nature les lui avait donnés : elle avait une voix légère comme sa figure ; elle était grande musicienne, jouait très-bien du clavecin ; enfin, c*était de quoi faire la plus jolie maîtresse du monde. » {Mémoires^ eh. yiii.)

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