Dangeau, 21 novembre et 5 décembre
LES PLÉNOEUF, LES CROSAT, LES BERNARD. 579
tadour présenta sa jeune cousine au roi. « Sa beauté fit du bruit; son esprit, qu'elle sut ménager, et son air de modestie la relevèrent. »
Son succès fut encore plus grand à Turin, mais la subite arrivée de son père en 1715 ne laissa pas de lui causer quelque ennui. Ce n'était pas de son plein gré qu'il se déplaçait : il avait fait une banqueroute énorme et frauduleuse, et mettait les Alpes entre lui et la commission de justice, aimant mieux plaider sa cause à distance. Il avait, du reste, pour la gagner, de puissants moyens, de Tor, de l'intrigue, la beauté de sa femme et de sa tille, et le crédit de son gendre. On le vit peu à peu s'initier à la cour de Turin, devenir l'agent plus ou moins confidentiel de cette cour, et négocier le mariage de M"* de Valois avec le prince de Piémont. La négociation échoua, mais elle avait fait de Plénœuf une sorte de personnage ; peu après ses affaires s'accommodèrent, et il obtint la permission de revenir en France ^ où le marquis et la marquise de Prie l'avaient précédé, ne recevant plus de lui d'assez larges subsides pour soutenir la magnificence de leur train.
La marquise avait quitté Turin avant son époux pour lé mieux servir à Paris, et travailler plus librement à relever sa fortune. Elle n'avait que dix-huit ans, mais elle avait été élevée à bonne école, et les jeunes femmes s'aguerrissaient vite en ces temps éhontés. Elle attaqua le Régent, s'offrit à ses dé-^ sirs; mais satiété ou défiance, soit que sa beauté le laissât broid, soit plutôt qu^il redoutât son esprit, et craignit pour lui et pour l'État de se donner un maître, le Régent dédaigna ses avances. Restait M. le Duc, le premier personnage du royaume après le Régent ; mais M. le Duc était d'une laideur si repoussante I Tout d'abord elle recula; puis bientôt, s'armant de courage, surmontant ses dégoûts, elle fit son amant de l'homme dont M*^* de Conti avait bien fait son époux. M. de Prie pouvait
1. Le financier Paparel était revenu de plus loin : condamné à mort pour 868 malversations le mercredi 20 mai 1716, veille de TAscension, par vingt-cinq juges sur vingt-sept, il devait avoir la tête tranchée le samedi 23 mai, les exécutions capitales ne pouvant avoir lieu ni un jour de fèto, ni un vendredi. Son gendre, le marquis de la Fare, le flls du paresseux ami de Ghaulieu, profitant de ce pieux répit imposé par l'usage, obtint du Régent, le 21 mai, un ordre de surseoir à l'exécution, et peu de jours après la peine de mort' fut commuée en emprisonnement perpétuel. (DangeaUf 20» 21 et 29 mai 1716.)
maintenant revenir de Turin : les grâces allaient pleuvoir sur lui. Il obtient un don de 30000 écus pour payer ses dettes, un surcroît de pension, et Thonneur d'être attaché à la personne de son auguste filleul. « Il demeurera auprès du roi, dit le Journal; il aura un logement au Louvre, et l'aurait eu aux Tuileries s'il y en avait eu de vacants : on ne donne aucun titre à cet emploi ^ » Le véritable titre de M. de Prie était le lien qui unissait sa femme à M. le Duc; celui-ci, surintendant de la maison royale, résidait lui-même aux Tuileries, et il diminuait le plus possible la distance qui le séparait de sa maitresse.
Si M. de Prie avait paru d'abord s'oifenser des comptai* sances de sa femme, et l'avait même, au dire de Madame, régalée de coups de bâton ^, il avait fini par accepter la honte et les avantages de sa situation, et par vivre à la Soubise. Jamais d'ailleurs patience maritale n'avait été plus largement rentée, et si le grand seigneur avait voulu faire un mariage d'argent, il y avait réussi, malgré la déconfiture de Plénœuf : à défaut du père, la fille lui rapportait gros. M'"*' de Prie touche 100 000 écus du renouvellement des fermes, et gagne 1500000 francs au système de Law, en attendant que la mort de Dubois fasse passer sur sa tête la pension de 40000 livres sterling que l'Angleterre paye au cardinal. A la fois ambitieuse et cupide, elle s'immisce dans les affaires de l'État sous le couvert de M. le Duc, qu'elle pousse, dirige, oppose au Régent luimême, accroît son crédit pour le vendre plus cher, et ne parvient pas à rassasier son appétit d'or et de domination.
On vit alors se rallumer sa querelle avec sa mère, assoupie par son séjour à Turin, et cette querelle, autrefois contenue dans la vie privée, devint un scandale public. M"*^ Plénœuf élait maintenant grande dame, faite aux nobles façons, forte de sa triomphante beauté, de l'applaudissement universel qui l'avait accueillie à l'étranger, et de l'amour passionné du premier prince du sang : ce fut elle qui reprit l'offensive ; elle voulut écraser sa mère de tous ses avantages , lui enlever ou lui aliéner ses plus fervents adorateurs. Sa mère ne ploya pas. Si