Lettres du 14 juillet et du 25 novembre
LES PLÉNCEUF, LES CROSAT, LES BERNARD. 581
la plupart de ses soupirants prirent peur et Tabandonnèrent, il y en eut deux, et des plus en vue, qui lui restèrent fidèles, le comte de Belle-Isie, le petit-fils de Fouquet, marié à une Durfort-Civrac dépourvue d*attraits et de sens, et le Blanc, secrétaire d'État de la guerre, tous deux liés l'un à l'autre par l'appui réciproque qu'ils se prêtaient dans la diversité de leurs emplois. M"* de Prie, pour les châtier de l'injure qu'ils faisaient à sa beauté et à son pouvoir, résolut de les perdre en animant contre eux M. le Duc, et en s'aidant de la défiance jalouse que leurs talents et leur influence inspiraient à Dubois. Le désordre des affaires de la Jonchère lui fournit l'occasion de sa ven* geance.
Le Blanc couvrait de sa protection ce trésorier de l'extraordinaire des guerres, sans doute pour sauver le crédit des gens d'affaires, si précieux à l'État ; mais, au dire de ses ennemis, c'était uniquement pour dérober la part qu'il avait prise à ses manèges financiers, et les bénéfices que lui et Belle-Isle en avaient tirés. La fille et la protectrice du banqueroutier Plénœuf, la pensionnaire des fermiers généraux, devenue tout d'un coup soucieuse du loyal emploi des deniers du contribuable, pressa ardemment M. le Duc de poursuivre l'affaire. L'affaire fut poursuivie; elle s'aggrava d'événements inexpliqués, suicides, assassinats, anciens ou récents : le principal commis de la Jonchère disparut, puis fut retrouvé noyé, le corps percé de deux coups d'épée, dans les filets de Saint-Cloud, au bas d'une maison de la Jonchère. L'enquête faîte n'aboutit cependant qu'à la disgrâce et à l'exil de Belle-Isle et de le Blanc. Mais bientôt le Régent expire ; M. le Duc s'improvise premier ministre, el l'accusation se réveille avec une nouvelle force. Les exilés sont arrêtés, amenés à la Bastille, jugés par le Parlement ; le Parlement les acquitte , mais ils ne sortent de prison que pour se voir relégués, l'un à Lisieux, l'autre à Carcassonne: M""* de Prie ne lâchait pas facilement sa proie ^
Elle est alors au faite de sa puissance; elle mène son amant et le royaume, et gouverne de moitié avec sa créature, l'aîné des frères Paris ; elle fait des grands cordons, des maréchaux,
1. Saint-Simon, t. VU, p. 10; t. IX, p. 329; t. X, p. 276; t. XI, p. 92, 160 et suiv.; t. XII, p. 429 et suiv.; t. XIII, p. 12 et 37.
et même une reine de France, Marie Leczinska. Toujours coquette et galante, «galante sans être sensible ^ », elle se partage entre ses amants et les affaires, et vit dans une sorte d'ivresse continuelle. Son goût pour les lettres et les arts couvre d*un voile brillant son humeur avide et libertine, ses caprices funestes à l'Etat : elle patronne en France la musique italienne, qu'elle avait appris à goûter pendant son séjour à Turin; elle s*engage dans la querelle des anciens et des modernes, et Homère compte un adversaire de plus ^; elle fait assaut de verve satirique avec M"* du Deffand, protège le génie naissant de Voltaire, et le poète la paye de ses délicates attentions en lui faisant hommage de sa comédie de l'Indiscret^ et en lui offrant, sous forme de dédicace, l'image de ses grâces enchanteresses :
Vous, qui possédez la beauté,
Sans être vaine ni coquette,
Et rextrème vivacité,
Sans être jamais indiscrète ;
Vous, à qui donnèrent les dieux
Tant de lumières naturelles,
Un esprit juste, gracieux.
Solide dans le sérieux,
Et charmant dans les bagatelles.
Souffrez qu'on présente à vos yeux
L'aventure d'un téméraire
Qui, pour s'être vanté de plaire,
Perdit ce qu'il aimait le mieux.
Si l'héroïne de la pièce,
De Prie, eût eu votre beauté,
On excuserait la faiblesse
Qu'il eut de s'être un peu vanté.
Quel amant ne serait tenté
De parler de telle maîtresse,
Par un excès de vanité.
Ou par un excès de tendresse ?
Moins d'un an après la première représentation de Vlndiscret, ridole encensée par Voltaire s'écroulait (1626). L'ambitieuse M"® de Prie voulut évincer l'unique personnage qui gardât encore une part d'autorité, le cardinal Fleury ; mais sa