Addition d Dangeau,i9 mars
lion de M. de Prie eût été plus méritoire encore que celle de M. de Soubise, M. le Duc ne s*étant nullement piqué d'imiter la discrétion du grand roi, et de sauver au moins les bienséances. Autre progrès : non-seulement la finance dispute à la noblesse le privilège de donner des mattresses aux premiers personnages du royaume, mais les élues sorties de son sein étendent hardiment la main sur les affaires de TÉtat. L'exemple de M"» de Prie ne sera pas perdu pour M"** de Pompadour.
Nous avons vu des filles de financiers devenir comtesses, marquises, duchesses ; elles vont faire un pas de plus. Peu s'en fallut que l'une d'elles n'entrât dans la maison de Rohan, qui tout à l'heure tentait de renouveler ses anciennes grandeurs matrimoniales et de s'allier avec la maison de France. Déjà le mariage de M. de Montauban, fils du prince de Guémené, avec M"* Meuve était annoncé ; les articles du contrat défrayaient les conversations; le jeune prince ne se donnait pas à moins de 4 millions de dot, dont l'un lui devait appartenir en propre, ce qui lui permettait d'attendre patiemment les quatre autres millions qui restaient à son beau-père. Le mariage , presque conclu, rompit; les Rohan éprouvèrent un suprême dégoût et repoussèrent l'or tentateur ^ Les Bouillon, moins timides ou moins opulents, donnèrent à la fille de Crosat le titre et le rang qui avaient échappé à M""* Meuve.
Crosat, sorti des bureaux de Penautier, s'était élevé par son activité et son intelligence jusqu'à la charge de trésorier général du clergé ; la banque, le commerce maritime avaient merveilleusement accru sa fortune; pendant ce temps, les Bouillon dépensaient magnifiquement la leur, et c'est pourquoi on vit un fils du grand chambellan, un petit-neveu de Turenne, aller frapper un jour à la porte de l'ancien commis de Penautier.
Le comte d'Evreux, Tun des cadets du duc d'Albret, était jeune, bien fait, bien vu des dames ; mais il ne tirait que fort
i. DangeaUf 2 et 9 mai 1720.
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peu de ses parents, et n'avait qu'un méchant petit régiment d'infanterie. Il eut l*esprit de s'attacher au comte de Toulouse : c'était une habile façon de faire sa cour. Le roi, touché lui donna quelque argent pour l'aider à faire campagne. Le comte de Toulouse lui obtint mieux encore : la permission d'acheter de son oncle, le comte d'Auvergne, la charge de colonel général de la cavalerie que Turenne avait maintenue dans sa maison. Le comte d'Auvergne, assez mal dans ses affaires, )a lui vendit 600000 francs, comme à un étranger. C'était cher pour un cadet, et pour une charge qui ne donnait que 20000 livres : le cardinal de Bouillon vint au secours de son neveu et lui donna 100000 francs ; le comte de Toulouse s'entremit, lui trouva des préteurs; les amis avancèrent le reste. On s'intéressait à ce jeune homme si grandement né, si assidu à la guerre et à la cour, et cependant si mal partagé du côté de la fortune. Mais l'argent prêté restait dû; il fallut songer à le rendre; il fallut aussi vivre d'une manière digne de la charge acquise, digne d'un illustre nom. Le comte d'Évreux n'hésita pas ; il sauta le bâton de la mésalliance, et fit de M"*Crosat une princesse. Crosat paya l'honneur fait à son sang d'une dot de 2 millions, donnée sans marchander, avec le logement et la nourriture. Quoique sa fille n'eût pas douze ans encore, quoiqu'il eût d'autres enfants, il eut peur de laisser échapper un prince, et y mit le prix sur-le-champ.
Les membres de la famille Crosat eurent l'honneur de recevoir la visite de tout ce qui tenait aux Bouillon. La mère du comte d'Évreux, l'orgueilleuse nièce de Mazarin, alla prier Saint-Simon de ne pas manquer à ce devoir de bienséance, et lui donna la liste de tous les Crosat. La liste était longue; Saint- Simon répuisa tout entière, et régala cette « parentelle gro^ tesque » de la joie de le voir chez elle. Il remarque dédaigneu* sèment qu'un seul membre de la famille n'en perdit pas le bon sens, ce fut la mère de M"»' Crosat. Elle reçut les visites d'un air respectueux et tranquille, assura qu'elle ne savait comment répondre à cet excès d'honneur, que la plus grande marque de respect qu'elle pût donner à des personnes si fort au-dessus d'elle était de ne pas leur rendre leur visite, de peur de les importuner; et en effet elle ne la leur rendit pas. Cette bourgeoise, qui répondait avec ce bon sens spirituel et digne à la
TM t.» PITlATtCÏ,
politesse prolcclricc de ses illuslres visiteurs, ii'avail nullemcnl
approuvt- ce mariage, et en avait prédit les conséquences,
Crosat, au contraire, était ravi ; sa vanité, mise en goùl de grandeurs, ne laissa échapper aucune occasion de se satisfaire. En nir>, il acheta moyennant 4-20000 livres la charge de grand li-ésorier de l'ordre du Paint-Esprit , devenue vacante par la mort de l'avocat général Ghauvelin. On avait déjà crié contre rabaissement de celte charge, toute vénale qu'elle était, lorsqu'on l'avait vue tomber aux mains d'un simple avocat général ; la noblesse et la robe poussèrent de bien autres cris coDlreCrosal,oubliantquelaBazinière avait jadis été décoréde la charge de grand maître des cérémonies de l'Ordre, quiexigeail des preuves de noblesse. Mais le liégent lit la. sourde oreille ; Crosat avait pour lui son gendre, un million prêté à l'Etat en barres d'argent, et sa garantie donnée pour deux autres millions,
Tout eût été pour le mieux, si l'accord entre les deux familles eût pu se maintenir ; mais il fallut compter avec l'orgueil des Iloui!lon,qui n'avait un instant fléchi que pour se redresser avec plus de hauteur : il ne fit pas grâce à la tille de Crosat, quelque aimable qu'elle fût. Sa belle-mère l'appelait familiÈremenl mon petit lingot d'or, montrant ce qu'elle prisait surtout en elle. Le comie d'Evreux ne lui témoignait que froideur et que mépris, et partageait sa vie entre la chasse eldes maltresses de bonne maison : ils vivaient à côté l'un de l'autre, non ensemble, comme tant d'autres couples ; bientôt unesépa> ration légale mil lin à cette situation. Le comte d'Evreux avait fait des spéculations heureuses avec la dot de sa femme, et il restitua la plus gi-ande partie de cette dot sur ses bénéfices; il compléta le reste avec les dons que lui fit le Régent sur les propres taxes de son beau-père ; c'était justement le temps de la commission de justice et des restitutions forcées. Ce hautain cfldetde Bouillon avait admirablement choisi son moment pour briser avec les Crosat : il gardait ses richesses et ne renvoyait que sa femme. Celle-ci retoiu'na chez son père, s leste, jeune et trop heureuse d'avoir retrouvé sa chambre de fille' n.
Crosat ne fut pas cependant dégoûté par cet événement des
t. Saint-Simon, t. (I, p. ii5; 1. lit, p. 400;l. VI, p. 161; t. VIII, p. 2U.
— Dangeau, 16 janvier 1707. — Hlèmoireii de Malliiev Starain, 17 seplcmbrc 1715, 6 sapleriibrc 1793.
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alliances avec la noblesse. En 1722, il maria Tun de ses fils, le marquis du Châtel ^, officier distingué par sa valeur et son mérite, avec une fille de la vieille maison de Goullfier, petitefille, par sa mère, du duc de Luynes et d'Anne de Montbazon. Cette fois le sang des Crosat se mêlait à celui des Rohan, et cet honneur était naturellement payé de quelques sacrifices. Le fils de Crosat était magnifiquement doté de 130 000 livres de rente; il reconnaissait avoir reçu 200000 livres de sa femme, qui ne lui apportait réellement d'autre bien que sa qualité, et il fixait son douaire à 1 2 000 livres de rente ; enfin cette personne si bien née était boiteuse. Il est vrai qu'elle rachetait ce défaut par toutes sortes de charmantes et de solides qualités. Son mari joignait lui-même infiniment d'esprit à une grande bonté ; le président Hénault ne lui reproche qu'une légère imperfection : un goût trop marqué pour la métaphysique. Les affinités naturelles effacèrent les différences d'origine, et ces époux vécurent en si bonne intelligence, que la marquise du Chàtel finit par devenir quelque peu métaphysicienne. Une fille née de cette cordiale union devait épouser un personnage illustre par sa naissance, plus illustre encore par ses talents et la courte splendeur qu'il rendit à la France, M. de Choiseul. Elle était faite pour soutenir dignement l'honneur d'une telle alliance. Tous ses contemporains admirent en elle un mélange incomparable de raison, de cœur, et de grâces exquises. « Son esprit, écrit Hénault, est aussi fin et délicat que sa figure, qui est charmante. » Horace Walpole décrit ainsi le ravissement où elle Ta jeté : a Son visage est joli, pas très-joli ; sa personne est un petit modèle. Gaie, modeste, pleine d'attentions, avec la plus heureuse propriété d'expression et la plus grande vivacité de raison et de jugement, vous la prendriez pour la Reine d'une allégorie. Un amant, si elle était femme à en avoir, pourrait désirer que l'allégorie finisse, mais nous, nous disons : que cela ne finisse jamais ! » Et ailleurs, dans une lettre au poète Gray : « Oh ! c'est bien la plus gentille, la plus aimable, la plus honnête petite créature qui soit jamais sortie d'un œuf enchanté. Si correcte dans ses expressions et ses pensées, d'un caractère si attentif et si bon !... L'abbé Barthélémy éprouve
1. Crosat avait acheté en Bretagne la vieille seigneurie de ce nom.
à la fois de l'attrait et de la vénération pour sa sensibilité généreuse, pour sa pureté d'âme que n'effleure même pas le soupçon du mal, pour tant de lumières unies à tant de simplicité. Elle charme, elle attendrit presque l'âme désenchantée de M"® du Deffand ; elle lui ferait croire à l'amitié, si M™' du Deffand pouvait croire à quelque chose. Relevons un dernier trait à l'honneur de la petite-fille de Crosat : elle aime son mari d'un amour qui va jusqu'au culte, en plein dix-huitième ! elle laime avec passion, même indifférent, même infidèle, et c'est pour le captiver qu'elle déploie tout ce qu'elle a d'esprit, de grâce et de chaste coquetterie *.
Parmi les financiers fameux par leurs richesses, Crosat est un de ceux que l'opinion des contemporains a le plus justement ménagés. Ce n'est pas l'avidité de l'homme d'affaires qui domineen lui, et lorsqu'il esttaxé, en 1716, aune somme dépassant 6 millions, il peut avec quelque raison protester contre cetexcès de rigueur, et assigner une source plus pure que l'agio- ^ tage à son immense fortune, c'est-à-dire le commerce des mers. Son nom denieure même attaché à un événement enregistré par l'histoire, à la première tentative de colonisation de la Louisiane ; si, réduit à ses seules forces, il ne vint pas à bout de réaliser cette immense entreprise, il lui reste du moins l'honneur de l'avoir essayée. Enfin, contre la prévention excitée par les gens de son état, il peut, en quelque sorte, se couvrir de ses enfants, des grâces de sa fille et de sa petite-fille, de la pure et brillante réputation de ses fils. Devant ces derniers, Saint- Simon désarme franchement. « Le mérite de ses trois fils a fait oublier tout le reste en leur personne^. »
1. Correspondance complète de M""* du Deffand, par le marquis de Sainte- Aulaire. Paris, C. Lévy. ~ Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIV, Madame du De/fant. — Mémoires de Ilénault, ch. xx.
2. Le second fils de Crosat, le marquis de Thugny, fut de robe et devint président au parlement de Toulouse; le troisième, le baron de Thiers, officier général comme comme son frère aîné, épousa M"° de Montmorency-Laval, et maria ses filles dans les maisons de Béthune et de Broglie. Le baron Thiers avait un goût très-vif pour les objets d'art; il possédait une magnifique collection de tableaux qui, à sa mort, fut achetée par l'impératrice de Russie. Un seul tableau resta en France, le portrait en pied de Charles I*', roi d'Angleterre, peint par Van Dyck : M'"^ du Barry Taçquit au prix de 85 OuO livres. Comme on s'étonnait qu'elle eût choisi celui-là entre tant d'autres, elle allégua que les du Barry étaient parents des Stuarts et qu'elle ne pouvait laisser
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Le fils d'un peintre en miniature, Samuel Bernard, par les ressources immenses dont il dispose, par les services multiples qu'il rend à l'État et aux particuliers, par le faste qu'il déploie, enfin par sa longue et éclatante carrière, efface tous les financiers de son temps*. En 1697, son crédit aplanit les voies au prince de Conti vers le trône de Pologne, échauffe l'enthousiasme de ses partisans, fait face, au départ, à toutes les dépenses de son équipage. M. de Pontchartrain le mande à rimproviste, lui donne l'ordre de trouver 700000 livres eh or dans les vingt-quatre heures, pour faire partir le nouveau souverain: il trouve dans le délai fixé, non pas 700000 livres, mais un million en or, et de plus, 10 millions en argent*. En 1708, lorsque le duc d'Orléans s'en va prendre le commandement des troupes françaises en Espagne, il emporte 10 millions d'assignations: quatre millions sont douteux, les six autres sont sûrs; ils sont garantispar Bernard dont la signature n'a jamais été protestée en Espagne^. C'est cette môme année que le grand roi en détresse se fait le courtisan de son opulence.
La crise qui suit Thiver de 1709 lui porte un coup terrible qui ruine la ville de Lyon, et cette fois l'État doit lui rendre l'aide qu'il a tant de fois reçue de lui. On prétendit par la suite qu'il avait gagné même à cette banqueroute. Saint-Simon n'affirme rien, si ce n'est que son crédit ne se releva jamais sur la place de Lyon et dans la partie de l'Italie qui en est voisine *, Cette défiance toute locale ne îempéche pas de garder le premier rang dans la finance. En 1715, deux mois après la mort
partir un portrait de famille. — Journal de Barbiery avril 1752. — Mémoires de Bachaumontf 25 mars 1771. Lettres de M'^* du De/fand, Notice par le marquis de Sainte-Aulaire.
1. Il était né à Sancerre, et appartenait à la religion réformée. Ses coreligionnaires, obligés de quitter la France, lui avaient, disait-on, confié le soin de leurs intérêts, et ce fut là Forigine de sa fortune. (Journal de Bar^ hier, 18 janvier 1739.)