‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 293 sur 318 · Dangeau, 5 novembre · texte numérisé non relu

Dangeau, 5 novembre

LES PLÉNOEUF, LES CROSAT, LES BERNARD. 591

Deux iiis de Bernard, Tun conseiller, l'autre maître des requêtes, choisissent leurs femmes dans la noblesse. M^^® de la Gosse, mariée au maître des requêtes, descendait directement d'un grand écuyer de France du temps de Charles VIL Le conseiller épouse en premières noces la fille du marquis de Saint- Ghamant. Comme on parlait de ce dernier mariage devant le comtedeBoulainvilliers,ce personnage si original qui associait les plus savantes recherches historiques aux curiosités de Tastrologie, le comte ne put s'empêcher de sourire de la mésalliance des Saint-Chamant, et de dire à sa fille devant témoins, que « sachant travailler en tapisserie comme elle le savait, si pareil parti se présentait pour elle, il s'y opposerait de toutes ses forces ». Six mois plus tard, le conseiller Bernard de Rieux perdait sa femme,

et Tannée suivante il se remariait à M"* de Boulainvilliers,

issue deTantique maison de Croy*. Elle n'avait avec ses aïeux et sa navette que 20000 écus de dot, et son père, qui ne pouvait lui donner davantage, eût été mieux avisé de retenir sa langue ; il n'était pas besoin pour cela de savoir lire dans les astres ^

L'année suivante, une Saint-Chamant, sœur de la première, entrait encore dans la famille de Bernard : c'était le chef de la maison qu'elle épousait, Samuel lui-même, qui se remariait, à plus de soixante-dix ans, à une femme jeune et noble, véritable fantaisie de duc et pair : les millions accumulés, même sans s'être décrassés dans la robe, avaient le même magique prestige qu'un tabouret 3. Le père de M"" de Saint-Chamant était cet officier des gardes du corps qui avait été chargé, en 1679, d'accompagner jusqu'à Madrid la nouvelle reine d^Espagne, fille de Monsieur. Elle était partie le cœur gros de larmes, mais l'officier des gardes se montra pour elle si plein d'attentions et de grâces, que sa tristesse se dissipa par les

1. La mslison de Croy a pris son nom d'un village situé près d*Amiens. La Seigneurie d'Arschot fut érigée en duché par Charles-Quint en faveur de Philippe II de Croy. Philippe II de Croy avait épousé sa cousine, Anne de Croy, dont le père avait été fait prince de Chimay en 1486 par Tempereur Maximilien I". Son flls porta le titre de duc d'Arschot, prince de Chimay.

2. Lettres écrites à la marquise de Balleroyj t. IV, lettre du iO juin 1719.

3. En 1711, l'abbé de Tessé, le propre flls du maréchal, avait épousé la flUe d'un simple caissier de Samuel Bernard, bien plus, d'un caissier en fuite! Après un tel fait, les prétentions du maître pouvaient-elles paraître si extraordinaires ? (Voyez Dangeau^ 28 février 1711.)

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chemins, et que loin de se plaindre de la longueur de la route, elle y eût volontiers ajouté quelques étapes. Saint-Chamant avait perdu sa fortune pour avoir osé charmer une jeune reine ^ ; ses filles assuraient la leur en se bornant à troubler le cœur des financiers de tous les âges. La seconde femme de Samuel Bernard appartenait par sa mère, Bonne de Chastelux, à une vieille maison de Bourgogne, et comptait parmi ses ancêtres un maréchal de France dont le chapitre d'Auxerre avait récompensé la valeur et les services, en le faisant chanoine d*épée, lui et ses descendants mâles. La première M*"" Bernard, de son nom Marie Clergeau, était originaire de la rue Saint- Denis, et avait pour mère une célèbre faiseuse de mouches, quelle distance de Tune à l'autre et quel enchantement pour la vanité du financier* !

Cette vanité était énorme; il n'en avait presque plus conscience, elle était devenue sonnaturel.il achète à un prix exorbitant un guidon de gendarmerie pour son troisième fils. Les officiers de ce corps, en apprenant le nom de leur nouveau camarade, s'émeuvent,protestent, portent leur protestation auRégent (jui a grand'peine à lés apaiser, et pendant ce temps Bernard va partout répétant qu'il voulaitacheter à son fils un régiment royal, mais que le Uégent lui ayant paru pencher pour le guidon, il adéféré à son désir par amitié pour lui. Il veut que ce fils aille guerroyer en Hongrie, et surtout qu'il y guerroie en pompeux équipage; il entend qu'il tienne table à l'étranger, mais de combien de couverts devra se composer cette table? grave et délicate question! Bernard, inquiet, agité, s'informe, consulte tout le monde à ce sujet ^ . Mais quoi ! tant d'orgueilleuses préoccupations pour le fils d'un homme d'affaires? Samuel Bernard, un homme d'affaires !... Quelle impertinente qualification ! Dites un homme d'armes, un preux, un héros. Il ne sait plus son origine, ni le genre de services qu'il a rendus au roi. Son passé lui apparaît comme un tissu de batailles, de duels et d'audacieuses amours, et dans le récit de ses campagnes d'outre- Rhin, il compromet les plus belles princesses d'Allemagne. Il le dit, il le croit; il le croit avec tous ces grands personnages qui

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