Mathieu Murais, Lettres du i et du 0 mai
i. Lettre de Voltaire à M. Damilavillc, du 27 janvier I76i.
de son esprit et par Tinaltérable gaieté de son humeur ; enfin, M"® Dupin, la plus belle des trois, et la seule à qui l'on n'ait point reproché d'écart dans sa conduite.
C'est justement pour celle dernière que Rousseau se prit d*une passion subite qui s'éteignit faute d'espérance, aussi vite qu'elle s'élait allumée.
Une circonstance toute fortuite avait déterminé son mariage avec M. Dupin, ancien capitaine au régiment d'Anjou, qui avait quitté le service pour succéder à sonpèredans la chargedereceveurdes tailles à Châteauroux. Elle traversait cette ville, revenant des eaux de Bourbon ; elle tomba malade à l'hôtel. Le receveur des tailles, sans savoir qui elle était, la décida, par ses gracieuses instances, à se loger, elle et tout son monde, dans sa maison, lui donna, jusqu'à son rétablissement, la plus généreuse et la plus délicate hospitalité, et voulut même l'accompagner jusqu'à Paris pour lui venir en aide en cas de rechute. Samuel Bernard désira connaître le galant receveur, le trouva spirituel et bien fait, et, apprenantqu'il était veuf, lui offritsafiUe, qui futacceptée avec joie; peu après, il lui faisait obtenir une place de fermier général en lui avançant les fonds exigés.
M. et M™' Dupin tinrent une place brillante dans la sociéléde ce temps; on vantait l'éclat et le charme de leurs réceptions, soit à la ville, dans le somptueux hôtel Lambert, soit dans la maison royale de Chenonceaux, que l'opulent fermier général avait acquise en 1730 de Monsieur le Duc. Ils se piquaient non-seulement de luxe et de façons aristocratiques, mais de savoir, de lettres, et les beaux esprits se rencontraient dans leur salon avec les grands seigneurs ^ L'éclat varié de ce
1. M. Dupin est l'auteur d'Observations sur VEsprit des loiSj dofti M"'« Dupin fit, dit-on, la préface. Tous deux travaillèrent ensemble à un ouvrage sur le Mérite des femmes, qui ne fut point achevé. Parmi les courts et rares manuscrits inédits laissés par M™® Dupin, M™° Sand signale, comme un chef-d'œuvre, un petit traité Du bonheur. « La forme de ses écrits, dit-elfe avec une prévention visible, est aussi limpide que son âme, aussi délicate, souriante et fraîche que les traits de son visage. Cette forme est sienne, et la correction élégante n'y nuit point à l'originalité. Elle écrit la langue de son temps, mais elle a le tour de Montaigne, le trait de Bayle, et l'on voit que cette belle dame n'a pas craint de secouer la poussière des vieux maîtres. Elle ne les imite pas, mais elle se les est assimilés, comme un bon estomac nourri de bons aliments. » (Histoire de ma vie, t. I, ch. ii.)
LES PLÉNOEUF, LES CROSAT, LES BERNARD. 601
monde éblouit et étourdit Jean-Jacques, et fil perpétuellement expirer sur ses lèvres sa déclaration d'amour à la fille de Samuel Bernard.
On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus. M™" la princesse de Rohan, M"*' la comtesse de Forcalquier, M"* de Mirepoix, M™* de Brignolé, milady Hervey, pouvaient passer pour ses amies. M. de Fontenelle, Tabbé de Saint-Pierre, Tabbé Sallier, M. de Fourmont, M. de Demis, M. de Buffon, M. de Voltaire, étaient de son cercte et de ses dîners. Si son maintien réservé n'attirait pas beaucoup les jeunes gens, sa société, d'autant mieux composée, n'en était que plus imposante ; et Je pauvre Jean-Jacques n'avait pas de quoi se flatter de briller beaucoup au milieu de tout cela. Je n'osai donc parler; mais, ne pouvant plus me taire, j'osai écrire. Elle garda deux jours ma lettre sans m'en parler. Le troisième jour elle me la rendit, m'adressant verbalement quelques mots d'exhortation d'un ton froid cpii me glaça. Je voulus parler, la parole expira sur mes lèvres : ma subite passion s'éteignit avec l'espérance ; et après une déclaration dans les formes, je continuai de vivre avec elle comme auparavant, sans plus lui parler de rien, même des yeux K
Il ne manquait à cette société que « d'être un peu moins nombreuse pour être d'élite dans tous les genres », et par là seulement on pouvait s'apercevoir que les maîtres de maison appartenaient à la finance; mais ce n'était ici qu'une nuance légère, tandis qu'ailleurs, chez d'autres personnages considérables de la même caste, par exemple chez le spirituel et fastueux patron de Marmontel, la Popelinière, également marié à une petite-fille du poète Dancourt, la confusion était si frappante, que le mot de ménagerie échappait à la plume de Grimm.
Quelque plaisir vaniteux que dût ressentir Bernard d'être le père d'une femme aussi entourée que M""' Dupin, il faillit, raconte-t-on, rompre à tout jamais avec elle à la suite d'un incident assez caractéristique. En avançant à son gendre l'argent de sa ferme, il lui avait fait signer une obligation de 500000 livres. M"" Dupin se trouvant un jour chez sa mère, qui était indisposée, aperçoit, en cherchant quelque objet dans une armoire, un papier serré au fond d'un pot à l'eau d'argent, le prend, le