‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 302 sur 318 · La Uruyèrc, De quelques usages · texte numérisé non relu

La Uruyèrc, De quelques usages

CONCLUSION. 6ii

dans les Mémoires de Saint-Simon : ils nous représentent M. de Luxembourg dans une situation moins dramatique, mais non moins compromise que celle de M. de Ventadour, et l'imperturbable confiance de l'un n'est pas moins divertissante que la jalousie emportée de l'autre. La scène se passe à Marly, à un tml masqué :

Je venais d'arriver, dit Saint-Simon, et j'étais déjà assis, lorsque je vis, par derrière, force mousseline plissée, légère, longue et voltigeante, surmontée d'un bois de cerf au naturel sur une coiffure bizarre, si •haut qu'il s'embarrassa dans un lustre. Nous voilà tous, bien étonnés •d'une mascarade si étrange, à nous demander avec empressement : qui •est-ce ? et à dire qu'il fallait que ce masque-là fut bien sûr de son front pour l'oser parer ainsi, lorsque le masque se tourae et nous montre M. de Luxembourg. L'éclat de rire subit fût scandaleux. Le thasard fit qu'un moment après, il vint s'asseoir entre M. le comte de Toulouse et moi, qui aussitôt lui demanda où il avait été prendre cette mascarade. Le bon seigneur n'y entendit jamais finesse, et la vérité est aussi qu'il était fort éloigné d'être fin en rien. Il prit bénignement les rires, qui ne se pouvaient contenir, comme excités par la bizarrerie de sa mascarade, et raconta fort simplement que c'était Monsieur le Prince à qui il s'était adressé, chez qui il avait soupe, et qui l'avait ajusté ainsi ; puis se tournant à droite et à gauche, se faisait admirer etse pavanait d'être masqué par Monsieur le Prince. Un moment après, les dames arrivèrent et le roi aussitôt après elles. Les rires recommencèrent de plus belle, et M. de Luxembourg à se présenter de plus belle aussi à la compagnie, avec une confiance qui ravissait. Sa femme, toute connue qu'elle fût, et qui ne savait rien de cette mascarade, en perdit contenance, et tout le monde à les regarder tous •deux^ et toujours à mourir de rire. Monsieur le Prince, en arrière du service, qui est des charges qui se placent derrière le roi, regardait par la chatière et s'applaudissait de sa malice noire»

M. de Luxembourg garda cette sérénité d'âme jusqu'à la •mort de sa femme, et la douleur que lui causa cette mort fut si profonde, qu'elle mit encore les gens en belle humeur. Un ancien secrétaire de son père, l'abbé Abeille, ne put se résigner à le voir ainsi le jouet de la cour : il se dévoua et lui apprit •ce qu'il, avait mis jusque-là tout son soin à lui cacher. « Le pauvre homme fut étrangement surpris et très-subitement <îonsolé. » Il avait enfin compris les éclats de rire de Marly et la malice de M. le Prince*.

i, Dangeauy 23 janvier 1696. — 5am<-5imo», H, 73; V, 68.

Nous citons deux exemples, entre mille. Les orateurs sacrés considéraient avec une sainte terreur les tentations qui se rassemblaient dans une cour enchanteresse et qui assiégeaient les sens, l'esprit, le cœur. La force de ces tentations croissait avec les ennuis et les dégoûts des unions mal assorties, et trouvait le cœur, Tesprit, les sens d'autant plus vulnémbles. Bourdaloue, avec la sûreté habituelle de son diagnostic, mettait le doigt sur Tune des sources du mal, lorsqu'il montrait à son auditoire c les mariages contractés sans attachement », engendrant ailleurs a de criminels attachements sans mariage^ t>.

L'adultère, voilà dans cette société le correctif du mariage. Une alliance de choix, où les cœurs se rencontrent, allège les ennuis de celle qu'ont imposée les seules convenances, et cette alliance, la bonne compagnie la tolère, l'agrée pour ainsi dire, à la condition qu'elle évite tout grossier scandale. Ces tendres liaisons ont une sorte de célébrité discrète, qui provoque les allusions à demi-voix, les sourires d'intelligence, et il est de bon ton d'en être exactement informé. Bien des femmes, comme l'écrit la Bruyère, ne sont pas mieux désignées parle nom de leur mari que par celui de leur amant, heureuses encore celhîs qu'un seul nom désigne de cette nouvelle manière ! car les bornes du devoir une fois franchies, le désordre ne se limite guère, la faute reste rarement unique, la fidélité dans l'adultère semble elle-même une vertu trop difficile à soutenir; le sentiment tourne à la galanterie ; le mot d'attachement est trop noble pour caractériser ces nouvelles et éphémères amours ; c'est le règne ou plutôt le débordemenl de la fantaisie, et le triomphe des Lauzun, des Richelieu, de ces personnages agréablement dépravés qui fleurissent surtout dans les sociétés où le mariage se traite comme une affaire, et qui grossissent à ses dépens la liste de leurs bonnes fortunes.

Le monde raille et chansonne ces galantes héroïnes, et le mal, dont il ne mesure pas la portée, va toujours grandissant. La société est entamée dans son fondement, la famille. La famille, gardienne et tutrice naturelle des bonnes mœurs, engendre et propage les mauvaises; les enfants grandissent au milieu des désordres mal voilés ou notoires de leurs pa-

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