Additions d Dangeau^ 4 mai WJ
LES MAISONS PRINGIÈRES. 57
Epouser un prince souverain était l'espérance ou la chimère caressée par les grandes maisons et quelquefois réalisée ' par les maisons les plus modestes. Peu importaient Tâge et le caractère du souverain, on ne voyait que la couronne. Rappelons quelques-unes de ces alliances qui frappèrent l'imagination du siècle, et excitèrent une admiration mêlée <lWie; nous comprendrons d'autant mieux ensuite Tardeur <les passions qui s'agitèrent et s'acharnèrent autour du duc de Manloue.
Marie de Gonzague, la sœur atnée d'Anne, dont les attraits
avaient provoqué tant d'hommages, séduit un instant le cœur
«e Gaston d'Orléans, et peut-être enflammé les ardeurs am-
*^'tieiises de Cinq-Mars, agréa avec empressement la demande
^^ vieux roi de Pologne, LadislasSigismond. Il avait autrefois
"^siié entre elle et une princesse allemande, et ayait fini par
Pencher vers la maison d'Autriche. Devenu veuf, il revint à
son premier projet. En vain l'empereur, au dire de Tallemant,
'"* envoya jusqu'à dix-sept portraits de princesses de sa
î"^îson; l'image de Marie de Gonzague fut la plus forte. Celle-ci
ui véritablement enivrée de la grandeur de celle alliance.
^Oun des joyaux de sa parure nupliale ne la ravit à l'égal de
^^ couronne. Elle veut devancer le moment de la poser sur
^J^^ front; pendant la cérémonie, elle se contemple, elle
^dmireelle-méme,ayant l'infidèle Gaston à genoux au-dessous
^lle ; la cérémonie achevée, elle va dire adieu à M"® de Pam-
r^Xjillet, la couronne sur la tête. La reine mère lui donne
^ main droite ; le roi la fait danser ; le peuple, partout où elle
l^ paraît, se précipite sur ses pas, comme si son nouveau rang
^Vait changé son visage.
Son long voyage est une suite ininterrompue d'honneurs et ^^ fêtes : ce ne sont que salves d'artillerie, harangues, tournois, 'dommages de tout genre. Elle entre enfin à Varsovie, voit son ^poux, et connaît le prix dont elle a payé sa couronne. Ce Prince était vieux, malade, chagrin, accablé de goutte et de graisse, et poli comme un barbare. A sa vue, il ne fit pas tnême raine de se lever : sa grandeur et ses infirmités l'alta-
clmicnt h sa chaise. Kilo se met à genoux devant lui, lui baise la main ; il se laisse faire, la regarde gravement, et se tournant vers Bregi, l'ambassadeur de France : « Est-ce là, lui dit-il tout haut, cette grande beauté dont vous m'aviez dit tant de merveilles ? » Marie de Gonzague ne reçut pas de lui d'autre compliment ce jour-là.
Le niariag(^ fut oélt4>ré de nouveau ; le roi n'alla point à l'autel, on l'y porta. Le rcjMis de noce souleva le dégoût de la reine : le régime, le ton, les usages de cette nation, lui firent peur; à la fin de la journée, elle voulait retourner en France. Son dépit cependant finit par s'apaiser ; le roi, sur les réclamations de la maréchale de Guébriant, qui avait accompagné Marie de Gonzague à Varsovie, la traita avec plus de déférence. Pour achever de la consoler, il lui vint de toutes parts des dons magnifiques : bassins, vases, coupes et métaux précieux, tapis de Perse, pierreries, sommes d'or et d'argent, affluèrent de toutes les provinces. A la reine, il n'en coûta qu'un grand merci : elle le donna de fort bon cœur, et trouva sans doute que toutes les coutumes de Pologne n'étaient pas également choquantes ^
Une nièce de Marie de Gonzague, une tille d'Anne, devint duchesse de Brunswick et de Hanovre. Bossuet compare en ces termes son mariage à celui de sa sœur, qui avait épousé le fils de Condé: « Celui de la princesse Bénédicte ne fut guère moins heureux, puisqu'elle épousa Jean Frédéric, duc de Brunswick et de llîinovre, souverain puissant qui avait joint le savoir avec la valeur, la religion catholique avec les vertus de sa maison, et pour comble de joie à notre princesse, le service de l'Empire avec les intérêts de la France ^. »
Heureux, le mariage de M"** la Princesse ! l'acception donnée à certains mots trahit l'esprit du temps ; Bossuet et son auditoire songeaient surtout au rang de l'époux. Voici de quoi se composait le bonheur de M"® la Princesse :
M"^ la Princesse était sa continuelle victime (Saint-Simon vient de peindre en traits énergiques l'humeur de son mari). Elle était également laide, vertueuse et sotte; elle était un peu bossue
1. Mémoires de M'^de MoUeville, 1645. — Le Laboureur, Histoire et Relation du voyage de la reine de Pologne.