I. Srâil-StM^M, 1 1, p
S. nu., 1. 1. p. AL
LES MAISONS PRINGIÈRES. 75
L'âge, les infînnités, abattaient les plus superbes. M. le Grand ^ les fait servir à la satisfaction de son orgueil. Il devient goutteux et la goutte ajoute à son crédit, à sa grandeur. Désormais il ne sort plus de chez lui, il y reçoit tout Versailles ; on y trouve grande table, grand jeu, toutes sortes de plaisirs et de magnificences : c'est une autre cour à côté de la grande. On y va parce qu*on s'y amuse, et parce qu'on n'ignore pas qu'être agréable à M. le Grand, c'est être agréable au roi. On voit comment s'était transformée sous un monarque absolu l'ambition héréditaire de la maison de Lorraine : elle cherche encore à dominer, mais à l'ombre de l'autorité royale ; son pouvoir n'est plus violenmient arraché à la couronne, mais lui est humblement emprunté.
Cependant au fond, tout au fond du cœur de ce parfait courtisaOy subsistait un reste de l'esprit des Guises, et de l'animosite de la maison de Lorraine contre la maison de Bourbon. Il ne savait presque rien, comme la plupart des grands seigneurs, mais il savait les choses de la Ligue. Un jour, à Marly, dans une partie de cartes, il s'oublia, et trahit sa pensée secrète. Sur un coup fâcheux pour lui de la grande-duchesse de Toscane, fille de Gaston d'Orléans : a La maudite maison ! » s'écria-t-i( en donnant un coup de poing sur la table ; « nous sera-t-elle » toujours funeste ! »
La grande-duchesse rougit, sourit et se tut. Monseigneur et tout ce qui était hommes et femmes à la table et autour Tentendirent clairement. Le grand écuyer se releva le nez de dessus la table, regarda toute la compagnie, toujours bouffant. Personne ne dit mot, mais à l'oreille après on ne s'en contraignit pas.
Ce fut la dernière parole séditieuse échappée à la maison de Lorraine ; si elle arriva jusqu'au roi, il n'y parut point à sa façon de traiter le grand écuyer. Peut-être ne lui déplut-il pas de voir que le sang des Guises ne se révoltait plus contre le sien qu'au lansquenet.
M. le Grand avait plusieurs tilles. Il maria l'atnée de fort bonne heure, en Portugal, à un grand seigneur issu de la maison de Bragance, le duc de Cadaval. C'était la seconde fille
1. Le grand écuyer s'appelait, dans Tancienne monarchie, « monsieur le Grand a tout court.
de la maison de Lorraine que ce duc épousait. Sa première femme était fille du comte d^Ilarcourt, cadet du troisième duc d'Elbœuf, et d'Anne d'Ornano, tante de M. de Grignan *.
Il devint veuf après trois ans de mariage; mais les Lorrains ne laissèrent pas un gendre de cette importance sortir de leur maison, et Tannée suivante la lille atnée de M. le Grand prenait le chemin du Portugal.
La Gazette témoigna à l'occasion de ce mariage un enthousiasme que ne partageait pas M"' de Sévigné. « M"* d'Armagnac est mariée à ce Cadaval ; elle est jolie et belle ; c'est le chevalier de Lorraine qui l'épouse : elle fait pitié d'aller chercher si loin la consommation *. »
M"*' d'Armagnac étaient condamnées à payer le faste paternel : la cadelte épouse à quatorze ans le duc de Valeniinois, lils de M. de Monaco. La faveur de son père fut sa véritable dot; la dot en argent était fort peu de chose, si l'on considère le rang et l'éclat de cette maison. Elle était de 100000 écus, mais il y avait 200 000 livres dont M. le Grand ne donnait que l'inlérét, 30 000 livres de pierreries, et 70 000 livœs prêtées par Langlée ^ Ce Langlée, riche, garçon, gros joueur et joueur heureux, libérai, confident de toutes les intrigues galantes, familier jusqu'au cynisme avec les femmes, fussent-elles filles du roiy consulté pour tout ce qui était ameublements, parures, cadeaux de noces, présents d'amour, usurpait à la cour, malgré sa petite naissance, un étrange empire appuyé sur les besoins et les vices de cette société. « Le roi le souffrait, cela n'allait pas à plus... tout le reste lui était soumis. Il était fort bien et fort familier avec Monseigneur Les princes du sang man-
1. M"** de Sévigné raconte à sa fille la magnificence déployée à Thôtel de Guise à l'occasion de ce premier mariage :
a Toutes les cours de Thôtel de Guise étaient éclairées de deux mille lanternes. La reine entra d'abord dans l'appartement de M"* de Guise, fort éclairé, fort paré ; toutes les dames parées se mirent à genoux autour d'elle, sans distinction de tabourets. On soupa dans cet appartement. Il y avait quarante dames à table; le souper fut magnifique. Le roi vint, et fort gravement regarda tout sans se mettre à table. On monta en haut, où tout était préparé pour le bal. Le roi mena la reine, et honora l'assemblée de trois ou quatre courantes, et puis s'en alla souper au Louvre avec la compagnie ordinaire. » (Lettre à il/™® de Grignan, du 9 février 1671.)