‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 48 sur 318 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES MAISONS PRINGIÈRES

Les maisons de Bouillon et de Rohan

I. Origine du nom et de la grandeur de la maison de Bouillon. — Ses prétentions au rang de princes confirmées par Mazarin. — Éclat que lui donne la gloire de Turenne. — Mariage du duc de Bouillon avec une Mancini. — Les deux alliances du comte d'Auvergne. — Mariage du prince de Turenne avec M"* de Ventadour. — Galanteries, veuvage et second mariage de M""* de Turenne avec le prince de Rohan. — Le dernier bon mot de M"* Cornuel. — Mariage du duc d'Albret avec M"« de la Trémoillc.

— Illustration et distinctions honorifiques des la Trémoille. — Les Créquy, parents maternels de la duchesse d'Albret. — Leur maison, ébranlée pur la mort ou la disgrâce, se soutient par la faveur de la duchesse de Créqiiy.

— Tendre intérêt que les Bouillon portent à la santé de cette duchesse. — Magnifique cadeau de noces du cardinal de Bouillon. — Les sœurs du duc d'Albret; leur courte et triste destinée. — Le chevalier de Bouillon, émule du comte de Marsan.

II. Glorieuses ou habiles alliances des Rohan. — Leurs prétentions, leurs tabourets de grâce. — Mariage d'amour de Marguerite de Rohan avec M. de Ghabot ; opposition et scandale qu'il provoque. — Utile beauté de M"" de Soubise. — Les filles de Rohan sacrifiées aux fils. — Un mariage accompagné de sommations respectueuses. — Un fils de bourgeois fait le bonheur de deux filles de qualité. — Gombinaisons égoïstes de l'orgueil de race. — Ambition déçue du prince de Rohan, qui veut renouveler en faveur de son fils les anciennes alliances avec la maison de France.

\{\. Goût des Rohan-Ghabot pour les grands biens. — Mariage du duc de Rohan avec une fille de Vardes. — Ge qu'était la mère de Vardcs. — Opposition de caractères entre le beau-père et le gendre. — Les gendres du duc de Rohan : le comte de la Marck et le prince de Berghes. — Avantages que le prince de Berghes doit à la situation de sa sœur, maîtresse de l'électeur de Bavière. — Indulgence de l'opinion en France. — Un mariage de cadet. — Les Rohan-Ghabot et les Roquelaure alliés malgré oux. — Origine, mariages et tour d'esprit des Roquelaure. — Naissance

prématurée de M"^ de Roquelaure. — Caractère plaisamment romanesque de son mariage avec le prince de Léon. — Suites de ce mariage. — La Bohême princière.

Si les Bouillon, originaires de la province d'Auvergne, ne pouvaient le disputer aux Lorrains pour Téclat de la naissance, ils n'étaient pas moins infatués de leur grandeur. Cette grandeur, de date récente, était le fruit d'habiles mariages ou d'entreprises audacieuses contre l'État. Appuyé par Henri IV, décoré par lui de la dignité de maréchal de France, Henri de la Tour, le père de Turenne, épouse l'héritière de la maison de laMarck, et ce mariage lui donne la souveraineté de fait de Bouillon et de Sedan (1591). Henri IV avait cru mettre en des mains fidèles une frontière douteuse, et, la maréchale de Bouillon étant morte sans enfants, il maintint son héritage à son époux contre les réclamations des mâles de la maison de la Marck *. Soutenu d'une principauté, fort du rôle qu'il jouait dans le parti huguenot en France, le maréchal de Bouillon épouse en secondes noces (1595) une fille de Guillaume de Nassau, prince d'Orange, le fondateur de la république des Provinces-Unies. Son beau-père, quatre fois marié, eut des enfants de chaque mariage, et du quatrième le grand-père de Guillaume d'Orange, mort dernier de cette branche sur le trône d'Angleterre ^.

L'éclat de ces alliances étrangères fortifiait et exaltait encore les prétentions des Bouillon. Elles triomphèrent à la faveur des troubles de la Fronde (1651 ). Le duc de Bouillon, fils aîné du maréchal, obtint en échange de la souveraineté de Bouillon et de Sedan de magnifiques avantages : « le comté d'Evreux, avec les bois et les dépendances, qui valaient plus de 300000 livres de rente; les duchés d'Albret et de Château -ThienT avec la dignité de duc et pair, et le rang nouveau de princes étrangers en France. » Tout y était, le solide et le brillant.

1. Charlotte de la Marck, fille unique et héritière de Henri-Robert de la Marck, duc de Bouillon et prince de Sedan, et de Françoise de Bourbon- Montpensier, mourut en 1594.

2. La quatrième femme de Guillaume de Nassau était fille de Coligny.

Aie^ière concession fut peut-être la plus douce au cœur 4es ^uillon, la plus cuisante à Torgueil de la noblesse. Celle-ci avait depuis longtemps protesté, de concert avec les princes des maisons de Vendôme, de Lorraine et de Savoie, contre ces prétentions qu'elles traitaient de chimériques; niais toutes ces vanités froissées touchèrent moins Mazarin lue TaOermissement de l'État, et il ne crut pas payer trop cher l'appui de deux hommes aussi considérables par leurs ^lents et leurs alliances que le duc de Bouillon et le vicomte rfeTurenne. Le duc de Bouillon avait épousé en 1634 une fille ^^ comte de Berghes, gouverneur de Frise, de la première noblesse du pays, cette belle, vaillante et chaste héroïne de la ^'•onde que nous peignent les mémoires de M™*' de Motteville * : ^'le lui avait donné dix enfants; les millions, les terres et les 'donneurs qu'il tira de Mazarin arrivaient à point pour l'éta- '^lîssement d'une aussi florissante famille *.

Ces enfants trouvèrent dans leur héritage un autre bien qui

'^'était point usurpé ni surpris par les Bouillon : la gloire de

* ^\renne et son impérissable souvenir. Turenne n'avait pas

**enfantsde son mariageavec une fille du maréchal detlaumont

'^ Force; il se dévoua à ceux de son frère. Mazarin lui avait,

^î sait-on, offert à lui-même la main de l'une de ses nièces.

*^* avantage qu'il avait refusé pour son compte, il le rechercha

l^Our Fatné de ses neveux ; mais Mazarin ne se pressa pas de

^'^ ^pondre à ses avances et fit attendre les Bouillon. Bientôt

^ï^ ne lui resta plus qu'une nièce ^. Turenne s'efforça vaine-

^^ent, selon l'abbé Choisy, de l'obtenir du cardinal agonisant;

*^ mariage ne fut conclu qu'après la mort du tout- puissant

'Ministre, par l'entremise de son ancien agent confidentiel,

^*Italien Ondedei, qu'il avait fait évêque de Fréjus. Le jeune

tluc de Bouillon avait l'esprit un peu pesant, le sens un peu

court. Marie- Anne Mancini était tout esprit, toute grâce;

quoique enfant, sa vive et charmante nature éclatait déjà.

1. t Cette dame a été illustre par Tamour qu'elle a eu pour son mari, par celui que son mari a eu pour elle, par sa beauté et par la part que la fortune lui a donnée aux événements de la cour. » (Mémoires de M'^* de Mottevillet t. III, ch. xxxn; Charpentier, 1869.)

Page 1