Saint' Simon j t. IV, p. î
LES MAISONS PRINGIËRES. 99
malades à la fois. « La cliaiidelle brûle par les deux bouts », disait le duc de Créquy avec un sentiment énergique de l'ébranlement de sa maison. Il s'éteignit neuf jours après le maréchal, ne laissant qu'une lille, la mère de M"'' de la Trémoille *. Le courtisan rapace s'était aussitôt jeté sur sa dépouille et en avait enlevé le plus riche lambeau.
Celle nuit, à trois heures, écrit Dangeau le 13 février 1687, le duc de Créquy est mort à Paris. Le duc de Gesvres, genlilhomme de la chambre en anuée, en ouvrant le rideau du roi, lui eu apprit la iiou- Yelle et lui a demandé le gouvernement de Paris, que Sa Majesté lui adonné en se levant.
Le duc de Gesvres avait quatre fils et désirait établir brillamment l'aîné.
Le gendre du duc de Créquy n'eut de lui que sa charge de premier gentilhomme de la chambre. Quant au maréchal, de ses deux fils l'aîné était en disgrâce profonde pour s'être permis d'empiéter sur les amours de Monseigneur avec M™* de Polignac; le cadet avait à peine vingt et un ans^ : qu'allaient devenir ses gouvernements de Béthune, de Lor-
1. Le duché-pairie érigé pour le duc de Créquy s'éteignit avec lui. 1 M"* de Sévigné dit de ce cadet : « Il y a un petit Blanchefort resté du naufrage, revenu glorieux de Hongrie, beau, bien fait, sage, honnête, poli et arnigé, sans être abattu, des malheurs de sa maison, qui trouve tous les chemins bien préparés à le recevoir agréablement dans le monde. 11 console fort les gens de Tabsence de son frère, qui n'avait nulle de ses bonnes qualités, et il fera peut-être une aussi grande fortune que ses pères, se voyant présentement à la hauteur de tous les autres. Rien, à mon avis, n'est meilleur pour un honnête homme, que d'avoir à recommencer une fortune tout entière. » ^avriH687. — Saint-Simon, dans ses Additions à Dangeau et ses Mémoires, parle de ces deux fils du maréchal, particulièrement de l'aîné : « La figure charmante de ces enfants en fit concevoir de grandes espérances. Le cadet mourut de bonne heure sans avoir été marié. Le marquis de Créquy, licutcna;: l général, fiit tué àLuzzara(1702l). C'était le seul fils du feu maréchal deCréquy et gendre du duc d'Aumont, sans enfants. Sa probité, ni sa bonté ne le firent regretter de personne, mais bien ses talents à la guerre, où il était parvenu aune grande capacité par son application et son travail; sa valeur était également sohde et brillante, son coup d'oeil juste et distinctif. Tout se présentait à lui avec netteté, et quoique ardent et dur, il ne laissait pas d'être Sage. C'était un homme qui touchait au bâton et qui l'aurait porté aussi dignement que son père. 11 avait été fort galant, et l*on voyait encore qu'il avait dû l'être. Avec cela beaucoup d'esprit, plus d'ambition encore et tous moyens bons pour la satisfaire. » {Dangeau^ 13 février 1 687. — 5flmf-5tmon, t. II, p. 379.)
100 La noblesse de ràcë.
raine et de Luxembourc:, ses grands biens, son nom glorieux? Troublé et irrité par ces pensées, il trouva la mort importune, barbare, et la reçut en murmurant. Le dernier frère survivant était accablé d'années et de rhumatismes, et n'avait plus, ce semble, qu'à rejoindre les deux autres dans ia tombe. Mais la grand*mèrc restait, désormais d'autant plus précieuse. Elle était tenue de vivre, de se bien porlerpour l'avenir de ses petils-enfanis. Ne s'avisa-l-clle pas de tomber malade juste au moment de la noce ! Les Bouillon prirent peur, mais elle se tira vaillamment d'affaire et la joie la plus franche salua sa résurrection. Le cardinal surtout était agréablement ému, cl toutes les nouvelles lui semblaient languissantes auprès de celle-là.
A l'avantage de posséder une grand'mèrc influente et bien portante. M"' de la ïrémoille joignait celui de n'avoir qu'un frère, et un frère d'une santé médiocre. C'est Dangeau, non Saint-Simon, qui mentionne ce frère et qui l'ajoute, avec une bonhomie un peu cruelle, aux 30000 livres de rente delà (lot. Marié à une petite-fille de la spirituelle M"' de la Fayette, il n'avait pas encore d'enfants et ne semblait pas destiné à en avoir K Tout portait à croire que les Bouillon pourraient garder pour eux la plus grande partie des biens de la maison et l'aïeule tout entière. M. de Bouillon assurait au duc d'Albret 6O0000 livres sur son brevet de retenue de la charge de grand chambellan; il était de 800000 livres, les 200000 autres devaient revenir à M"'' de Bouillon. Les parents n'étaient pas d'ordinaire aussi généreux pour leurs iilles. Les frères cadets, le comte d'Kvreux, le chevalier de Bouillon, refusèrent de signer au contrat de mariage, prétendant qu'il y avait « dans les articles des choses préjudiciables à leurs intérêts ». L'une de ces choses était-elle la part faite à leur aînée?
La duchesse d'Albret avait un esprit charmant, plein d'enjouement etde naturel, maisellc n'était rien moins que jolie. M. de Coulanges, si sensible à l'esprit et à la grâce, et trèsami des Bouillon, s'appliquait en vain à lui trouver aussi de la
1. Les prévisions des Bouillon furent déçues: le frère de M"' de laTrémoille vécut assez pour user du crédit de sa grand mère, qui lui fit obtenir h charge de premier gentilhomme de la tliambrc, et pour avoir uçi fils^ qui continua sa race. (Sainl-Siinonj t. IV, p. ^85.)
tieaulé et était forcé de se raballre sur sa riche taille, sur son port de divinité. Le duc d'Albret, pour d'autres raisons, taisait comme M. de Coulanges. Celui-ci, les rencontrant peu après la noce chez le cardinal de Bouillon, dans sa maison de Saint-Martin, à Pon toise, se plaît à relever leur aimable accord ; il est vrai qu'ils n'étaient mariés que depuis trois semaines.
Je fus hier très-fàché d^être obligé de quitter Saint-Martin, d'autant plus que samedi, après dîner, le duc et la duchesse d'Albret, joliment et en bon ménage, y étaient venus surprendre le cardinal contre ses ordres, car il ne voulait point que la duchesse vît Saint-Martin avant le printemps : c'est un goût de maître de maison que vous comprenez fort bien ; mais il ne fut pourtant pas fâché de celte surprise, qui l'avait fait résoudre de rester deux jours encore à Saint-Martin, pour leur expliquer au moins tout ce qui parerait sa maison et ses jardins dans la belle saison.
Les jeunes époux n'étaient peut-être pas conduits h Pontoise par le désir de voir seulement leur oncle. Le lendemain de leur mariage, le cardinal leur avait donné, pour en jouir après sa mort, l'abbaye de Saint-Martin, et, lorsqu'ils envahissaient ce beau manoir à l'improviste, même avant la pousse des feuilles, M. et M™* d'Albret achevaient de passer ensemble la revue de leurs cadeaux de noces. Celui-là était magnifique : le cardinal jetait dans cette abbaye une large part de ses immenses i*cvenus et ne cessait de l'embellir; ses héritiers étaient intéressés à l'en laisser jouir longtemps et à lui souhaiter une aussi belle santé qu'à la duchesse de Créquy.
Saitît-Martin avait été sécularisé pour les délices de la famille.
Le duc d'Albret avait trois sœurs : l'aînée, M"® de Bouillon,
vivait dans le monde; les deux autres étaient élevées à Port-
Itoval. Saint-Martin riait surtout à ces dernières et semblait
fait pour les délasser de leur captivité. Coulanges, qui les y
rencontrait, louait en vers badins leur jeunesse et leurs grâces.
Il appelait gaiement M"* d'Albi^t M""® de Saint-Martin, n'en
cherchait pas moins un mari à l'aimable abbesse, la proposait
pour bru au duc deChaulnes. « PMt à Dieu ! » disait le cardinal.
«Plût à Dieu! «répétait M. de Chaulnes. A ce beau- père impro-
nsé par Coulanges, il ne manquait que d'avoir un fils, ce qui
irempéchait pas le poêle de rimer les perfeclions et les grandeurs de l'époux imaginaire :
La belle d*Albret pour certain
Dans deux jours se marie; Tout se prépare à Saint-Marlin
Pour la cérémonie.
Elle épouse un joli garçon
Fait comme une peinture; Le voyez-vous? Vous dites non.
Ni moi, je vous le jure.
Il est fils d'un fort grand seigneur,
Homme de conséquence, Trois fois à Rome ambassadeur,
Et duc et pair de France* .
On dit que déjà dans un an
La nouvelle duchesse Pourra nous donner un enfant
Digne de sa noblesse.
Qu'il sera joli, ce poupon !
L'aimable créature !
Le verrez-vous? Je crois que non.
Ni moi, je vous le jure.
Hélas I à un an de là, la petite abbesse de Saint-Martin était subitement emportée à la fleur de ses ans : il ne restait que quelques vers de Coulanges pour fixer son fragile souvenir.
Des trois sœurs, la dernière, M"® de Château-Thierry, étaitia plus belle. On la tenait plus constamment à Port-Royal ; Coulanges la consolait par l'espérance d'un mari moins idéal que le fils du duc de Ghaulnes, et, en attendant le mari, il lui conseillait quelque joyeuse échappée vers les bords de TOise :
Jeune et belle Château-Thierry, Vous tiendra-t-on toujours en cage?
Il n'est cœur qui n'en soit marri.
Jeune et belle Château-Thierrv.
L'Oise, en attendant un mari, Vous demande sur son rivage.
Jeune et belle Château-Thierry, Vous tiendra-t-on toujours en cage ' ?
Trois ans après, M"' de Château-Thierry sortaitde cage pouf
1. Le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne avant d'être ambassadeur » Rome et grand ami de M"* de Sévigné, était le fils d'Honoré d'Albert, ît^ cadet du connétable de Luynes.
2. Lettres de Coulanges àM'^^de Sévig^ié et Grignan, du 40 et du 22juiiï 1695, du 20 février 1696.
LES MAISONS PRINGIÈRES. 103
épouser Tainé de la maison de Rohan, M. de Montbazon, fils du prince de Guémené. Comme fille de prince, elle fut fiancée dans le cabinet du roi ; on porta la queue de sa mante de fiancée: c'est sa sœur aînée qui lui rendit cet honneur, qu'ellemême ne devait jamais recevoir. Une autre coutume usitée jusque-là pour les personnes de ce rang était d'inscrire au contrat que le roi donnait 100 000 livres à la mariée : le roi la supprima, malgré les instances de M. de Bouillon. Il est vrai que les 100 000 livres étaient rarement payées. M. de Bouillon aurait voulu peut-être en courir la chance et dans tous les cas grossir d'une dot nominale la dot réelle, qui n'était pas fort brillante, comme on peut le conjecturer d'une note de Dangeau écrite à la mort du duc de Montbazon : « M"* de Montbazon demeure avec un bien très-médiocre : une partie de ce qu'elle a eu en mariage est mangée, et je crois qu'elle n'a que 8000 francs de douaire; elle a quelques pierreries qu'elle «cachetées de l'argent qu'elle a gagné au jeu. » Il n'y avait pas d'enfants survivants de ce mariage; l'aînesse et les biens passaient à l'un des frères du défunt : le mari souhaité par Coulanges à M"® de Château-Thierry ne lui avait apporté qu'une (ïiandeur éphémère ^
Le chevalier de Bouillon, qui avait failli épouser sa bellesœur, la princesse de Turenne, passa sa vie à manquer des naariages. Il était spirituel et beau comme sa mère, et il ne sut guère mieux qu'elle modérer ses passions et gouverner sa vie. La navigation le lassa vite ; il se démit de son grade de capitaine de vaisseau; rien ne le disputant plus à la débauche, il s'y livra corps et âme et fut bientôt perdu de dettes. Il avait parfois des idées qui l'aidaient à vivre sans trop lui fatiguer l'esprit. C'est ainsi qu'il proposa au régent d'établir, trois fois par semaine, un bal public dans la salle de l'Opéra ; cela lui ^alut une pension de 6000 livres. Un grand-croix de Malte 'ondateur des bals de l'Opéra, singulière paternité ! Il fut moins heureusement inspiré le jour où avec quelques compagnons ^^ son espèce il rossa son traiteur si vigoureusement, que le tï'aiteur en mourut. Cet exploit du petit-neveu de Turenne Hîanqua le faire enfermer au château d'If.
i. Saint-Simon, 1. 1, p. 375. — Dangeau, 21 juin 4698, 27 juin 1747.
Le mariage Tattirait comme un moyen de payer ses dettes et d*a!imcnter ses débauches. II s attaqua surtout aux veuves I>ourvues de grands biens, comme faisait M. de Marsan. Après avoir manqué M™* de Turenne, il disputa M*"** de Barbezicux à M. d*Ëntragues; la dispute s'envenima et peu s'en fallut que le sang ne coulât pour les beaux yeux de la cassette. Devenu prince d'Auvergne à la mort de son cousin qui passa à l'ennemi S il éblouit de son titre la riche veuve du conseiller Bouchu, mais il se mil h si haut prix, que M"' Bouchu rompit, le marché. Ce fut une Irlandaise qui le délivra de son célibat, et le tira de l'abtme. M"* Trent (qui se disait noble), d esprit souple, intrigant, habile aux spéculations financières, avait su se glisser dans le meilleur monde et s'enrichir par le^ actions du Mississipi, qui en avaient ruiné tant d'autres. Ui.:i. mari gueux, débauché, violent et cupide, mais prince, la tenlîi. - Le roi signa au contrat de co triste personnage ; peu après , les nouveaux époux s'installèrent dans un hôtel acheta 450000 livres de la marquise de Maulevrier. Le prince d'Aim — vcrgne fut logé, nourri et gouverné par sa femme, comm. ^ M. de Marsan, mais, de plus, elle l'enterra. Les Bouillon cruL — rent hériter, mais ils avaient compté sans la princesse d'Au»-vergne, qui avait trouvé un moyen plus ou moins légitime ci e déjouer leurs espérances. Le dépit qu'ils avaient éprouvé de 1 a mésalliance de leur parent fut renouvelé par cette décoTL> venue : ils ne revirent point sa veuve. Saint-Simon ajoute qmjBe la bonne compagnie lui battit froid, la trouvant trop habiL ^• Elle s'en consola dans le commerce des lettres et des science, ^^s morales et naturelles. Cette Irlandaise offre un type assez ol* i' ginal. Elle mé!e toutes choses, la philosophie, la chimie, ^^ dévotion, et un sens singulièrement pratique qui la faitn»- 51lionnaire et princesse^.
Les Bouillon avaient du goût pour les épouses étrangèr^^s, mais d'une autre naissance que M"* Trent. Le duc d'Albr^^ devenu duc de Bouillon en 1721, renoua cette tradition av"^'^ éclat par le mariage de son fils aîné, le prince de Turcnii^^ avec une descendante du fameux Sobieski. Le lils aîné de ^'^
1. Ce déserteur était fils du comte d*Auvorgno et de M"* de Wassonaer.