Mémoires de M*^ de Motte ville, eh. xxxvii
LES MAISONS IMUÎ^CIÈRËS. lOO
tra dédaigneuse. Ses parents ne la voulaient donner qu'à un huguenot : leur choix, plus restreint, devenait plus difficile. Daulrcpart, la cour ne pouvait voir avec indifférence ses grands biens, situés en Bretagne, si près de TAngleterre, tomber à la religion réformée ; elle eût éprouvé un vif déplaisir d'un mariage avec le prince de Tarente, le chef de la maison de la Tréraoillc, si puissante dans la môme province. Mais le prince de Tarente avait d'autres intentions, et le choix que fit ^Varguerile deRohan rassura les craintes des politiques.
Son cœur resta insensible à des hommages qui auraient flallé '^s plus superbes ; un gentilhomme de bonne et ancienne mai- ^^n, mais simple cadet, sans biens, sans titre, en trouva le che- ^^in. Chabot l'emporta sur le comte de Soissons, sur le duc de *^ouillon, frère de Turennc, sur le duc de Nemours, atné des Pi'inces de la maison de Savoie, sur le duc de Weimar, « aussi ^'*che en gloire que les César et les Alexandre ». Celait un des ^^igneurs les plus beaux et les plus agréables de la cour; il *^' avait qu'un an de plus qu'elle ; il dansait à ravir, il parlait ^eméme: il sut plaire et persuader. L'orgueil lul»a longtemps Contre l'amour dans le cœur de Marguerite de Rohan ; à la fin, ^1 fut vaincu. Elle osa quitter sa mère, se retirer chez Tune ^e ses tantes paternelles, Anne de Rohan. Chabot, plus ambitieux peut-éire que sincèrement épris, simula l'amant désespéré, menaça de quitter la France : « Je ne sais pas, dit-elle, si je me pourrai résoudre de l'épouser, mais je sens bien que je ne puis souffrir qu'il s'en aille. » Mais ce fut surtout dans le duc d'Enghien qu'il trouva un puissant et adroit protecteur. Chabot le servait auprès de M"* du Vigean, le duc d'Enghien le servit auprès de M"* de Rohan. Comme elle était glorieuse de son nom autant qu'éprise de Chabot, M. d'Enghieu obtint de la reine que Chabot prît le nom de Rohan et qu'on érigeât de nouveau pour lui et pour ses enfants mâles le duché- pairie de Rohan. Elle-même dut, en retour, abjurer, au moins des lèvres, le protestantisme cl s'engager à nourrir ses enfants dans la religion catholique. Le mariage fut célébré malgré l'opposition et la colère de la duchesse de Rohan *.
1. « Elle eut I»cau crier et s'opposer, sa fille avait vingt-huit ans; appuyée de Monsieur, de M. lo Prince et de l'aulorilé de la reine régente, elle fit à sa iHcrc de? sommations respectueuses et se maria. » {Saint-Simon, t f, ch. xxix.)
Celle-ci se vengea d'une étrange façon. Elle avait eu, son mari vivant encore, un fils dont M. de Candale était le père*; jusque-là elle l'avait celé : elle crut le moment venu de le déclarer légitime. Tous les Bélhune prirent parti pour elle, mais le duc d'Enghien se rangea du côté de Chabot. Il y eut procès, débals contradictoires, arrêt contre le fils tardivement déclaré. Ce dernier, selon Tallemant, n*eut point à se louer de l'éloquence de Patru, qui s'était pourtant vanté « de faire un duc de Rohan sur le barreau ». La duchesse de Rohan avait perdu sa cause, mais elle avait donné à sa fille et à son gendre de terribles alarmes. Plus tard, elle profita des troubles de la Fronde pour envoyer ce bâtard dans Paris soulevé contre l'autorité royale ; il allait être reconnu duc par le parlement, lorsqu'il succomba dans une rencontre près le bois de Vincennes. « Se sentant blessé à mort, il ne voulut jamais dire qui il était et parla toujours hollandais. »
Le monde ne pardonna pas à M"' de Rohan ce qu'il appelait sa mésalliance. « Madame, lui dit M"° de Choisy lorsqu'elle la vit mariée. Dieu vous fasse la grâce de n'avoir jamais les yeux bien ouverts et de ne voir jamais bien ce que vous venez de faire. » Une demoiselle attachée à son service, de très-mince noblesse, la quitta, en expliquant son départ par ces insolentes paroles : « Après la manière dont vous vous êtes mariée, j'aurais peur que vous ne me mariassiez à votre grand laquais.» Il y eut même un vieux cuisinier de feu M. de Sully qui refusa de donner un bouillon au nouveau duc de Rohan, « sous iwrétexte queM.de Rohan était mort, et que les morts n'avaient ([ue faire de bouillon - ». Propos de bavards et de médisants, dira-t-on, commérages de Tallemant! La judicieuse M"* de Motteville ne parle pas en termes moins nets de la réprobation qui frappa M"* de Rohan, de l'ardeur de ses amis à la persécuter, « ardeur qui tenait beaucoup plus de l'outrage que de l'amitié ». M*"^ de Motteville semble éprouver ellemême quelque embarras h la justifier; elle appelle les philosophes à son aide, elle allègue les maximes de Diogène, l'exemple de Cratès le cynique : c'est chercher bien loin ses
1. Henri de Nogaret de la Valette, comte, puis duc de Candale, mort eu 1639.