Mémoires (le M'"^ de Motlevillef lGi5, cli. xi
2. La comtesse de Vertus était fille de Fouquct l;i Varenne, un simplo oflicier de bouche dont Uenri IV lit le confident et le messager de ses amourr, Cl qui gagna plus, disait-on, à porter les poulets du roi son maître qu'à larder ceux de sa cuisine. Ce nouvel office de la Varenne effaça en effet la bassesso du premier, le fit marquis, lieutenant général d*Anjou, beau-père du comte de Vertus, lequel était issu d*un frère bâtard de la reine Anne de Bretagne. (Tallemant des Réaux, t. IV, la Comtesse de Vertus.)
3. M"*« de Ghevreuse et M. de Guémené étaient nés du premier mariage du duc de Montbazon avec Madeleine de Lenoncourt.— Voyez le livre de Cousin sur M"' de Ghevreuse. Sur M"' de Guémené, voyez Mémoires de Heti, l'' partie; Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 1, p. 359-3t)3.
1)^ LA NOËLËSSE bË IIACË.
de son cœur fatigue des hauteurs de la Montespan, le garda longtemps et retint de cette tendre liaison une faveur qui ne connut pas d'éclipsé. Elle fit son mari prince par degrés. Son mari se laissa faire : il ne poussa pas des cris ridicules comme y\, de Montespan ; il imita moins encore les façons violentes de son aïeul, le comte de Vertus; il préféra les exemples plus proches de son père, le duc de Montbazon, d'esprit si obtus, de son frère, le prince de Guémené, d'esprit si aiguisé\ tous deux doués d'une égale patience. Il paraissait peu à la cour, ne parlait guère au roi que de sa compagnie des gendarmes -. Sa discrétion lui réussit. « Il était né, comme il le disait lui-môme, mais bien l)as, h ses amis particuliers, eu riant et en s applaudissant de sa bonne fortune el de sa sage politi(|uo, il était né gentilhomme avec 4000 livres de renie et devenu prince h la fin avec 400 000 livres de rente. »
Un pas décisif vers le rang de prince fut fait en Sorbonnc à la thèse soutenue par le futur cardinal de Hohan. « Le prince ou celui (|ui eu a le rang, (|ul soutient une thèse, a des ganls dans ses mains et son bonnet sur la tête pendant toute l'action, et il est traité de sérénissime prince tant par ceux qui argumentent contre lui que (Kir celui qui préside à la thèse. Il l'est aussi d'altesse sérénissime et les proviseurs de Sorbonne la lui donnent dans ses lettres de doctorat. » C'est ainsi qu'avait été traité l'abbé de Bouillon. L'abbé de Soubise n'était pas le neveu de ïurenne, mais le roi le regardait, non sans (|uelque raison, d'un œl plus tendre que ses frères. Le « fils de l'amour » garda ses ganls, son bonnet, eut l'altesse sérénissime pendant la soutenance, et, malgré la résistance de l'archevêque de Reims, proviseur de Sorbonnc, que son siège faisait duc et pair, il l'eut aussi dans ses lettres de doctorat. Ces distinctions en Sorbonnc^ im|)osées par la volonté royale, achevèrent de con-
1. Le prince de Guémené plaisantait volontiers sur le porc qu'on donnait pcnéralcinent à son second fils, le chevalier de Hohan: ce père était le comte de Soissons. Il disait à son aifié que le chevalier était de meilleure maison que lui, ou bien encore, en montrant ce cadet : « Pour celui-là, on ne dira pas qu'il n'est pas prince. » Le clievalicr de Hohan mourut décapité pour crime d'Élat en 1071. « l\ est à croire, dit M. Paulin Paris, que les souvenirs du père qu'on lui donnait ne contribuèrent pas à rendre le chevalier moins entreprenant et le roi moins sévère. »
t. Addition à DavgeaVt 28 novembre 1600.
LEâ MAtSONS PftiNClÈftES. 113
finnerces tabourets que la noblesse n'avait jusque-là cessé
<le contester *. Sacrifier les filles aux fils, ce trait commun à toutes les
grandes maisons, nous frappe particulièrement dans celle de J^ohan. Les Guémené peuplent les couvents de leurs filles. •W. de Montbazon * était fou et enfermé à Liège, mais son fils aîné veillait pour lui. L'une des filles, qui se trouvait dans 1 abbaye de la Trinité, près de Caen, et ne voulait pas tâter du ^oile, s'engage avec son cousin le comle de FJeix : on se froisse de ce libre choix, on la fait venir, on rompt son engagement et on lui donne, au lieu du cousin préféré, un veuf avec enfants ^ Si M. de Guémené traitait ainsi ses sœurs, on juge de quelle façon il gouvernait ses filles. lien avait sept. L'aînée à Irente-six ans attendait encore un mari : lasse de se morfondre au couvent, elle en sortit par un coup de tête et un mariage accompagné de sommations respectueuses.
Son libérateur, M. de Morlagne, était homme d'honneur et homme d'esprit, mais veuf, âgé, et, défaut plus grave aux yeux d'une maison superbe, il était le fils d'un maître de forges des environs de Liège. Son véritable nom était Collin. Les Collin, enrichis par leur activité, avaient acheté les biens de la maison de Mortagne, qui était ruinée, et avaient recueilli son nom avec ses biens. Celui-ci avait achevé de se décrasser en prenant du service et était devenu capitaine de gendarmerie. Son premier mariage avec Suzanne de Montgomery, veuve d'un neveu de Turenne, le comte de Quintin, n'avait pas été moins leraarqué que ne le fut le second. M"* de Quintin était une beauté précieuse, qui s'était fait une sorte de cour spirituelle et ïuagnifique et y régnait sur un cercle d'illustres adorateurs *.
'• Saint-Simon i t. I, ch. xxxvii.
2. Cliarics H de Rohan, fils de lu trop célèbre M"^ de Guémené.
3> Dangeau, 17 mai 1688.
^' «EUe avait élc fort jolie, parfiiiloincnt bien faite, fort du niond<', veuve ^c bonne heure sans enfants, riche de ses reprises et de 30000 livres de ■"ente que M. le maréchal de Lorges lui faisait sa vie durant, pour partie de ' <^<Iuisilion de Quintin qu'il avait faite de son mari. En cet état et avec ''^ucoup d'esprit, elle vit la meilleure compagnie de la cour, et comme elle *^ail l'esprit galant et impérieux, elle devint une manière de fée qui domi- '^^t les soupirants sans se laisser toucher le bout du doigt qu'à bonnes enseignes, et de là sur tout ce qui venait chez elle, toutefois avec jugement, 'l*e fit une cour où ron était en respect comme à la véritable,- et aussi touché
BCRTIN. 8
Le comle d'Auvergne, le duc de la Feuillade, les plus graim c personnages, se consumaient d amour à ses pieds sans pouvo j l'attendrir. Le comte de Fiesque, impatienté de ses grand; airs, fit un jour écrire sur sa porte en grosses lettres : Impertitience pléniire. Mortagne se distingua parmi tous ses courtisans par sa modestie môme; il soupira discrètement, respectueusement, vingt années entières : M. de Montausier était dépassé. Peu à peu ses rivaux moururent ou se retirèrent; k dame prenait des années, devenait économe; les réceptions étaient moins brillantes, les soupers moins exquis; Mortagne demeurait, adomit toujours, c La fée fut touchée d'un amour si respectueux, si fidèle, si constant ; elle couronna son amour etrépousa »(1G98). Pourquoi faut-il que Saint-Simon nousgcîte Tagréable dénoùment de cette passion romanesque en nous traçant le portrait des deux époux et les effets de vingt ans d'attente? « M"'' de Quintin était vieille et devenue infirme. Mortagne n'était rien moins que beau, ni jeune, bien fait, mais un peu gras, engoncé et fort rouge. Pas un de ses valets ne l'avait vu sans perruque, ni s'habiller ou se déshabiller, d'où on jugeait qu'il avait sur lui quelque chose qu'il ne voulait pas montrer. » M"' de Quintin mourut « fort décrépite », après quatorze ans[de parfait amour (1712). Cinq ans après, Mortagne faisait un nouveau mariage de sentiment.
11 avait sa maison de campagne au fond du faubourg Saint- Antoine, près du couvent où M"'' de Rohaii languissait, oubliée des siens, manquant de tout. Il lia connaissance avec elle, plaignit ses ennuis, lui vint en aide par ses présents ; la com-
d'un regard et d'im mot qu'elle adressait. Elle avait un bon souper tous le* soirs; les grandes dames la voyaient comme les grands seigneurs. Elles'élail mise sur le pied de ne sortir jamais de chez elle, et de se lever de sa chaise pour fort peu de gens. Monsieur y allait; elle était la reine de Saint-Cloud, où elle n'allait qu'en bateau et encore par grâce, et n'y faisait que ce qu'il lui plaisait. Elle y avait apprivoisé jusqu'à Madame qui l'allait voir aussi- M"" de Bouillon, autre reine de Paris, elle l'avait subjuguée, l'avait souvent chez elle, et le duc et le cardinal de Bouillon. » (Saint-Simon^ t. I, p. 326.) M"» de Sévigné nous donne le ton de cet hôtel de Rambouillet au pcl'* pied, dont l'histoire littéraire n'a pas fait mention; l'esprit de M"«de Quintin n'était pas fait pour lui plaire et n'avait rien moins que la bride sur le cou : « Son style est enflé comme sa personne ; ceux qui sont destinés à faire des harangues puisent là toutes leurs grandes périodes: c'est une chose bien dangereuse qu'une provinciale de qualité et qui a pris, à ce qu'elle croit, l'air de cour. » (Sévignéf 27 novembre 1675.)
passion d'une part, la reconnaissance de l'autre, firent naître l'affection : ils formèrent le projet de s'épouser. Les Rohan jetèrent les hauts cris, s'indignèrent du néant d'un tel gendre. Morlagne, sans s'émouvoir, leur donna un an pour établir leur fille, leur déclarant que si elle n'était pas mariée au iout de ce temps, il l'épouserait. II tint parole. M"' de Rohan était depuis longtemps majeure et pouvait se passer du consentement des siens. Ils se marièrent publiquement et dans toutes les règles. Saint-Simon fait du caractère de Mortagne un rare ^loge: « sa femme se crut en paradis ». Ce bourgeois, né Collin, sut faire le bonheur de deux tilles de qualité, alors que tant de gentilshommes, qui n'en avaient épousé qu'une, lui faisaient si promptement sentir le dégoût du mariage ^
Des sept tilles de M. de Guémené, M"® de Mortagne fut la seule mariée; la mort en prit une, le couvent en garda cinq: les abbayes de Préaux, de Jouarre, de Panthemont eurent l'honneur d'être gouvernées par des princesses. M. de Guémené eût dû, ce semble, être un père moins inflexible. Marié à une fille du duc de Luynes^, quoique son cœur eut fait un autre choix, il n'était pas plutôt redevenu libre, qu'il s'était remarié en n'écoutant plus que sa première inclination : l'amour avait fait de M"* de Vau vineux, dont la mère était de robe, «la plus grande dame de France^ ». 11 ne pouvait alléguer le manque de bien : sa grand'mère, la princesse douairière de Guémené, lui avait laissé 200000 francs de rente en fonds de terre*. Mais les années étaient venues ; l'ambition, l'avarice, avaient envahi son cœur ; il songeait uniquement à son tils aîné, à l'héritier de son nom^, et telle était la force de