‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 72 sur 318 · Sévigné, U février · texte numérisé non relu

Sévigné, U février

1 Ces enfants ne furent pas reconnus : le fils, qu'on appela Tabbé de Saint-Âlbin, fut évêque-duc de Laon, puis archevêque de Cambrai ; la fille épousa le fils du lieutenant général marquis de Ségur (voy. livre II, cli. iv).

BERTIN. y

M. et M™* (le Rohan lui proposèrent hardiment M*** de Iloquclaure, une fille laide, bossue, (|ui vieillissait dans un couvent. De Florence à cette créature disgraciée la transition était un peu brusque, mais l'idée que M"* de Roquelaure serait un jour extrêmement riche empêcha le prince de faire des rapprochements désagréables. Il était gros joueur, grand dépensier; il avait besoin d'épouser une héritière. D'autre part, un gendre décoré du titre de prince, et qui pouvait compter sur 150 000 livres de rente au moins, avait de quoi plaire aux Roquelaure. L'affaire, paraissant bonne aux deux parties, marcha vite ; mais à la dernière heure M"' de Roquelaure se montra trop allière et trop avide, elle pressa de façon blessante M. de Rohan de donner davantage; celui-ci se piqua, tint ferme et, de guerre lasse, se retira moins encore par avarice que par dépit.

Tout semblait fini, mais on avait compté sans les jeunes gens qui reprirent pour leur cx)mple le projet abandonné par leurs parents. Le prince de Léon, parfaitement guéri des mariages d'amour, voulait à toute force faire un mariage d'argent. Tandis qu'il redouble de respect et d'assiduité auprès de M"' de Roquelaure, il prend et exécute une résolution audacieuse : il va trouver M"* de Roquelaure dans son couvent du faubourg Saint-Antoine; il simule la passion, le désespoir; il s'emporte contre l'égoïsme de leurs parents, et dans l'exaltation de son amour il lui propose un enlèvement et un mariage secret. Le prince de Léon était très-vilain de figure, mais sa figure peignait tout ce qu'il voulait. M"' de Roquelaure s'y laissa prendre volontiers. Être laide, difforme, âgée de vingt-quatre ans accomplis et trouver non-seulement un mari, mais un ravisseur, quelle fortune et quelle tentation ! Elle avait, sinon le visage, du moins les désirs et la résolution d'une héroïne de roman ; elle ne repoussa pas une occasion qui pouvait ne plus se représenter.

La supérieure du couvent n'avait permission de la confier à personne autre qu'à l'intime amie de sa mère, M™* de la Vieuville. Le prince de Léon, non moins ingénieux que hardi, fait ajuster un carrosse tout à fait semblable à celui de cette dame: même grandeur, même garniture, mêmes armes, même livrée ; il contrefait son écriture, son cachet et envoie l'équipage avec

LES MAISONS PIUNCIÈUES. 131

la lettre aux Filles de la Croix. La supérieure livre les yeux

fermés la pensionnaire avec la gouvernante ; le carrosse les

reçoit, les emporte ; au premier tournant de rue, le prince de

Léon saute dedans. La gouvernante comprend, proteste, s'écrie ;

le prince lui enfonce un mouchoir dans la bouche et le tient

ferme, tandis que le carrosse allait toujours. Sa prévoyance

égalait sa décision ; tout était prêt, par ses ordres, pour un

mariage clandestin, Tabri, le prêtre, les témoins, les toilettes

et la chambre nuptiale. Qu'un prêtre interdit et vagabond

se chargeât de bénir un tel mariage, rien d'étonnant à cela ;

ce qui Test davantage, c'est le nom des deux témoins, le duc

deLorges, le fils du maréchal, le beau-frère de Saint-Simon, et

le comte de Rieux, qui appartenait à la meilleure noblesse de

la Bretagne et y jouissait de l'estime publique ; c'est la parfaite

aisance avec laquelle ces deux gentilshommes se jouent des

lois de la religion et de l'État. Le duc deLorges prête à son ami

sa maison de campagne des Bruyères, à la porte de Paris (on

était au mois de juin), et en fait gracieusement les honneurs.

Le prêtre dit la messe et fit la célébration sur-le-champ, puis mon beau-frère mena ces beaux époux dans une belle chambre. Le lit et les toilettes y étaient préparés. On les déshabilla, on les coucha, on les laissa seuls deux ou trois heures; on leur donna ensuite un bon repas.

Le repas ne fut pas seulement bon, il fut animé, et la nouvelle mariée l'égaya de ses propos et de chansons divertissantes.

Sur les huit heures du soir, la pensionnaire rentrait dans son couvent avec la gouvernante ; elle alla aussitôt tout conter à la supérieure, et, sans s'émouvoir de ses cris qui finirent par gagner tout le couvent, elle se retira dans sa chambre pour écrire à sa mère l'emploi de sa journée et solliciter son pardon. La gouvernante écrivit aussi de son côté, mais d'un autre style. La rage de M"'* de lloquelaure tomba tout d'abord sur l'innocente M™* de la Vieuville. L'entrevuede ces deux dames, pleine de trouble et de confusion, d'exclamations de colère et de surprise, d'insultes lancées et rendues jusqu'à ce que la vérité perce enfin à travers les cris et les larmes, eut probablement fort égayé, s'il eût pu y assister derrière une tapisserie.

\:\t LA NOBLESSE DE RACE.

l'auteur du stratagème. Saint-Simon nous Ta rendue avec sa puissante verve :

>!'"• «le Uoquelaurt», dans sa première fureur, ne raisonne point, croit que son amie Fa trahie, court chez elle, la trouve, et dès la l»or!e se met à hurler les reproches les plus amers. Voilà M"® de la Vieuvillc dans un étonnement sans pareil, qui lui demande à qui elle en a, ce qui peut être arrivé, et parmi les sanglots ei les furies n'entend rien et comprend encore nioins. Enfîn, après une longue et furieuse ({uérimonie, elle commence à découvrir le fait; elle le fait répéier, expli(|uer, proleste d'injure qu'elle n'a pas songé à M"* de Ho({uelaure, fait venir tous ses gens en témoignage que son carrosse n'est ))()int sorti de la journée, ni qu'aucun de ses gens n'est allé au couvent. M"'" de Hoijuclaure, toujours en furie, en reproches, (|u*après l'avoir assassinée, elle l'insulte encore et veut se moquer d'elle; l'autre à dire et à faire tout ce qu'elle peut pour Tapaiser et à se mettre en furie à son tour de la supercherie qu'on lui a faite. Kntin, après avoir été très-longtemps sans s'entendre, puis sans se calmer, M'"« ih Ho(]uelaure conunença enlin à se persuader de l'innocence de son amie; et toutes deux à jeter feu et flammes contre M. de Léoa et contre ceux (|ui l'avaient aidé à' lui faire cette injure.

Il y avait surtout deux choses que M™'' de Roquelaure ne pouvait pas dip'rcîr, c'étaient les attentions respectueuses dont l(î priuco de Léon lavait eiïtourée jusqu'à la dernière h^ure, et, dans la noce improvisée aux Bruyères, la belle humeur de sa fille et ses chansons de table.

L(^. duc et la duchesse de llohan, quoique moins à plaindre, se plaignirent aussi bruyamment. Le prince de Léon cominen(,a à réfléchir, à prendre l'alarme: il pressa sa tante, M'"* de Soubise, de le défendre auprès du roi; sa tante le renvoya au chancelier, M. de Pontchartrain. Le chancelier (mt une matinée fort occupée le lendemain de ce singulier mariage ; heureusement il se levait de bonne heure. A cinq heures arrivait à sa campagne ^ le prince de Léon, qui le trouva s'habillant ; il venait lui demander conseil et secours ; le chancelier l'engagea à fléchir son père et cependant à tenir le large. Il commençait à peine à parler qu'il reçut l'avis que M"" de Roquelaure l'attendait au haut de la côte, à un demi-quart de lieue de là. Elle aussi avait fait dili-

I. Ponlcharlraiii est un bourg du déparlement de Seine-et-Oise, à 16 kilomclres de Rambouillet. Le château subsiste encore.

geTice, mais sa colère avait été moins matinale que la peur du prince de Léon. Apprenant que celui-ci l'avait devancée, elle s'était arrêtée, ne voulant pas se commettre à le voir. Le chancelier monte à cheval, court du gendre à la belle-mère, entend ses plaintes, s'efforce de les calmer, mais sans y réussir; elle demande justice et justice tout entière ; si le chancelier la lui refuse, c'est au roi qu'elle Tira demander, et elle vole en effet de Pontchartrain à Marly, met en mouvement la maréchale de Noailles, et par la maréchale M"*' de Maintenon, obtient une audience du roi, se jette à ses pieds et lui présente sa requête.

Le roi la releva avec la galanterie d'un prince à qui elle n'avait pas

élé indifférente et chercha à la consoler ; mais comme elle insistait

toujours à demander justice, il lui demanda si elle connaissait bien

toute rétendue de ce qu'elle voulait, qui n'était rien moins que la lête

du prince de Léon. Elle redoubla toujours ses mêmes instances,

quoi que le roi lui pût dire, tellement que le roi lui promit enfin que,

puisqu'elle le voulait, elle aurait justice tout entière el qu'il la lui

promettait. Avec cela et force compliments, il la quitta et repassa

droit chez lui, d'un air fort sérieux, sans s'arrêter à personne.

Cette scène avait eu lieu chez M"* de Maintenon. L'air du roi frappa Monseigneur, les princesses, le courtisan, naturellement curieux et inquiet. Peu après M"^ de Maintenon sortit,^ dit l'événement à Monseigneur, à la duchesse de Bourgogne;

il courut de bouche en bouche. Le premier mouvement fut de plaindre la mère, il fut court : les Français saisissent vite le côté comique des choses. On se souvint de la laideur du galant, delà bosse delà belle; on imagina les transports grotesques des deux amants; on rit aux éclats, bientôt aux larmes. M"® de Maintenon essaya de rappeler l'assistance à des sentiments plus chrétiens; mais elle s'en avisait un peu tard, elle-même avait ri avec tout le monde, et puis elle avait d'anciennes raisons pour aimer médiocrement M"** de Roquelaure,* son ton manquait de conviction, d'autorité. Ce fut seulement lorsque la gaieté se fut bien soulagée que la compassion commença à renaître, réveillée par la réflexion, par l'intérêt personnel. Les pères et les mères qui se trouvaient là et ceux qui le pouvaient devenir se sentirent atteints ou menacés, si bien qu'à

la fin tout le monde fit cause commune avec M*"^ de Roquelaure, non par charité, mais par égoïsme.

Ailleurs aussi il y avait des gens qui ne riaient plus guère d'abord le prince de Léon, occupé à tenir le large, puis, toui gendre de Chamillart qu'il était, le principal témoin, le propriétaire de la maison des Bruyères, le duc de Lorges. Le surlendemain du mariage, Talarme était au camp des Saint- Simon. Un beau monsieur, tout jeune, tout doré, frisé et pou dré, entrait avec Taube dans la chambre de la duchesse, e s'enfermait avec elle, au grand scandale d'une petite feram^ de -chambre arrivée de la veille, et qui courait toute rougis — santé redire l'aventure à une autre domestique : c'est la seulo^ (ois que la réputation de M"* de Saint-Simon courut quelque péril. L'audacieux visiteur n'était autre que le duc de Lorges qui venait conter sa détresse à sa sœur; malgré l'heure matinale, il avait déjà eu une conférence avec un avocat en renom, qui l'avait fort eiïrayé. Son effroi se communique à toute la maison ; on se consulte, on se décide, on attelle en toute hâte, et c'est le tour de iM. et M"' de Saint-Simon de galoper vers Ponlcharlrain.

Il y avait un moyen énergique de se tirer d'embarras, c'était de faire évader le prêtre et ceux qui pouvaient témoigner, de soustraire les signatures, et de nier tout résolument. Qui conseilla ce moyen? Le chancelier lui-même, le chef et le gardien de la justice. Voilà une justice bien gardée ! M. et M"*' de Saint- Simon, déjà réconfortés par cette consultation, vont de Ponlcharlrain à l'Etang, où ils trouvent Chamillart beaucoup plus ennuyé qu'alarmé (notez la nuance) de Tétourderie de son gendre : ces petits drames domestiques sont pleins de révélations médiocrement édifiantes sur l'esprit de cette haute sociélé.

Il n'y avail plus un instant à perdre, on se met bravement à la besogne; prêtre, valets, actes et signatures s'évanouissent: l'honneur des gentilshommes, voire même des ducs et pairs, savait se débarrasser à propos des scrupules de l'honnête homme. En même temps M"® de Soubise agissait sur le roi en faveur de son neveu. Le roi se trouvait dans une situation fort délicate entre deux anciennes maîtresses qui le sollicitaient en sens divers. Et puis, qui sait? si jadis i\P de Laval avait été

justement impatiente de devenir M"® de Roquelaure, si M"' de Maintenon, quoique en situation de bien voir, avait mal vu, le roi pouvait avoir un intérêt personnel, disons le mot, paternel dans cette affaire. Quoi qu'il en soit, les choses prirent un tour favorable : tout passait par le chancelier, qui ne laissait pas de modérer les juges ; le roi se faisait rendre compte de chaque pas de la procédure ; bientôt la chaleur des esprits s'adoucit. Ia fureur de M. de Roquelaure, qui commandait dans le Languedoc, d abord au moins égale à celle de sa femme, se consuma dans sa province. L'aimable et compatissante duchesse de Foix, sa sœur, intervint, parla le langage de la raison et de l'indulgence, montra la difficulté des preuves juridiques, la honte, sans aucun fruit, d'un scandale énorme ; ne valait-il pas mieux consentir à un mariage qu'ils avaient d'abord désiré, que déshonorer inutilement leur fille ? iM. et M"*» de Roquelaure fléchirent et finirent par se rendre ; mais alors qui résista, fit le difficile? M. de Rohan et sa femme.

Ils n'aimaient pas leur fils aîné ; ils n'auraient pas été fâchés de le voir quitter la France, tenter la fortune en Espagne, en abandonnant ses droits à son cadet. Puis ils sentaient qu'ils avaient le pied sur la gorge des Roquelaure, et ne répugnaient pas à profiter de leur avantage pour renouveler leurs exigences sur le chapitre de la dot, et obtenir le plus possible, en donnant eux-mêmes le moins qu'ils pouvaient. 11 fallut que le roi priât, pressât, et à la fin parlât en maître; encore dut-il, pour arracher son assentiment au duc de Rohan, l'autoriser à faire de ses biens en Bretagne une substitution graduelle et infinie, au détriment des cadets et des filles et au mépris de la coutume de Bretagne, opposée à ce genre de substitutions*. Le contrat fut enfin signé, fort tristement; triste aussi fut le mariage, que l'archevêque de Paris permit de célébrer au couvent des Filles de la Croix. M"^ de Roquelaure y était internée depuis sa romanesque aventure; cinq ou six religieuses se relayaient auprès d'elle et la gardaient à vue. Elle entra dans l'église par une porte, le prince de Léon par une autre; pas une parole ne fut échangée ni avant ni après la messe, et l'acte

1. Le prince de Léon dut môme meUre dans la substitution 100 000 écus qui lui venaient de sa grand'tante M"« Chabot. (Dangeau, 22 juin 1708.)

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fut signé dans un morne silence. Quel contraste avec la noce des Bruyères, toule pleine de joie et de chansons ! Les mariés allèrent de là à Courbevoie chez un financier des amis du prince qui leur offrait l'hospitalilé, en attendant qu'ils eussent une maison h Paris *.

Si le prince de Léon avait cru faire un riche mariage, il avait manqué son but. M"* de Roquelaure n'eut que 12 000 livres de rente : sa mère ne voulut pas lui donner un écu de plus que le duc de Uohan ne donnait à son fils. Le prince de Pons, fils du comte de >Iarsan, épousa quelques années plus tard la sœur de la princesse de Léon, sans l'avoir préalablement enlevée et fut autrement favorisé : sa femme eut 400 000 francs d argent comptant, six ans de nourriture ou 100000 francs à son choix, plus un demi-million assuré après la mort de ses parenis, en dehors de sa part dans le reste de la succession. M. et M™'' de Uoquelaure se vengaient du coup de tète de leur aîné. Le temps et une maladie grave du prince de Léon adoucirent leur ressentiment, mais sans rien changer aux articles du contrat, et le prince et la princesse de Léon, chargés d'enfants, passèrent presque toute leur vie dans la gêne, car ils ne survécurent pas longtemps à M. de Rohan, et à M. et M"* de Uoquelaure.

Cette gêne ne fut cependant pas aussi cruelle que le dit Saint-Simon : les Mémoires du président Hénault complètent heureusement son récit, et nous montrent le plaisant génie des deux époux luttant, non sans succès, contre les rigueurs de la mauvaise fortune. D'abord ils reprennent et continuent aux Bruyères le roman qu'ils y avaient si gaiement commencé; le prince de Léon achète du duc de Lorges ces lieux consacrés par ses amours, et les embellissements qu'il ajoute aux agréments naturels du site en font un séjour charmant. Le président semble croire à la sincérité et à la durée de la passion du ravisseur de M"* de Roquelaure; le prince a l'humeur violente, la princesse l'a pétulante; ils discutent, disputent tout le jour et néanmoins s'adorent, et comme la figure de la princesse n'a rien à perdre avec le temps, la flamme du prince court moins de risques de s'affaiblir.

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