I. Saint-Simon, t. IV, ch. vi-et xii
A défaut de beaucoup d'écus, ils ont beaucoup d'imagination, et leur imagination défraye leur luxe précaire. Ils en font chaque matin une incroyable dépense, pour amuser ou embarquer les marchands, pour enflammer le zèle et l'inspiration de leur maître d'hôtel et de leur cuisinier. Mari et femme rivalisent de verve inventive, et comme leur nature est vive et leurs inventions contradictoires, ils se querellent avec un tapage entendu de toutes les maisons voisines.
Les cris des marchands s'y joignaient; enfin cette maison était pleine d'orages, dont on aurait craint d'approcher. Point du tout; à six heures du soir, tout cessait. La cour, pleine de créanciers le matin, se remplissait de carrosses Taprès-diner ; on soupait gaiement €t l'on jouait toute la nuit.
Si quelque fournisseur se lasse d'être exploité et fait la sourde oreille, les seigneurs de3 Bruyères avisent avec promptitude. Un certain jour d'hiver, le bois fait absolument défaut, et cependant le soir, le poêle brille comme à l'ordinaire. Le chevalier de Rohan, qui connaissait l'état du bûcher, s'étonne, s'approche, porte la main au poêle ; il était glacé : c'était une lampe placée à l'intérieur qui le faisait resplendir.
On gèle aux Bruyères, parfois même on y jeûne, et cependant on y vient, on y reste, on n'en peut sortir, tant le prince de Léon, malgré ses boutades, a d'agrément dans l'esprit, tant sa femme paraît aimable par sa gaieté, « par l'àme qu'elle met en tout ». Hénault et d'Argenson y passent tout un carême et y vivent de beurre de Bretagne; si d'aventure quelque morceau plus nourrissant paraît sur la table, c'est leur hôle qui s'en empare, et ils lui pardonnent cette absence de façons. Une autre fois les deux mêmes, avec M. de Coigny en plus, s'y rencontrant un samedi soir, eurent la curiosité bien naturelle d'aller faire un tour à la cuisine; ils y trouvèrent un petit souper d'assez bonne mine et suffisant pour sept ou huit personnes; il était neuf heures du soir, ils se croyaient en sûreté : « en moins d*un quart d'heure, il survint douze personnes, qui mirent la disette dans la maison ».
Ils connurent tard l'opulence et n'en jouirent guère : le prince de Léon mourut en 1738. Sa femme, qui ne lui survécut que trois ans, à peine devenue riche, tourna à l'avarice
sans rien perdre de son humeur pétulante : elle continua de disputer avec les fournisseurs, non plus par besoin, mais par économie. La veille du jour où elle mourut, elle marchandait encore : c'était sa bière qu'elle voulait avoir à meilleur compte *.
1. Mémoires (lu président Hénault ^ch. x. Le Journal deDangcau (t. XII p. 162) porte cette note de son petit-fils le duc de Luynes: « Louis XIV avait toujours eu beaucoup de bontés pour W^ de Koquelaure. M. de Léon résolut donc de confier son dessein au roi avant de l'exécuter. Il lui demanda audience, lui conta la situation où il se trouvait, tout étant arrêté et convenu pour le mariage; mais M. le duc de Rohan (homme fort extraordinaire) ne voulant rien finir. Il lui dit que ce n'était point au roi, mais au plus honnête homme de son royaume qu'il comptait parler dans ce moment, et lui fit Thisloire de son projet et de tous ses arrangements pour Texécution. Le roi l'écoula et lui dit (;^u*il ne voulait rien savoir de tout cela. Dès le lendemain, M. de Léon l'exécuta. M. de Roquelaure vint se plaindre et demanda justice. Les esprits à la fin se radoucirent. C'est M. de Léon qui m'a conté lui-même son histoire. »
La bonne foi du duc de Luynes n'est pas ici en cause, mais celle de M. de Léon nous est justement suspecte, et son assertion nous paraît fort invraisemblable. S'il est déjà difficile de croire que le duc de Lorges n'ait pas su ou n'ait pas confié à son beau-frère une circonstance de nature à rassurer leurs alarmes, comment admettre que Louis XIV ait pu entendre de sang-froid la confidence cynique du prince de Léon et autoriser par une tolérance tacite un attentat aussi audacieux aux lois religieuses et civiles? L'homme assez effronté pour contrefaire l'écriture et le sceau de M"^ de la Vieuville a bien pu imaginer cet entretien comme tout le reste, et oser mettre son faux et son rapt sous le patronage du plus honnête homme du royaume pour tâcher d'en diminuer l'odieux. Il avait le don de la persuasion, il l'a exercé sur le duc de Luynes.