CHAPITRE III
X. L*orgueil, le faste, les passions des grands décident de la destinée de leurs enfants. — Éloquente indignation de Bounlaloue contre les vocations forcées. — Savantes et malheureuses combinaisons des la Rochefoucauld pour accumuler sur une seule tète leurs titres et leurs biens.
II. Ambition du cardinal de Richelieu pour l'avenir de sa maison. — Son testament. — Les descendants de sa sœur Louise du Plessis substitués à son nom. — Caractère de la duchesse d'Aiguillon. — Le duc de Richelieu enveloppé, charmé et épousé par M"" de Pons. — Intrigue matrimoniale compliquée d'une intrigue politique. — Mariage d'amour du marquis de Richelieu. — La duchesse de Richelieu jalouse de la fortune de M™' de Maintenon. — Sa mort. — Esprit mobile, indigence fastueuse et nouvelles alliances du duc de Richelieu. — Il épouse en troisièmes noces la marquise de Noailles. — Deux contrats de mariage passés le même jour, celui des parents et celui des enfants âgés de onze et de sept ans. — Suites fâcheuses de ces mariages. — Les descendants de Richelieu unis à ccu.k de Mazarin. — Désordres de la marquise de Richelieu. — Son fils, le comte d'Agénois, amant de la princesse de Conti, relève le duché d'Aiguillon. — Indignation de Saint-Simon contre ce duc de la beauté, m. Origine de la faveur et du rang de Saint-Simon. — Les deux mariages et le choix habile de son père. — Portrait de sa sœur, la duchesse de Brissac. — Saint-Simon en quête d'un beau-père. — 11 est plus épris de M. de Beauvilliers que de ses filles. — Son échec et sa retraite à la Trappe. — 11 se tourne vers le maréchal de Lorges. — Vertus et grâces de M'" de Lorges. — Mariage de sa sœur avec Lauzun ; espérances des deux époux également déçues. — Saint-Simon recherché à son tour comme beau-père. — Le prince de Chimay ne recule pas devant la laideur de sa fille. — Projet de mariage entre son fils aîné et la future veuve de M. de Bournonville, nièce de son plus mortel ennemi, le duc de Noailles. — Longue résistance de Saint-Simon enfin vaincue. — Impatience excitée par la lenteur que M. de Bournonville met à mourir. - Zèle impétueux du cardinal de Noailles. — Supplice de l'entrevue de Saint-Simon avec le duc de Noailles.
Dans les alliances princiores que nous venons de retracer, nous avons vu li's convenances naturelles sacrifiées le plus souvent à l'intérêt égoïste de la race, au désir passionné de soutenir la grandeur, le crédit, l'opulence de maisons hors de pair. Ce caractère se retrouve dans la plupart des mariages de la noblesse ; la maison noble veut avant tout assurer ou accroître son rang, ses dignités, sa faveur, ses biens. On commence par élaguer les branches parasites, qui ne pourraient se développer qu'au détriment des principales et surtout de la tête de l'arbre, (les branches sont nombreuses ; la débauche, les plus graves désordres de mœurs ne peuvent épuiser la vigueur et la fécondité des races. On a beaucoup d'enfants, sans compter les bâtards ; il en faut beaucoup avoir pour assurer la perpétuité du nom. Quand on en a trop pour les établir avantageusement, sans faire tort à laîné, on donne à rKglise ce superflu de famille; on peuple les ordres sacrés et les monastères de lils et de filles nobles: ils deviennent de bons prêtres et de saintes religieuses, s'ils peuvent, ou du moins de brillants prélats et d'aimables abbesses qui contribuent encore, en s'avan(.*ant dans les voies sacrées, à la fortune de leur maison. Les abbés qui ne vont pas au delà du petit collet viv(Mit largement du revenu de riches bénéfices. Une vocation de cadet, disait-on d'une expression courante. Telle était, par exemple, la vocation de l'abbé de Mailly, pour en citer un, entre cent autres. La marquise de Mailly, chargée d'enfants, froque l'une de ses filles ; l'autre lui échappe et se marie contre son gré ; de deux de ses fils elle fait « à coups de bâton » un prêtre et un religieux. Elle se charge d'ailleurs de leur fortune comme de leur vocation. Le religieux devint évèque de Lavaux, et se trouva, par bonheur, homme de bien ; la fille cloîtrée fut abbesse et vertueuse. .Quant au prêtre, un cœur de soldat battait sous sa soutane ; il vovait d'un œil d'envie passer ou manœuvrer les troupes, mais il était engagé dans la carrière ; il s'y poussa de toutes ses forces, en se contentant des dehors de la piété et de la vertu. Soldat, il n'eût
songé qu'à devenir maréchal de France ; prêtre, il se dévoua à devenir cardinal ; son ambition n'avait fait que changer d'objet: au lieu du bâton, la calotte rouge. Le fils aîné de la marquise de Mailly était mort à Philippsbourg en 1688, en laissant un fils et une fille; c'est à ce petit-fils qu'elle avait résolu de laisser tous les biens de la maison *.
L'Eglise était souvent encore le refuge des enfants trop disgraciés de corps ou d'esprit pour faire dans le monde une honnête ligure. Comme on disait une vocation de cadet, on aurait presque pu dire une vocation de nain, de bossu, d'imbécile. Pour ne parler que des infirmes de corps^ l'abbé de Vaubrun, fils du lieutenant général, tué à Altenheim, « était tout à fait nain, en avait la laideur et la grosse tête, et il s'en fallait pour le moins un pied que ses courtes jambes tortues ne fussent égales. » Quel moyen de se faire d'épée étant ainsi bâti? il prit 'e petit collet, et ce ne fut pas faute d'ambition et d'intrigue s'il ne se hissa pas jusqu'à un évêché^. L'abbé de Clérembault^, l'abbé de la Trémoille*, tous deux bossus, meurent chargés d'abbayes, et le dernier revêtu de la pourpre dont il était parfaitement indigne : sa sœur, la princesse des Ursins, lui avait tenu lieu de vertus et de mérite, Tavait fait cardinal, non pour lui qu'elle haïssait, mais pour elle-même et pour l'honneur de leur maison.
Les folles dépenses des parents décident aussi de l'avenir de leurs enfants. La noblesse se façonne sur son roi ; le roi est magnifique, tout ce qui l'approche s'efforce de l'être et lui fait sa cour en se ruinant. Il se commande des habits superbes pour les noces du duc de Bourgogne, et stimule de quelques mots l'élégance des courtisans.
C'en fut assez pour qu'il ne fût plus question de consulter sa bourse ni presque son étal pour tout ce qui n'était ni ecclésiastique ni de robe. Ce fut à qui se surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent à peine. Los boutiques des marchands se vidèrent en très-peu de jours; en un mot, le luxe le plus effréné domina la cour et la ville, car la fêle eut une grande foule de specta-