‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 76 sur 318 · La Bruyère, De quelques usages · texte numérisé non relu

La Bruyère, De quelques usages

pas appelée à ce genre de vie; il faut bien qu'elle le soit, puisqu'il tfy a point d'autre parti à prendre pour elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état ; il faut supposer qu'il l'y veut et faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de vocation ; c'en est une assez grande que la conjoncture présente des affaires et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas cette grâce d'attrait ; cette grâce lui viendra avec le temps et lorsqu'(dle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je veux dire dans la disposition d'une volonté contrainte, la bouche muette parla crainte et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré. Au milieu d'une cérémonie brillante pour les spectateurs qui y assistent, mais funèbre pour la personne qui en est le sujet, on la présente au prêtre et Ton en fait un sacrifice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui plaire, devient exécrable à ses yeux et provoque sa vengeance ^

Si quelque la Rochefoucauld assistait au sermon où Bourdaloue prononça ces fortes paroles, il eut pu répéter le cri d'énergique approbation qui échappa un jour au maréchal de Gramont, frappé de la vérité des peintures du même orateur*. Les ducs de la Rochefoucauld ne voulaient qu'un successeur unique, et accumulaient sur sa tête tous les biens de 'a maison. Le premier duc de la Rochefoucauld eut dix enfants, quatre fils et six filles. Cinq filles entrèrent en religion, une seule se défendit, voulut un mari ; on refusa de la doter : c'était ajourner indéfiniment le mari ; il se présenta pourtant. M"' de Puysieux, femme d'un secrétaire d'Etat, lequel était fils du chancelier Sillery, languissait dans la disgrâce qui avait atteint son mari en frappant son bedu-père ; elle était Valençay et souverainement glorieuse ; l'alliance avec les la Rochefoucauld la tenta, même sans dot : elle donna son fils Sillery à leur fille. Sillery, ruiné par le faste inouï de sa mère, fut bientôt aussi pauvre que sa femme, et ce couple dut se réfugier à Liancourt et y vivre aux frais des la Rochefoucauld, ce qui n'était que justice.

Le fils aîné fut l'auteur des Maximes ; le troisième entra dans Tordre de Malte ; le second et le quatrième furent prêtres: l'un devint évêque de Lectoure, l'autre vécut en opulent abbé. Le goût seigneurial de la chasse était si vif chez ce dernier,

1 . Sermon sur les devoirs des pères par rapport à la vocation des enfants,

2. « Morbleu! il a raison », s'était écrié le maréchal en pleine église.

qu'il lui valut le surnom peu canonique d'abbé Tayaut. Les plus grosses abbayes vinrent au-devant de lui sans qu'il se donnât là peine de les courir; c'était la Rochefoucauld, le grand veneur, favori du prince, âpre traqueur de toute riche proie, qui les rabattait vers son oncle pour le plus grand bien de leur maison.

L'auteur des Maximes eut cinq fils et trois filles. Il fit qualre fils abbés ou chevaliers de Malte ; son titre et ses biens passèrent au grand veneur qui était l'aîné, son esprit aux cadets ; ils y ajoutèrent force abbayes, et sans fréquenter la cour, firent les délices de la bonne compagnie. Ils étaient tous affligés de la goutte, mais Tabbé Verleuil l'avait méritée plus que ses frères. C'était un médiocre ecclésiastique, mais un excellent convive, brillant de verve et d'appétit ; la table le tua : il mourut d'une indigestion d'esturgeon. Leurs sœurs vieillirent à l'hôtel de la Rochefoucauld, entre le cloître et le mariage; spirituelles, vertueuses et pauvres, elles ne furent comptées que pour leur mérite. Saint-Simon assure que l'une d'elles avait fait un mariage secret. Le mari n'était autre qu'un ancien domestique des la Rochefoucauld, un vrai domestique, ayant porté la casaque rouge et les galons ; par la supériorité de son esprit et la protection des Condé, le valet était devenu un personnage, admis au jeu du roi, respecté des plus grands, goùlé des esprits les plus lins ou les plus polis, des Saint-Evremond, des Lamoignon, des Pomponne, en un mot, Gourville^ Gourville fréquentait assidûment l'hôtel de la Rochefoucauld, mais sa tenue pleine de réserve ne trahissait rien de la secrète intimité.

Le troisième duc de la Rochefoucauld ne donna ni abbé ni abbesse à l'Eglise ; il n'eut que deux fils qui survécurent^ L'aîné, qui fut fait duc de la Rocheguyon, épousa la fille de Louvois. Le cadet, selon la tradition de la génération précédente, eut l'esprit en apanage, un esprit mordant et libre qui fit sa perte : il osa railler le roi dans une lettre qui fut surprise, et l'alliance même des Louvois fut impuissante à conjurer les

1. Gourville mourut en 1703, à soixante-dix-huit ans; il avait commencé seulement l'année précédente à dicter ses Mémoires et les avait terminés en quatre mois.

effets de cette imprudence. Il mourut dans le célibat, disgracié et solitaire.

c Le duc de la Rocheguyon ne fut pas si discret que son père: il eut huit garçons et deux filles. » L'aînée des filles mourat religieuse ; la cadette tint bon jusqu'à vingt-cinq ans, finit par obtenir une légère dot, en renonçant à tous ses droits d'héritière, et s'accommoda du fils aîné du duc d'Uzès pour mari, bien qu'il fut extrêmement contrefait, a Le second des garçons ne vécut que dix ans ; Taîné et le troisième moururent en entrant dans le monde. Le quatrième fut chargé des abbayes de ses oncles et grands-oncles à mesure qu'elles vaquèrent ; le cinquième mourut aussi à dix ans. Le sixième fut jeté sur mer sous lenomdecomtedeDurtal... Le septième mourut encore à neuf ou dix ans. Le huitième et dernier fut chevalier de Malte et eut. tout enfant, la commanderie magistrale dePézénas à la recommandation du roi. » La mort frappait coup sur coup dans cette famille serrée, mais elle frappait au hasard, et des trois fils survivants, l'aîné se trouva être l'abbé. M. de la Rocheguyon était pris au piège de sa propre prudence ; cependant il ne se déconcerta point et résolut de faire du comte de Durtal, que 'a mer avait heureusement épargné, l'aîné de sa maison. 11 pressa donc Tabbé de s'engager dans les ordres, lui détacha ^tévots, docteurs, prélats, fit briller à ses yeux l'espérance d'unévéché; l'abbé jpréféra la perspective des dignités et des ^kns de sa maison : il ne s'était jamais senti moins de vocation pour rÉglise que depuis la mort de son aîné, et il tint bon contre les séductions ou les menaces. On changea de vues et de tactique : on lui proposa de laisser le petit collet et de prendre l'épée ; c'était bien. Mais au petit collet étaient attacKées 60 000 livres de rente ; l'abbaye du Bec * à elle seule en ï^pportait plus de 40 000 ; l'abbé était très-disposé à les aban- <Jonner quelque jour pour le magnifique héritage des siens, non à les lâcher immédiatement pour l'uniforme de mousque- Uiire : il connaissait la dureté de ses parents, leur goût pour l'épargne, et ne voulait pas se mettre à leur discrétion. Le coup était rude pour d'orgueilleux seigneurs qui n'étaient

1. Célèbre abbaye de religieux bénédictins, fondée en Normandie vers le milieu du xp siècle.

poinl satisfaits de leur rang, si élevé qu'il fût, qui visaient à celui de princes, et avaient à diverses reprises essayé de l'ohleoir de l'amitié du roi. Ils étaient indignés, exaspérés, a rugissants 0, à l'idée de voir des cadets de leurs maisons, mariés sans avoir de rang et doublement écrasés par les Bouillon, dont ils ne pouvaient digérer a la prîiicerie » . L'abbé, qui ne manquai! pas d'esprit, redoublait au contraire de respect et de mansuétude, et opposait Ji leurs fureurs l'inaltérable patience d'un homme satisfait du présent et maître de l'avenir. A la fin, son aïeul, le grand veneur, vieux, impotent, aveugle, se fit porter chez le i-oi, lui dénonça cet abbé a qui voulait manger à deux râteliers à la fois >, lui peignit l'état déplorable où sa famille allait être réduite, et, à force de supplications et de larmes, lui arraclia une grâce qu'il n'avait encore accordée qu'il sesbiltards. M. de la Rocheguyon futautoriséàcéderl'undeses duchés, celui de la Ilocheguyon, à M. de Durlal, son second fils, au détriment de l'alné, et à faire ainsi deux branches de ducs dans sa maison.

Ce premier point gagné, on somma de nouveau l'abbé d'opter entre le monde et l'Église ; on le fit presser dans ce sens par le roi lui-même, mais il se défendit avec tant de douceur et de raison, qu'il désarma son redoutable contradicteur. Les parente s'avisèrent alors d'un expédient suprême, d'un bref du pape qui lui permettait d'aller à la guerre touten gardant ses bénéfices : c'était lui enlever toute raison de refus. Les enfants de M. du Maine et plusieurs jeunes seigneurs venaient justement de partir pour la guerre de Hongrie ; le pauvre abbé, Iransformè en volontaire malgré lui, se décida à aller guerroyer à leur suite ; il partit, et, à peine arrivé h Bude, mourut de la petite vérole (lin). Les la Hocbefoucauld étaient libres désormais d'accumuler sur une seule tète leura grandeurs et leurs trésors, mais quelle application persévérante, obstinée, inventive, jl leur avait fallu déployer pour atteindre à ce but I En trois générations, sur vingt-cinq enfants adultes, je compte six religieuses, trois vieilles filles, huit prêtres, abbés ou chevaliers de Malle, et un abbé mixte, demi-abbé, demi-capitaine '.

Le ciel ne bénit point ces savantes combinaisons. Le comie

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