Tallemant, t. II, Cardinal de Richelieu
Le maréchal de Brézé avait rhumeur indépendante, traitait sa femme, un peu faible d'esprit, fort cavalièrement, et la sacrifiait à une fille d'Angers, de basse naissance, qu'il avait établie dans sa maison et qui gouvernait le mari, la femme et toute la province. Avec cette belle conduite, le cardinal ne laissait pas de lui faire du bien, a C'était, dit Tallemant, de peur qu'on ne crût que quelqu'un se pouvait passer de lui. » Le fils unique né de cette alliance fut ce jeune amiral qui périt en 1646, enseveli dans sa victoire d'Orbitello sur la flotte espagnole.
La sœur atnée de Richelieu, Françoise du Plessis, mariée en premières noces à un seigneur de Beauvau, avait ensuite épousé un gentilhomme du Poitou, de noblesse douteuse, René du Vignerot, seigneur du Pont-Courlay. C'est le sang de ces Vignerot que le cardinal élève, décore, auquel il lègue l'honneur de continuer sa race. René avait eu deux enfants de Louise du Plessis, la célèbre M™« de Combalet et François du Vignerot, gouverneur du Havre et général des galères. Richelieu choisit le fils aîné de ce dernier, Armand, pour le substituer, lui et ses descendants, à son nom, à ses armes et à sa dignité ducale. L'intégrité de son nom, de ses armes, de ses terres, maintenue jusqu'au dernier des successeurs, est la condition expresse des magnifiques dons que le cardinal fait par son testament à son pelit-neveu. Une autre clause atteste la fierté de la race et des sentiments :
Je défends à mes héritiers de prendre alliance en des maisons qui ne soient pas vraiment nobles, les laissant assez à leur aise pour avoir plus égard à la naissance et à la vertu qu'aux commodités et aux biens.
M"" de Combalet, qu'il avait faite en 1638 duchesse d'Aiguillon, était chargée de la tutelle de ses neveux.
Ce grand homme, dit M*"^ de Motteville, n'avait pas cru pouvoir trouver un moyen plus assuré pour conserver son nom que de laisser ceux qui le portaient du côté des femmes sous la conduite de leur tante. Il jugeaque sa vertu, son esprit et son courage les pourraient protéger contre les effets de l'envie et de la haine, qui sont d'ordinaire les suites fâcheuses des grandes fortunes des favoris.
M°* d'Aiguillon était la nièce bien-aimée du cardinal; il n'avait pas attendu la dernière heure pour l'élever et l'enri-
chir; il Tavait, en la mariant, libéralement dotée, et cependant il l'avait mariée moins pour elle que pour lui : il l'avait sacrifiée aux intérêts de son ambition. Pour sceller Taccord entre MM. de Luynes et Tévéque de Luçon, elle avait épousé un homme de haute naissance S mais mal bâti, couperosé, qui n*avait rien pour lui que sa jeunesse et qui lui déplut fort. Elle le perdit de bonne heure, et de peur d'être de nouveau sacrifiée à la raison d'État, elle fit vœu d'entrer dans Tordre des Carmélites : la résolution que formaient parfois quelques veuves pour avoir trop aimé leur mari, M°* d'Aiguillon la prenait pour avoir trop haï le sien. « Elle s'habilla aussi modestement qu'une dévote de cinquante ans. Elle n'avait pas un cheveu abaltn *. Elle portait une robe d'estamine ^ et ne levait jamais les yeux. »
Cependant cette personne si austère était dame d'atours de Marie de Médicis, ne bougeait de la cour, était dans tout 1 éclat de la beauté et de Tesprit, agréait la flatteuse dédicace du premier chef-d'œuvre de Corneille, et son oncle croissait tous les jours en puissance. Bientôt son austérité fléchit, son deuil se détendit et s'égaya; « elle commença à mettre des languetles*, après elle fit une boucle ou mit un petit ruban noir à ses cheveux » :
Le deuil enfin sert de parure En altendant d'autres atours ^
Ils ne se firent pas longtemps attendre. « Elle prit des habits de soye et peu à peu elle alla si avant, que c'est elle qui est cause que les veuves portent toutes sortes de couleurs, hors du vert... » C'est ainsi que la plus obstinée des veuves élargit les franchises du veuvage, qui ne devaient pas du reste s'arrêter en si beau chemin. En même temps les plus grands