Souvenirs de Jl/™* de Caylus
3. DangeaUf 12 et 15 mars 1702. — Saint-Simon, t. II, p. 352.
Les grands pouvaient beaucoup oser, sans lasser le respect au moins extérieur que commandait leur rang; leurs acles les plus ridicules ou les plus égoïstes avaient même le privilège de susciter autour d'eux une flatteuse admiration. La troisième duchesse de Richelieu eut Thonneur d'élre haranguée et félicitée à l'occasion de son second mariage par un M. Pontier, protonotaire apostolique et membre de l'Académie des Ricovrati de Padoue ^ Cette harangue est, à vrai dire, un modèle de maladresse tour à tour emphatique et familière, et il n'est pas un seul des nombreux écueils du sujet où M. Pontier n'aille lourdement se heurter. Il insiste, dans l'épigraphe de son discours, sur l'indissoluble union du mariage, avec un touchant à-propos pour des époux qui en étaient à leurs secondes et à leurs troisièmes noces ; il excuse les secondes noces de l'épouse, en lui rappelant, avec la spirituelle impératrice Barbe, femme de Sigismond, qu'on voulait empêcher de se remarier par l'exemple édifiant de la tourterelle, que si la tourterelle, après avoir perdu sa compagne, n'en reçoit point d'autre, et gémit et demeure solitaire le reste de ses jours, le moineau et la colombe ont l'humeur moins mélancolique; et que s'il faut imiter les bêtes, autant vaut imiter ces dernières *, agréable raisonnement dont pouvait aussi bénéficier M. de Richelieu qui ne s'inspirait guère de la tourterelle ; il lui fait galamment observer qu'elle est devenue veuve dans un âge où plusieurs filles se marient, ce qui nous remet dans l'esprit qu'elle épousait un septuagénaire. Il est vrai que, pour la consoler sans doute de la différence des âges, il lui vante la première campagne de son nouvel époux, et les exploits du jeune général des galères à son début dans la marine royale ; il n'oublie pas de dire que M. de Richelieu est plus que libéral, qu'il est surtout magnifique, attendu que le libéral ne faitde largesses que dans la mesure de sa fortune, délicate allusion au grand nombre de ses créanciers; il s'étend avec le même bonheur d'expres-
1. Harangue à M"^" la duchesse de Richelieu sur son mariage C^i mars 1702). Paris, in-12.
2. L'impératrice Barbe, femme de Sigismond, empereur d'Allemagne, roi de Hongrie et de Bohême, devenue veuve en 1437, voulut se remarier avec Ladisias, roi de Pologne, qui élait extrêmement jeune. L'exemple choisi par M. Pontier était d'autant plus malheureux, que cette princesse avait eu des mœurs fort dissolues.
sions sur le mariage du duc de Fronsac et de M'^'' de Noailles, y voit le gage d'une touchante union de famille, s'attendrit sur ces jeunes enfants qui ne vont plus < parler que par une même bouche et par un même cœur », exalte leur précocité merveilleuse, en comparant l'enfance du duc de Fronsac à celle d'Alexandre, salue d'avance Téclat de leur midi dans la beauté de leur orient, et termine en adressant à M"* de Richelieu cette naïve apostrophe, qui ne nous laisse pas de doute sur le genre de félicité qu'elle avait cherché dans ce nouveau mariage « signé par le roi » :
€ Jouissez, Madame, des honneurs du Louvre annexés à la dignité ducale, autant que la condition humaine le peut permettre, en santé et en prospérité: c'est le souhait de Forateur. >
Les souhaits de M. Pontier ne furent qu'imparfaitement exaucés. Les nouveaux époux, avec beaucoup d'esprit des deux côtés, ne purent s'entendre ; ils se querellèrent même publiquement, donnèrent des scènes au monde ; bref ils n'eurent pas la patience d'attendre la fin de leurs maux que les ans devaient prochainement amener. La carrière matrimoniale de M. de Richelieu, déjà si pleine, s'enrichit encore d'une séparation à quatre-vingt-six ans, après douze ans de mariage. Il ne put se résigner à vivre un jour de plus avec sa femme. C'était à celle-ci qu'appartenait l'hôtel, il en sortit. Malheureusement il avait loué le sien à l'archevêque de Reims, le Tellier, qui ne voulut pas le quitter avant d'en avoir trouvé un autre. Un ami dévoué du duc, M. de Cavoye, s'entremit fort à propos, logea momentanément l'archevêque, et M. de Richelieu put abriter sous son propre toit les quelques jours qui lui restaient à vivre. M. et M"® de Cavoye consolèrent sa solitude, veillèrent sur lui comme sur un enfant * et lui procurèrent même un mari pour une fille de son second mariage, que venait de lui rendre un couvent de province^.