LA MAITRESSE ET L'ESCLAYE
Ici nous reprenons notre ricit où noas Tayons laissé à la fin du premier chapitre, et nous n'interromprons plus désormais le cours de cette histoire, dont les détails, tout horribles qu'ils soient, sont malheureusement de la plus stricte vérité.
Le premier jour , le comte tint sa promesse ; il quitta peu sa femme de la journée , et , malgré les agaceries de Magarthy, au moindre assoupissement de la comtesse, il lui parla à peine et se tint sur la plus grande réserve. Magarthy s'en inquiéta peu ; elle était sûre de la toute-puissance de ses yeux noirs; elle avait raison.
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En efifet, le lendemaiDy ces trois persoDDes se trouvèrent encore en présence. La chambre de la malade était située sur le devant de l'habitation, et les fenêtres en regardaient la mer. Tout était bien clos et pourtant cette pièce n'était pas chaude. C'est que, depuis la veille, une tempête effroyable régnait sur ces parages dangereux. Le vent qui soufflait de la pleine mer, jetait les vagues houleuses sur les récifs de la côte et venait lui-même se briser contre rhabitation. La comtesse sommeillait doucement. Sa tête pâle et blonde , languissamment posée sur Toreiller, avait une expression poétique et touchante. Elle était tournée du côté de son mari, car elle s^était endormie, les yeux fixés sur celui qu'elle aimait. Au pied du lit, le comte la regardait dormir ; il s'absorbait dans cette douce contemplation. A la vue de cette figure fatiguée, son esprit remontait le cours du temps ; il se rappelait le bonheur passé, les rêves, les projets pour le moment où celui qu'il attendait serait venu. Et celui-là était venu ! Il était dans une chambre tout près de lui , confié aux soins d'une robuste négresse qui lui servait de nourrice. Tandis qu'il évoquait ainsi ses souvenirs, Henri de Cerny restait absorbé devant le visage candide de Lucy ; il éprouvait une joie calme et douce. Tout à coup l'expression de sa figure changea ; il se souvenait! Instinctivement,
malgré lui , il jeta uu rapide regard sur la jeane esclave. Ce regard le perdit et lui fit oublier, eo un moment, toutes ses résolutions. Magarthy, assise sur un tabouret de paille tressée, en face de lui , tournait le dos à la fenêtre et semblait aussi plongée dans de profondes réflexions ou de charmants souvenirs, car son sein vivement agité faisait remonter Tétofife blanche qui le recouvrait. La pose était provocante. La lumière jouait dans ses cheveux et faisait miroiter un cou d'une blancheur d*albàtre.
Le comte frémit à cette vue. L'esclave rêvait toujours; il s*assura que sa femme était endormie, et murmura à voix basse :
— Magarthy !
La quarteronne n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre. Le comte répéta son appel avec une inflexion de voix plus tendre encore. Cette fois Magarthy entendit; elle sembla s'arracher aux enivrements d'un doux songe et répondit :
— Que me voulez-vous, maître?
— Regarde-moi.
Elle fixa sur M. de Cerny son œil diamanté et le regarda avec une telle expression de tendresse contenue que le comte n'y pouvant plus tenir n'essaya pas de soutenir ce regard et se prit à se promener lentement dans la chambre. L'esclave im-
4i LES HfÀltlA^S tes Vk «MOtifi.
Ddabile le Suivait des yeux et le poursuivait de ee même c^H daressdïit et profond.
Henri ^e rs^proeha -tout à coap du lit de LUKîy et la contempla longaement, comme potïr rtessaisiitk force qu'il sentait lui échapper. Il se retourttia enfin et vit toujours fe même regard de Magafthy rivé à lui. ToiTt éperdu d'amour, il s'avança vers elle et lui dit brrèfvemènt :
— Viens!
^ Où nofaître veut-il que j'aille? Je Itri ferai re*marquer cependant que je ne puis pas tôsser maltresse seule. Si eHe se révdllait? Si elle avait besoin de moi?
— C'est vrai ! dit le comte en Tepretiant "sa promenade silencieuse.
Quelques minutes s'écoulèrent. Il revint de nouveau se placer devant Magarthy. Dans cette position, il tournait le dos au lit de la comtesse.
— Sais-tu, Magarthy, que tu es bien belle 1
— Non, maître... mais je sais que je suis bienheureuse d'entendre maître me le dire.
Et les yeux de l'esclave brillèrent d'une volupté si aiguë, si pénétrante, que le comte en sentit remuer les fibres les plus secrètes de son cœur. Il tressaillit, se pencha sur Magarthy, et déposa sur ses lèvres un long baiser.
Eu ce moment, le regard de la quarteronne ren-
LES, Ui^lOi^GES DB U CAÉObS. i3
contra, fixé sur elle» celui de la comtesse réveillée. Elle ne poussa pas un cri; mais serrant à son tour le comte dans ses bras, avec une rage passionnée, elle fit tomber sur la malade un regard froid ei provocateur.
M. de Cerny n'avait rien vu de cette scène muette : il tournait le dos au lit de sa femme, comme nous Pavons dit. Mais son sang bouillant avait circulé avec plus de rapidité dans ses veines. Saisissant toui à coup dans ses bras Magartby, qui se laissait faire avec une voluptueuse nonchalance, il allait remporter, dans un moment de délire, quand un bruit de voix, parti de la chambre voisine, le rappela à lui-même. Il déposa sa maîtresse sur un siège, en disant d'une voix tremblante d'émotion :
— Tiens, nous sommes fous tous les deux! Ramené rapidement à la situation présente, le
comte se dirigea vers la porte et l'ouvrit au médecin qui se présentait, accompagné d une négresse.
— Quel temps horrible, dit Thomme de l'art en entrant. Ah! monsieur le comte, j'ai bien cru que jè nVriverais jamais. Eh bien ! comment va notre malade?
Tout en parlant ainsi, il se dirigeait vers le lit de madame de Cerny.
-^ Elle dort, je crois, murmura le comte.
— Comment? elle dort! dit le méde^cin; mais voyez donc, elle est évanouie.
— Évanouie, ce n'est pas possible ! Je l'ai vue s'endormir, il n'y a qu'un moment! Mais vous m'eflfrayez, docteur! Y a-l-il quelque chose à craindre ! Parlez, ne me cachez rien !
Le médecin avait pris le pouls de la malade qui, plongée dans un calme effrayant, ne s'en apercevait pas.
— Ceci est un accident «anormal, murmura-t-il : Il a dû se passer ici quelque chose d'insolite. Qui se tient habituellement dans cette chambre?
— Une jeune esclave. La voici.
Et. le comte désignait Magarthy, dont les yeux trahissaient une anxiété profonde. Le médecin l'interrogea, mais elle se garda bien de parler du réveil momentané de la comtesse et il n'obtint d'elle, comme renseignement, que la répétition de ce que M. de Gerny venait de lui dire.
La fille de la mulâtresse se dirigeait du côté de la fenêtre pour l'ouvrir. Le docteur qui vit ce mouvement l'arrêta.
— Gardez-vous-en bien, mon enfant, s'écria-t-il ! L'air froid de la tempête la tuerait ! Il faut au contraire faire attention, par dessus tout, à ne pas ouvrir cette croisée.
Il fit une ordonnance et se retira, après l'avoir
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remise au comte. Le premier mouvement de celui-ci fut de rester près de sa femme et d^euvoyer Magarthy donner des ordres pour avoir sur-le-champ les médicaments ordonnés; mais la figure inquiète du médecin le fit changer d'avis ; il ordonna au contraire à la jeune esclave de rester, et rejoignit le docteur pour Tinterroger.
Magarthy les écouta s'éloigner, et quand elle n'entendit plus aucun bruit, elle s'approcha lentement du lit de la comtesse et la regarda avec une figure froide, sans expression. Tous les instincts d'une perversité épouvantable se réveillaient en elle; elle tenait à son maître, aux avantages que pouvait lui procurer le rang de favorite dans l'habitation, et celle qui seule lui faisait obstacle était là, devant elle^ abandonnée, sans défense. Elle se souvenait des paroles du médecin et les répétait presque machinalement :
— L'air froid de la tempête la tuerait !
Une horrible pensée éclata comme un coup de foudre dans son cerveau : elle écouta de nouveau avec attention si personne ne venait et enfin, prise par un détire subit, le délire du crime, elle courut à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. L'air frais de la mer s'engouffra dans la pièce et vint caresser le visage pâli et le sein découvert de la malade. Celle-ci revint peu à peu de son évanouissement;
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elle porta la main à son front, en cherchant à rassembler ses idées et ses souvenirs, et aperçut alors, à Textrémité de la chambre, la même figure cruelle et sarcastique, qu'elle avait vue quelques instants auparavant, appuyée contre celle de son mari. Une expression d'horreur se répandit sur son pur et doux visage et elle agita la main, oomme pour maudire Tapparition funeste.
Magarthy s'avança : elle n'avait point affaire à un homme vigoureux, mais à une femme débile, que la mort allait bientôt saisir dans son éternel embrassement. Après avoir fait le mal, elle vou* lait en jouir lentement, en détail : cette race a la cruauté de certains animaux, dont elle se rapproche un peu, du reste.
— C'est moi, maîtresse, dit-elle en appuyant sur toutes ses paroles, c'est moi, votre esclave, qui viens vous dire que votre mari, celui que vous adorez tant, m'aime plus encore que vous ne l'aimez.
La plume se refuse à peindre la scène qui suivit : ce fut horrible. La comtesse abattue, épuisée, mourante, n'avait pas la force de lutter avec une femme, avec une esclave pleine de fiel et de haine, qui cherchait et trouvait des tortures sans nom.
La pauvre créature se tordait dans un épouvantaUe désespoir; mais la mort que le boiirreau
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croyait immédiate ne venait point. Des pas s^ firent enfin eatepdre au dehors : Tesclave courut à la fenêtre et la ferma. Il était temps! le comte da C^roy entrait; il s^avança près du lit de sa femme et la vit, les yeux ouverts, en proie a une fièvre violente qui lui empourprait le visage.
-^ Lucy, ma chère Lucy, comment vous sentezvous?
La comtesse ne lui répondit que par un regard de mépris. Le comte, étonné, voulut se pencher vers elle et Tembrasser; mais d'un geste violent elle le repoussa et murmura, d'une voix qui devenait de plus en plus saccadée :
^— La fenêtre... de grâce, ouvrez, ouvrez la fenêtre !
— ' I4on, ma chère Luey, dit doucement le comte... le médecin, au contraire, Ta bien défendu... ce serait vous tuer!
Une expression d épouvante se peignit sur le visage de la jeune femme : sa respiration sifflait dans sa poitrine, et pourtant le comte put entendre parfaitement ces horribles paroles ;
— Ah! c'est donc pour cela que cette fille, votre maitresse, Ta ouverte tout à Theure !
Un coup de tonnerre n'aurait pas produit sur M. de Cerny un effet plus terrible. La vérité lui apparuti il resta un moment anéanti : puis, em-
porté par la violence naturelle de son caractère, il saisit une chaise de sa main puissante, et, la levant sur la tête de Tesclave, qui était tombée à genoux et demandait grâce, avec des cris déchirants, il ne put prononcer que ces deux mots :
— Meurs ! misérable !
C'en était fait de Magarthy, si la comtesse, heureuse de ce mouvement qui lui prouvait que son mari n'était pas complice du crime de Tesclàve, n'eût senti se réveiller en elle tous les bons instincts de son angéliquç nature. Elle se souleva sur son lit et cria : Grâce ! grâce ! d'une voix si perçante, que l'habitation tout entière en retentit et que le comte, entendant celte voix adorée, lâcha le meuble qu'il tenait et se précipita vers elle.
La jeune femme était retombée sur son oreiller, brisée par tant de secousses. M. de Cerny la prenait dans ses bras, l'embrassait avec transport, avec passion, tandis que Magarthy, anéantie, gisait sur le plancher, incapable, dans sa frayeur, de faire un mouvement et croyant toujours voir la mort menaçante sur sa tète.
Madame de Cerny se sentait renaître sous les ardentes caresses de son mari ; elle se souleva un peu et le regardant avec une tendre expression, elle murmura :
— Merci, Henri! Oh! tu es bon! Ainsi, tu
m'aimes, tu m'aimes! tu n'aimes que moi! il m'était si horrible de mourir en croyant que tu me haïssais; mais tu m'aimes! je puis m'en aller maintenant, je partirai heureuse! mais tu ne la tueras pas? tu me le promets... merci!
Elle retomba sur le lit. Elle était morte !
Peindre le désespoir du comte de Gerny est impossible : chez cette nature passionnée, où les sensations, comme les sentiments, étaient d'une violence inouïe, ce devait être et ce fut terrible. C'est à peine si son emportement lui permit de se rappeler qu'il avait tacitement promis à la douce martyre de respecter la vie de Magarthy. Il fut obligé de se contenir et n'y parvint que par des efforts surhumains. Magarthy était terrifiée, abasourdie : peut-être n'avait-elle agi que dans un désordre d'idées qui tenait du vertige et de la folie? Peut-être était-elle moins coupable, moins criminelle que ne le prouvait l'acte qu'elle avait accompli? C'est ce que personne, pas même elle, ne pouvait comprendre. Mais elle avait vu la mort de près, elle Tavait vue immédiate, terrible, levée et suspendue sur sa tête, et elle connaissait trop bien le comte pour ne pas s'attendre à tout de sa colère.
Au cri poussé par la comtesse avant de mourir, les domestiques et les esclaves épars dans l'habitation avaient tressailli; quittant immédiatement leur
ouvrage, Us s'étaie&t précipités, sans ordre, maïs pleins d^anxiélé, dans la direction où le cri fatal avait retenti. Il y eut bientôt foule dans la pièce qui précédait celle où se trouvait Je cadavre de la comtesse. Les plus hardis ouvrirent la porte, et à Taspect de Lucy, immobile et morte, du visage bouleversé du conte, et de la prostration de Magarthy, Thorrible vérité éclata à leurs yeux.
Nous lavons dit, madame de Cerny éuit adorée de toute la plantation, et ub murmure de désespoir et d'indignation contenue se fit entendre et rappela le comte à la réalité.
— Entrez, entrez tous, s'écria-t-il ! vous voyez cette malheureuse, cette misérable, recueillie sous mon toit et traitée par votre maîtresse presque à régal d'une amie? Eh bien, en récompense dçs bofttés, des tiendresses qu'on a eues pour elle, elle a assassiné sans pitié sa bienfaitrice, la vôtre à tous!
Des cris d'horreur se firent entendre, tous les regards lêe tournèrent vers Magarthy frémissante, éperdue. Le comte continua :
— Je la tuerais comme un chien, car c'est là tout ce qu'elle méfite, si je n'avais prooûs à cette sainte, au ciel maintenant, de ne pas la toucher. Mai» qu'elle parte, qu'elle parte vite, à Tinstantl Qu'elle appartienne au premier qui pourra Tap-
procher sans répugnance et sans horreur. Je la chasse!
Et, d'ungeste, il montra à la quarteronne la porte restée ouverte. Celle-ci , livide de peur, le sein agité par un sentiment indéfinissahle de honte, ou peutêtre de remords, sortit, entre une double haie de serviteurs et d'esclaves, qui poussaient des cris d'exécration et qui Tauraient mise en pièces, s'ils n'eussent été retenus par la présence du maître.
QUE DEYIENDRA-T-ELLE ?
La situation de Magarthy était affreuse. Elle courait tout droit devant elle, comme Une béte fauve qui serait poursuivie par une meute nombreuse. Elle ne pensait à rien. Ses cheveux dénoués flottaient au vent. Sa gorge râlait et ses yeux injectés de sang regardaient sans voir.
Un obstacle qui se présenta mit iSn à celte course désordonnée. La rivière La Vigne se rencontra sous les pas de cette créature que la peur avait affolée. Alors seulement Magarthy, passant la main sur son front, fut rappelée à la réalité de sa situation. Son premier mouvement fut de regar-
der en arrière pour voir si elle n'était pas poursuivie : elle n'aperçut personne.
Elle s'assit ou plutôt tomba sur Therbe qui borde La Vigne, et prise d'un accès nerveux, elle se roula sur le gazon, en éclatant en sanglots et en poussant des cris déchirants.
— C'est impossible! c'est impossible! hurlait l'infortunée. C'est un horrible rêve! Mais ditesmoi que cela n'est pas vrai ! Parlez donc , master John! Cerny! Personne! ils m'ont tous abandonnée! oh ! les lâches! je me vengerai !
Et elle continua ses divagations en se tordant les bras. Mais depuis unç heur^, le crépuscule avait déjà envahi l'horizon et, à Bourbon, la durée du crépuscule est rarement plus longue. La nuit vint peu à peu et l'ordre des idées de Magarthy changea avec la venue de l'obscurité. Aux désirs de vengeance, aux cris de malédiction et aux blasphèmes, firent place des réflexions plus sombres. Aux figures de master John et du comte de Cerny, succédèrent celles du docteur et de Lucy... Elle revit tout, la fenêtre ouverte... Lucy expirante... et elle tomba évanouie.
La fraîcheur de l'aube la réveilla.
Elle fit ses ablutions dans l'eau pure de La Vigne... Elle sourit au visage que lui retraçait l'onde complaisante et elle se releva, sinon con-
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solée, du moins forte et préparée à lutter corps à cwps avec l'avenir.
— Je suis belle et j'arriverai !
Singulière nature que celle de cette femme qui, chassée pour uct crime horrible , de l'habitation , où elle aurait pu trouver le bonheur, ne pensait plus au passé, commencé seulement de la veille, et escomptait Tavenir, avec une sorte de tranquillité.
Elle était incertaine de la route à suivre. Il lui fallait quitter l'Ile, sous peine de devenir la proie des nègres marrons, auxquels elle était maintenant assimilée. Toutes les villes lui étaient également fermées , car à Saint-Denis , comme à Sainte- Suzanne, comme à Saint-André, elle pouvait être reconnue. Trop de gens des villes voisines fréquentaient l'habitation élégante où elle avait vécu longtemps... Elle pouvait être soupçonnée de fuite, ramenée devant M. de Cerny qui, cette fois, oublierait peut-être la prière de l'ange envolée.
En admettant encore qu'elle évitât la triste expectative de servir de jouet à une bande d'esclaves fugitifs ou de voleurs, elle était exposée à rencontrer quelqu'un appartenant à M. de Cerny, qui cette fois, loin du comte et n*étant plus retenu par la crainte, pourrait exercer sur elle une vengeance terrible^
Elle resta quelques heures indécise, cachée dans
une des innombrables criques formées parles récifs de la côte, contemplant la haute mer et la fin de la tempête qui avait coûté la vie à madame de Cerny. Un vent frais, qui caressait en le rafraîchissant son front brûlant, succéda bientôt à cette chaleur accablante. La mer redevint calme et tranquille, le tourbillon cessa; alors une nouvelle souffrance, plus terrible que tout ce qu'elle avait éprouvé jusque-là, s'empara d'elle : la faim, Thorrible faim, se fit sentir et lui déchira les entrailles. Sur ce rivage morne et désert, impossible de rien trouver pour l'assouvir! Et Magarthy n*osait pas, pour les raisons données plus haut, s'enfoncer dans Tintérieur de l'ile, où elle eût pu découvrir quelques arbres dont les fruits bienfaisants l'auraient aidée à continuer sa route. Il fallait pourtant prendre un parti.
Rappelant ses forces chancelantes, l'esclave se leva, et, se décidant enfin, elle se dirigea vers la ville avec les plus grandes précautions, se traînant avec peine, s'arrétant à chaque pas, mourant de soif et d'inanition; elle finit pourtant par atteindre un village, mais elle n'osa pas y entrer pendant le jour, et, malgré des souffrances intolérables, elle eût le courage d'attendre que le soleil fût couché pour s'y glisser dans l'ombre. Une autre difficulté se présenta alors : où aller? où frapper? quelle
raison douner de sa présence dans un endroit où aucune barque n'était arrivée depuis quelques jours? Pourtant il fallait ne pas succomber sur la route; aussi, résolue à tout, elle erra par les rues, cherchant un gîte et un souper. Heureusement ou malheureusement pour elle, elle était très jolie ; sa beauté lui assurait du pain, elle le savait et n'hésita pas à se servir de ce moyen.
D'ailleurs, nous l'avons vue à Tœuvre et nous savons que chez elle la pudeur n'était qu'un mythe. Elle avait cela de commun avec presque toutes les esclaves, habituées à plier sous un joug de fer et à se considérer plutôt comme une chose que comme une personne.
Une bande de matelots ivres arrivait en chantant; elle marcha droit vers eux et en heurta un en passant.
— Que me veut cette moricaude ! s'écria le matelot furieux.
— Moricaude! dit un autre; elle est aussi blanche que toi et moi.
Gela était parfaitement vrai, car les matelots nés sous nos climats sont blancs de peau, mais, vite brunis par le soleil, leur teint devient pareil à celui des créoles qui vivent au grand air sous ce ciel de feu.
— Tiens! tu as raison! dit le premier marin.
SS LE» MAmAGËS DE LA CRÉOLE.
Mais c'est qu'elle est très gentille, sais-tu bien? Allons, que me veux-tu, ma belle enfant?
— J*ai faim ! répondit-elle avec égarement.
Un éclat de rire accueillit cette phrase. Les matelots ivres et repus ne comprenaient pas qu'on put avoir faim !
— Je n'ai rien mangé depuis hier, continua Magarthy ; par pitié, donnez-moi un peu de pain !
— C'est une mendiante! dirent les matelots en se disposant à s'éloigner. Laissons-k chercher ce qu'il lui faut et allons boire !
Magarthy ne se découragea pas : elle saisit le plus îeune par la manche de sa veste, et profitant d'un rayon de lumière qui filtrait à travers la fente d'une porte, elle montra en plein sa beauté luxuriante et lança au matelot un de ces regards dont elle connaissait la puissance. Les marins sont en général peu disposés aux sobriétés. Celui auquel elle s'était adressée, et qu'elle avait bien choisi, se laissa toucher et Temmena. Elle avait ainsi du moins un gite et du pain.
Le milieu où elle se trouvait jetée pour l'instant était assez triste, la différence était grande pour une femme, même pour une esclave, entre appartenir à un de ces hommes et appartenir à Télégant comte de Cerny.
Aussi, lé lendemain, peut-être Magarthy eut-elle
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des regrets, mais il était trop tard, et, du reste, ces regrets ne furent pas de longue durée.
Le matelot qu'elle avait suivi fat bientôt obligé de se rembarquer; il faisait ordinairement le trajet de nie Bourbon à Maurice, et restait quelquefois longtemps en voyage. Il lui proposa de remmener avec lui et, comme elle n'avait pas le choix des oioyenSy elle accepta.