‹ Les mariages de la créoleChapitre 16 sur 71 · MAURICE ET MADAGASCAR · texte numérisé non relu

MAURICE ET MADAGASCAR

Ce fut à Port-Louis que Magarthy et son amant débarquèrent. Le matelot n'était pas riche, et Teùt-il été, il n'était pas de nature à s'embarrasser d'une femme. Aussi, un beau matin, Magarthy se réveilla-t-elle seule, dans Tespèce de bouge qu'elle partageait avec lui. Elle ne pleura point, ne se désola pas. Et cependant elle était enceinte et sans aucune ressource. Elle n'avait point aimé ce grossier personnage; elle éprouva même une espèce de soulagement après le départ de cet homme. En effet, il l'eût probablement gênée dans les entre» prises qu'elle méditait.

Ici commença poar notre héroïne une vie de luttes et de misères qu'elle supporta sans se plaindre... Tour à tour bouquetière et servante d'auberge, elle cherchait vainement le sauveur qu'elle attendait. Et, punition du ciel peut-être ! cette Magarthy était d'une prodigieuse fécondité; mais si elle trouvait de temps en temps quelque âme compatissante dont la bourse s'entr'ouvrait pour fournir du pain à la triste couvée, l'inégalité trop constatée de sa vie ne pouvait lui laisser espérer de rencontrer de sitôt un éditeur responsable des œuvres de son inconduite.

Dans ses commencements à Port-Louis, elle s'était complètement dégradée ; et si quelque colon UD peu convenable lui venait en aide, c'était en cachette. Cependant Magarthy ne se décourageait pas. Elle se disait qu'il fallait pourvoir aux besoins de sa petite famille. Rien ne la rebutait, si ce n'est le travail. Quelquefois, dans ses heures de solitude, elle se rappelait le comte de Gerny et regrettait les jours passés. Quant au crime qu'elle avait commis, elle s'en souvenait à peine. Cette femme était égoïste dans toute la force du terme. Ses enfants occupaient seules un coin dans son cœur, car, chose étrange, cette créature sans foi ni loi adorait ses filles. Pour leur assurer un sort, elle eût mis le feu à la moitié de file.

LBS MARUPES DE 14 ÇBÉOUB. '63

Blanche, ou presque blauche, elle avait toute rapparçnce d'une créole, hï^îs elle n'eQ avait ni le caractère ni le tempérament. La créole est aimante, passionnée ; elle est affolée de plaisir. Magartby ^t froide ex réfléchie. La créole aime la toilette pour la toilette.,., c'est un ruban, une Qeuç dont elle re(^erche la couleur ou le parfum. Et parce qu'elle aima à les voir et à les respirer, elle aime à s'en p^rer; mais cette toilette n'est pas calculée. Magartby vouUit de la toilette, parce que c'est UQ appât d'une force irrésistible pour certains hommes; c'était pour elle une arme de combal, une arme de luxe, si Ton veut, mais une armé d'une grande précision et d'une grande portée.

En attendant, Magarthy vendait des fleurs; mais le commerce allait mal. Elle se mit alors à suivre les marchands colporteurs, vendant des bijoux faux ou des bibles de pacotille. Aujourd'hui à Port-Louis, demain à Beau-Séjour, elle parcourut tour à tour la Savane, le grand port Moka, la rivière Noire, Pamplemousse, etc., revenant de temps en temps à Port-Louis pour renouveler ses marchandises.

Certes, à voir cette femme traîner son ballot et marcher sous l'ardeur du soleil, on n'aurait pu deviner qu'un jour elle serait, sinon célèbre, du moins riche et presque redoutée.

64 LES MâRUGES DE LA CRÉOLE.

De 111e Maurice, elle trouva une occasion de passer à Madagascar. Elle avait entendu vanter la richesse de cette ile et elle résolut d'y tenter la fortune.

La fatalité sembla la poursuivre à Madagascar comme à Maurice. A bout de moyens, une idée folle s'empara d'elle. Elle voulut retourner à Tile Bourbon. Sans doute c'était dangereux, car si l'esclavage n'existait plus à Maurice, il régnait toujours dans la colonie française. Il y avait toutes sortes de dangers pour elle à affronter son ancien séjour. Elle pouvait rencontrer M. de Cerny, qui, dans un moment de fureur pouvait la tuer sans pitié ! Mais cette idée d'un retour à Saint-Denis la poursuivait nuit et jour. Une voix lui criait que c'était là queson existence misérable finirait, que la fortune l'attendait. Aussi, résolue à tout braver plutôt qu'à continuer une carrière sans issue possible, Magarthy s'embarqua, avec ses filles, pour Saint-Denis, où nous allons la suivre.

RETOUR A SAIIfT-DENIS

Quoique Bourbon et Maurice soient deux iles voisines, comme on est voisin dans ces contrées, c'est à dire séparées par de véritables océans, les mœurs et la société n'y sont plus les mêmes.

La Magarthy avait pu vivre inconnue dans la possession anglaise, parce que la pruderie proverbiale delà métropole tendait à s'y acclimater, malgré Tardeur du climat et iorigine française de la colonie. Il lui avait été difficile, impossible même de s*éiever; mais elle y avait du moins trouvé des amants dans les classes infimes. A Madagascar il en avait éié de même.

 BourboD il o'en était plus ainsi. Sitôt arrivée, elle se trouva en face d'une concurrence sérieuse dans son horriblemétier. A Saint-Denis, les mœurs sont beaucoup plus relâchées qu'à Port-Louis; on s'y abandonne à toutes les exigences d'un climat incendiaire. Là, plus d'hypocrisie; on jette le masque, et, du haut en bas de la société, la ville tout entière est adonnée au plaisir, on y respire la débauche avec l'air. Les noirs eux-mêmes, esclaves abrutis, obtiennent de leurs maîtres la permission de se réunir, de temps en temps, dans des locaux affectés expressément à cet usage. Ils se rassemblent hommes et femmes, ou plutôt mâles et femelles, et leur plus grand plaisir, leur seul bonheur, le bonheur, après lequel ils soupirent pendant leurs longues journées de fatigue et de travail, c'est de se livrer avec excès, avec rage, c'est le mot, à leur danse nationale.

Cette danse, célèbre dans ces parages, n'est autre que la fameuse cachucha espagnole appropriée à la nature des danseurs et du climat. La grâce provoquante des Andalouses se transforme en dévergondage ; la volupté se métamorphose en libertinage.

En présence de celte débauche effrénée, Magarthy se trouva tout d'abord mal à l'aise. Nous l'avons dit, notre héroïne n'était pas une fille hors

ligne, elle n'ayait pas un de ces caractères de fer qui Yont droit à leur but en renversant tout sur leur passage ; c'était une femme vulgaire dans toute l'acception du mot , mais douée d'une grande audace et surtout d'une grande persévérance. Elle était lasse, bien lasse de la vie qu'elle avait menée à Maurice ou à Madagascar, car elle comprenait que ce n'était pas de cette façon qu'elle pouvait s élever au dessus de sa position , et cette vie, il fallait qu'elle la reprit; il le fallait, parce quelle avait faim !

Il est impossible de suivre Magarthy dans sa nouvelle carrière ; les détails de cette existence aventureuse et dévoyée sont trop connus et trop authentiques pour mériter la peine d'être racontés. Ils exigeraient, du reste, des circonlocutions qui pourraient à peine atténuer le réalisme brutal des faits. En résumé, toutes les exigences imposées par la nécessité, par ses instincts, par le milieu infâme dans lequel elle vivait, Magarthy les accepta sans hésiter; elle but toutes les hontes et se soumit à toutes les épreuves. Nous passerons donc sous silence ses nouvelles aventures, et nous arriverons sur-le-champ à une époque qui ne peut qu'être indiquée par nous, mais qui fut des plus importantes dans sa vie.

Il semblerait que Magarthy ait parcouru tous les

degrés de Tabjection, de Topprobro et de la honte. Il lui restait encore un dernier degré à franchir, et elle le franchit.

Et cependant, que lui restait-il de bas et de misé* rable à pratiquer? Cette fille, restée fort belle malgré sa nombreuse progéniture^ s*était vue tour à tour marchandée par des matelots ivres, vendue à des colporteurs ignobles, honteux trafiquants de ces livres et de ces lithographies que la police saisit sur ie continent, et dont elle met les auteurs et les éditeurs sous les verrous. Servante dans le port de Madagascar, elle avait obéi à tous les caprices d*une clientèle d'ivrognes, de voleurs et de soldats déserteurs, payant une caresse avec une injure, lui faisant acheter le pain de ses enfants au prix le plus ignominieux.

Eh bien , tout cela n*était rien auprès de la nouvelle existence que le sort lui réservait. Jusque-là sa honte n'était connue que d'elle seule, et il allait venir un moment où cette honte serait publique et pour ainsi dire afiSchée. Elle allait entrer dans l'enfer du Dante, ce lieu terrible sur la porte duquel est écrit :

« Laissez dehors toute espérance, ô vous qui entrez !

Mais la destinée de Magarthy était si étrange, que là où toute autre aurait trouvé la dernière

LES MÂMACHfô Itt LA CftfiOLB. 69

étape de sa vie» elle était capable de poser ie premier jalon de sa fortiiDeà venir... Nous glisserons sur les détails choquants et nous irons le plus vite possible au but qui nous attend après cette nou- Yelle campagne de notre héroïne.

De toutes ses camarades de Saint-Denis, celle que préférait Magarthy était une mulâtresse déjà

Celait une femme d'une grande expérience , connaissant mieux que qui que ce fût toutes les ressources de File, et sachant se tirer de tous les mauvais pas. Elle avait dû être fort jolie, mais sa beauté ne présentait plus maintenant que des mines. Ce fut à elle que Magarthy se plaignit de position et fit part de sa résolution de reloumer à son ancienne vie, puisque celte vie donnait au moins du pain à elle et à ses enfants. La mulâtresse Ten détourna.

— Vois-tu, tout vaut mieux que cela, lui dit-el)e. Es-tu bien résolue à ne pas retourner d'où tu viens?

— Certes, oui ; je préfère tout à la misère.

— Eh bien, alors, pourquoi n'entrerais-tu pas chez la Marton ?

— Chez la Marton ?... Qu'est-ce que c'est que la Marton ?

La mulâtresse expliqua à Magarthy ce qu'était la Marton.

Française et Parisienne d^origine, la Marton était venue de la métropole fonder à Saint-Denis une maison de modes ; mais elle n'avait pas tardé à s'apercevoir que le commerce de ses chapeaux allait beaucoup moins bien que le commerce que faisaient ses ouvrières. C'était une femme tout à fait sans préjugés. Elle étudia le terrain, et, comme elle était très intelligente et très adroite, elle entreprit de monter, dans un quartier retiré, une maison très recommandable à l'extérieur, où elle sut attirer tous les gens riches de File et tous les étrangers de passage.

Ce fut là que la mulâtresse conseilla à Magarthy de se réfugier. Celle-ci n'hésita pas, et suivit son amie chez la Marton, où elle concourut bientôt, pour sa part, sous le nom d'Octavie, à la fortune de la maîtresse de la maison. Son pain quotidien et celui de ses enfants étaient donc enfin assurés. Sûre d'aujourd'hui, elle put attendre avec patience un lendemain meilleur.

Page 1