‹ Les mariages de la créoleChapitre 17 sur 71 · LA RENCONTRE · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE

Nous ue ferons pas pénétrer le lecteur dans le refuge que Magarthy s'était choisi. Disons seulement que quatre anoées s'écoulèrent sans qu'aucun événement important ou possible à rapporter vint accidenter cette vie de calme infamie.

« Esclave de Tamour, condamnée au plaisir, » Magarthy voyait disparaître le temps saos trop le compter, quand un jour, elle vit arriver chez la Marton Thomme qu'elle s'attendait le moins à y voir, celui avec lequel elle redoutait le plus de se trouver, M. de Cerny. Leur émotion fut violente; rien ne les préparait Tun et l'autre à cette rencon-

tre. Magarthy crut qu'elle allait se trouver mal de frayeur : M. de Gerny, lui, se sentit tressaillir à cette image vivante d'un passé qu'il croyait enseveli depuis longtemps.

Plusieurs années s'étaient écoulées depuis la catastrophe qui les avait séparés. Souvent le comte de Gerny, qui avait aimé véritablement, d'un amour plastique si l'on veut, mais enfin réel, Magarthy, s'éts)it demandé si celle-ci était bien la cau^ de la mort de la comtesse ; il se rappelait que sa femme était d'une santé plus que délicate, très affaiblie, et que l'accouchement seul eût pu sufiSre pour l'abattre. Leur enfant était mort peu de temps après les événements que nous avons retracés au début de cette histoire; M. de Gerny s'était alors trouvé complètement isolé, et il avait regretté le départ de la fille de la mulâtresse. Celle-ci n'était peut-être pas si coupable qu'il l'avait cru d'abord; et puis, malgré tout, il avait pour elle un certain sentiment ou, pour mieux nous exprimer, une certaine sensation ; il y pensait enfin. Peu à peu cependant cette pensée s'effaça, et, à mesure que le chagrin de la mort de sa femme s'affaiblissait, l'image de Magarthy s'éloignait aussi ; et un beau matin il se trouva complètement consolé, sans amour et sans regret.

Il reprit sa vie accoutumée, insouciante et insou-

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cieuse. Plusieurs familles des environs voulurent le remarier ; mais il ne voulut jamais que Lucy fût remplacée ni dans son esprit ni dans son coeur. Il n'en fut pas de même pour le souvenir de Magarthy : celle-ci fut souvent remplacée. Dans un court voyage à Saint-Denis , où il était appelé par des affaires, il entendit parler d'une fille célèbre qui faisait la fortune d'un repaire de i'ile. Poussé par la cu^ riosité,"*}! voulut voir ce que pouvait être cette créature, et, surmontant une répugnance inévitable chez un homme bien élevé, il se rendit chez la Marton.

Nous ne chercherons point à peindre son étonncimenty lorsqu'il s'aperçut que la fameuse Ôctavie n'était autre que l'esclave dont il avait été, du moins le croyait-il, le premier amant.

Quant à Magarthy , ce qu'elle ressentit fut surtout de la crainte. Elle n'avait jamais pu oublier le geste menaçant du comte» levant sa chaise pour l'écraser. Elle se disait que, si jamais le maître la retrouvait, il la tuerait certainement, et alors elle frémissait à la pensée d'une rencontre ; or, le jour de cette rencontre était venu : c'était peut-être pour elle la dernière heure.

Elle se rassura cepetidant peu à peu, en fixant les yeux sur M. de Cerny; la figure de celui-ci n'exprimait ni colère ni haine; son œil, toujours franc et loyal, ne montrait que de la commisération.

— Toi ici, dit-il enfin, lorsqu'ils se IrouYèrent seuls ; toi !

— Hélas I moDsieur le comte, il fallait vivre ; je ne pouvais pas mourir de faim.

Et Magarthy entama Thistoire de sa vie depuis qu'elle avait quitté Bourbon. Trompée par un amant qui lui avait emporté l'argent qu'elle avait gagné dans le commerce des fleurs, seule avec deux enfants, elle avait dû se résigner à faire un métier infâme; mais elle mourait lentement de cette vie dégradante.

Et ses beaux yeux roulaient des perles liquides. M. de Gerny Técoutait, et tous ses anciens souvenirs lui revenaient au cœur plus ardents que jamais.

En définitive, cette pauvre fille avait tant souffert, et puis ses enfants! Oh! leurs enfants, voilà le grand mot de ces malheureuses ! Et Thomme , même le plus sceptique, se laisse souvent prendre à ces semblants d'amour maternel.

On a raison de tout, grâce à ce bienheureux thème, avec certains philanthropes naïfs.

— Oui, disait Magarthy, oui, je suis une misérable ; mais quand je voyais ces pauvres petits êtres me tendre les bras et murmurer : j'ai faim ! rien ne m'eût coûté pour leur donner du pain. Je suis vouée à la honte et à l'infamie , mais mes enfants ne manquent de rien. Peu m'importe le reste!

lis me maudiront peat-étre ud jour, mais je leur pardonne d'avance. Il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de ma vie. Qu'ils ne souffrent pas> voilà moti seul vœu sur cette terre.

M. de Gerny semblait absorbé dans la contem« plation du visage baigné de larmes de Magarthy. Celle-ci sentait que le comte se laissait toucher, et, redoublant de triste mélancolie, elle garda un silence de quelques minutes.

— Pourquoi avoir quitté l'habitation? Là, ton pain^ du moins; était assuré pour toujours.

Magarthy , étonnée , regarda le comte avec inquiétude; mais elle se rassuratientôt, en ne voyant, sur la figure de son ancien maître, aucune arrièrepensée; elle se décida à lui dire ou plutôt à murmurer à demi-voix :

— Ne m'aviez- vous donc pas chassée?

La physionomie de M. de Gerny se rembrunit , mais ce ne fut qu'un éclair ; une triste lueur lui avait passé sous les yeux, puis elle avait disparu. Il était arrivé à croire, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, que Magarthy était innocente de la mort de sa femme.

— Il ne fallait pas t*éloigner. Le premier moment passé, j'aurais oublié cette parole, et tu serais restée avec moi.

Elle était de plus en plus ébahie; elle ne se

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serait jamais attendae à une rencontre faite daos de pareilles conditions. Ayant la conscience de sa foute, de son crime, voulons-nous dire, elle en croyait le comte aussi persuadé qu*elle-méme. Elle n'avait pu deviner le travail qui s'était foit dans Tesprit de M. de Gerny.Une telle répulsion à croire au mal était inexplicable pour elle» qui ne connaissait que les côtés boueux de Tesprit humain. Elle réfléchit un moment, puis releva la tète pour dire :

— Mais ne vous souvenez-vous donc plus de ce qui s'est passé? Ne vous rappelez-vous pas que vous vouliez me tuer, car vous me soupçooniez d'une chose infâme...

— C'était un moment de colère. La fureur et le désespoir me montaient au cerveau. Savais-je ce que je disais?... Mais là n'est point la question. Tu m'appartenais; n'étais-tu pas mon esclave, ne Tes-tu pas encore? Car enfin je ne t'ai pas vendue, je ne t'ai pas rendue libre.

Magarthy frissonna. Avec les années, elle avait oublié l'existence de ce contrat qui faisait que, elle, créature animée, elle était la chose d'un maître. Le comte venait donc la réclamer! Une nouvelle frayeur s'empara d'elle : l'esclavage ne lui faisait pas peur; elle l'avait assez longtemps subi pour ne pas s'effrayer de cette perspective; d'ailleurs, elle était encore très jolie, et jugeait, peut-être à tort,

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qQ*il ne lai serait pas difficile de reconquérir toule la puissance qu'elle exerçait autrefois sur son maître. Mais ses enfants, ses filles, qu'elle aimait, qu'elle adorait! les voir esclaves comme elle! jamais elle n'y consentirait. Cependant, ces enfants appartenaient aussi à son ancien maître, qui avait des droits, non seulement sur elle, mais sur sa descendance. Gomment éviter ce malheur? Un seul moyen lui restait, mais il était terrible : la mort I En effet, elle morte, comment le comte pourrait-il réclamer comme esclaves, des filles blanches, filles d'une quarteronne, et chez lesquelles, par cela même, il était impossible de retrouver une trace de sang noir.

D'un autre côté, leur mère disparue^ que deviendraient ces pauvres enfants? Épouvantable perplexité qui frappait de terreur cette femme, remplie cependant des instincts les plus mauvais. Nous l'avons dit, le seul bon sentiment qu'il y eût dans cette triste créature, c'était l'amour maternel ; mais ce sentiment était incommensurable ; quand elle perdait quelques-uns de ses enfants, c'était des désespoirs réels.

Le comte la regardait en souriant; il voyait les tortures qu'elle endurait; mais comme il était doué d'une bonté excessive, il y mit promplement un terme.

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— Ne te iouruiente pas, Magartby; si tu n'étais pas libre lorsque tu m'as quitté, je te fais libre maiuteDant... tu n'es plus esclave.

Uo élan de recouuaissaiK^ la fit se précipiter aux pieds de son aDciea maître : ses enfants étaient sauvés! Son émotion fut si violente que les sai»glots faillirent Tétouffer. Tout en larmes, à moitié folie, ^le répéta cent fois, en embrassant les mains du comte, sans pouvoir trouver d'autres paroles :

— Merci ! . M nierei ! merci I

-^ Ne me remercie pas encore» je ne t'accorde la liberté q«'^ une cooditiou.

Toutes les terreurs de Magartby la reprirent. Quelles conditions allait-il exiger d'elle? Mais ^le se résolut bientôt i les accepter toutes pour reconquérir la liberté promise.

— Je te fais libre à condition que tu quitteras à l'instant même cette horrible maison, et que tu me promettras de ne jamais y rentrer. La femme, libre ou esclave, qui a obtenu, ne fût-ce qu'un jouf« l'amour du comte de Cemy, ne devrait pas même connaître l'existence d'un pareil bouge.

— Hélas! monsieur le comte, suis-je donc destinée à rester toujours esclave? Un contrat me lie à cette maison : je ne puis la quitter qu'eu payant une somme importante... Où trouver cette somme?

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— PTesl-ce que cela? Je te la donnerai immédiatement ; mais il faut me suivre.

Deux heures après Magarthy, quittait la Marton, qui lui faisait les offres les plus brillantes pour la retenir.

Le comte loua et meubla pour elle une jolie habitation dans Saint-Denis même. Ce fut ainsi que Itfagarthy passa au rang d*hétaire, but de toute son ambition actuelle.

Les affaires de M, de Cerny le retinrent assez longtemps à Bourbon. LorsquMl vit son ancienne esclave dans un milieu plus convenable^ un goût très vif, qu'il croyait éteint, se ranima en lui. Du reste, cela servit à Magarthy pour la poser, car le comte la mena dans tous les endroits publics avec luF, ûi on s'occupa beaucoup de la belle blanche^ comme on l'appelait.

Mais toute chose a son terme. Les affaires de M. de Cerny terminées, il lui fallut retourner sur sa plantation, car une pfus longue absence pouvait compromettre ses intérêts. Il partit, laissant sa maîtresse mener la vie des riches créoles, grâce à une somme importante quMI lui donna en la quittant.

Sur ces entrefaites, éclata comme un coup de foudre la révolution de 1848. Cet essai mal réussi de république ébranla cependant les vieilles

traditions sur leurs bases. Le monde entier ressentit le contre-coup de cette commotion : la liberté eut son jour de triomphe, jour bien vite passé, il est vrai, mais qui cependant marquera dans Thistoire de notre temps.

L'abolition de Tesclavage fut la conséquence naturelle de cette démonstration du peuple français, et Magarthy se trouva naturellement délivrée de toute crainte au sujet de son esclavage passé.

Avec la liberté de droit et la somme d'argent que lui avait laissée M. de Cerny, Magarthy, se voyant Tégale des autres femmes non mariées dh la colonie, était arrivée, sinon à son but, du moins au chemin qui, d'après elle, devait Ty conduire. Sûre de sa vie journalière,, elle attendit, patiente et calme, une occasion propice qui ne tarda pas à naître.

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