NOUVELLES AMOURS
Cette occasion se présenta sous la forme élégante et aristocratique d*uD jeune gentilhomme de vingt-cinq ans.
M. de Mingen était Français. Il était resté, à rage de dix-huit ans, seul, sans parents, avec une sœur tout enfant et un modeste patrimoine. Après avoir longuement réfléchi au moyen le plus sur et le plus prompt d'augmenter ce patrimoine, il s*était décidé à chercher dans le commerce lointain une fortune qu'il n\ùt pas osé demander au commerce parisien. Il eût pu s'en passer, lui^ mais il fallait une dot brillante à son orpheline idolâtrée.
Le succès couroDDa ses tentatives. Les marchandises qu'il amena d'Europe dans les mers indiennes et africaines, lui rapportèrent un bénéfice énorme, et, à Tépoque où nous le trouvons à Bourbon, il avait en toute propriété plusieurs navires qui transportaient ses marchandises dans tous les archipels de locéan Pacifique.
Depuis quelques mois, il avait fait venir sa jeune sœur, maintenant âgée de sept ans; elle avait jusqu'alors été confiée, en France, à des étrangers^ Il préféra Tavoir avec lui pour surveiller de plus près son éducation. Il avait à Bourbon quelques propriétés et un uenfthpeux personnel; il ne restait pourtant pas constamment dans Tile. Il faisait de fréquents voyages, se rendant de comptoir en comptoir, car it avait dfes relations suivies avec les négociants de divers pays. Ce fut au retour d'un de ces voyages, qui cette fois avait été plus long que d'habitude, qu'il entendit parler de la créole dont toute la ville de Saint-Denis s'occupait.
Il prêta d'abord peu d'attention à ce qu'on en disait. Sa vie avait été jusqu'ici toute de travail et de Ihlte; il n'avait eu ni le temps ni le désir de connaître ce que la société policée appelle V amour. Il continua donc l'existence qu'il avait toujours menée, sans s'inquiéter de la nouvelle beauté que toutes les bouches célébraient. Mais ce nom de Magartby,
sans cesse répété, finit par Toccuper et il voutat cdnnatire ceHe qui le portait. D'afilteurs, (bot ce afi^on disait de^ la belle créole éfôit bien fa^it pour exciter ce désir. Oo prétendait qu^après avéir mené une vie phns qtfe liceii^ieOlse, elle s^était tottf à coup repeâtliel et tfa^sformée.
Il y avait certes de quoi éveitfer la curiosité la ph» discrète.
M. dé Mingett n*y tint plus. Il erouva facilement, ce qu'bn trouve toujours dans ces cas-tà, un ami commuii^ qui voulut ftien le présentera la noutelle Madeleitie.
A la vue de Magarthy, M. de Mingen fut ébloui; jaofmis il n'avait rêvé quelque chose de plus provoquiant.
Lui, dont Thumeur avait été jusque-là si égale et si joyeuse, il devint rêveur, taciturne, morose. On le voyait chercher la solitude dans les endroits ^es plus déserts, et traîner après lui une mélancolie incurable. Ce fut en vain qu'il chercha à se-' couer la passion qui Tenvahissait, partout et toujours l'image de cette femme le poursuivait et remplissait sa pensée. Il lutta tant qu'il put contre le démon qui lui étreignait le cœur. L'amour fut le plus fort, et de Mingen, vaincu, terrassé, vint, aux pieds de Tenchanteresse, se mettre à sa merci.
Dans un superbe élan d'enthousiasme, que les
âmes passionnées pourront seules comprendre et excuser, il alla jusqu'à lui offrir sa fortune et son nom. A cette offre, aussi bizarre qu'inattendue, Magarthy resta d'abord comme atterrée; mais, se remettant bien vite, elle répondit par un éclat de rire qui fut adorablement joué. Elle craignait un piège ou une raillerie, et ne voulait pas risquer une fortune pareille sur un simple coup de dés. D'ailleurs, répondre à une telle proposition par des avances trop marquées, n'était-ce pas faire naître une défiance dangereuse dans Fesprit d'un homme, dentelle prévoyait déjà pouvoir user et abuser?
Lorsqu'à F^ide de son éclat de rire, elle eut pu faire toutes les réflexions qui précèdent, elle se décida à répondre, d'une voix où Thilarité faisait entendre encore ses notes railleuses :
— C'est une aimable plaisanterie, monsieur, mais peut-être manque-t-elle de générosité? Se présenter comme époux à une femme qu'on ne connaît pas, qu'on voit pour la seconde fois, c'est au moins de la bizarrerie ; vous n'hésiterez pas à en convenir.
Ce rire et ces paroles calmèrent un peu M. de Mingen. Il réfléchit à l'entrainement inexplicable auquel il avait cédé, et il eut peur de ce qu'il avait dit, lui, le gentilhomme chevaleresque. Mais Magarthy sourit, et ce sourire était si plein de can-
deur, que le jeane Français fut bien près de se laisser aller de nouveau à toute la fougue de sa nature. Il se contint cependant :
— J'ai beaucoup voyagé, dit-il ; j'ai vu bien des femmes; mais je déclare que j^ n'ai jamais rencontré une beauté aussi séduisante que la vôtre.
— Vous êtes Français, monsieur, et j'ai toujours entendu vanter la galanterie de vos compatriotes. Je vois bien maintenant qu'on m'a dit vrai.
— Si je suis Français, je le suis seulement de naissance, et non pas d'habitudes. La plus grande partie de ma jeunesse 8*est écoulée sur l'Océan. Les mœurs policées me sont presque inconnues. Je suis à moitié sauvage, et j'ai coutume de penser ce que je dis. Quand je vous exprime mon admiration pour votre beauté, je suis sincère, Magarthy. Si je prononce le mot : je vous aime, c'est que ma passion est profonde, aussi profonde que le firmament qui s'étend au dessus de nous.
— Savez-vous bien à qui vous vous adressez, monsieur?
— Je sais que je parle à la plus adorable des femmes.
— N'avez-vous donc jamais entendu raconter mon histoire. On m'a pourtant assuré que Ttie entière s'occupe fort de mon passé, plus que je ne m'en soucie moi-même, sans aucun doute.
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— Qaoi d^étonnaDt à cela? La beauté fait toujours uattre Tenvie. Je ne sais qu'une chose , c'est que vous êtes belle et que je tous aime.
— Eh bien , cette histoire que vous avez peutêtre entendu raconter de vingt manières différentes, je veux vous la dire, moi, telle qu'elle est. Vous me jugerez ensuite, et vous verrez si je suis digne de Pamour d'un honnête homme.
Elle lui raconta alors l'histoire d'une jeune fitle trompée par le maitre qu'elle servait, d'un enfant {elle n*en avait plus qtCun!)^ fruit d'un tâche attentat. C'était naïf, innocent, incroyable. L'homme qui avait été deux fois son bienfaiteur, M. de Cerny, était transformé par elle en un vil misérable. Elle cacha l'état d'esclavage dans lequel elle était née, mais fit comprendre que, vaincue par la misère, elle avait dû chercher des ressources dans une vie peut-être désordonnée, quoique exctrsable. N'avait-elle pas un enfant à nourrir? Cet enfant , qu'elle n'avait pas demandé, mais que Dieu lui avait envoyé dans un jour de colère, n'était pas coupable de sa naissance. Il avait droit à la vie que le Seigneur accorde à toutes ses créatures, et elle, la mère d'un pauvre être chétif, avait dû demander du pain pour son enfant, là où elte avait pu en trouver. (Tout cela était raconté avec un mélange de soupirs, de mmes attristées, de larmes qui au-
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raient acoalli un coBur de pierre.) Uo membre de sa famille lui avait heureusement laissé eu mourant de quoi vivre indépendante. Elle s'était depuis renfermée dans la retraite pour pleurer sur son avenir brisé, sur sa jeunesse perdue !
M. de Mingen écouta ce roman avee recueillement ; sa nature crédule et loyale accepta tout. Quel iatérét cette femme pouvait-elle avoir à le tromper? Il la plaignit sincèrement et maudit rhomme, cause de tant de malheurs.
— Heureux celui, dit- il, qui pourra vous faire oublier toutes vos douleurs, et vous donner ce que vous méritez si bien, les douces joies du c<eur !
— Personne ne le po4ifra, répondit Magarthy avec mélancolie. Ma vie entière est vouée au déses-* poir. Merci cependant de Tintérét que vous avez bien voulu me montrer. Promettez d'être pour moi un ami, rien de plus, et alors... Non, plutôt ne me promettez rien ; vous n'auriez qu'à manquer à votre promesse, je serais plus malheureuse encore. Venee quelquefois me voir, nous causerons ; vous me consolerez.
Et elle se leva, prit congé de lui avec une nuance de tristesse dans le geste, et laissa le jeune homme s'éloigner plus épris que jamais.
— Madame de Mingen! dit-elle quand elle se trouva seule; c'est un beau titre et une belle for-
tune! Allons! mon étoile luit plus brillante que jamais.
La première personne que M. de Mingen rencontra, quand il fut dehors, fut Tami qui Tavait présenté.
— Déjà ! dit Tami en riant; vous allez faire des jaloux.
— ' Magarthy, répondit froidement de Mingen , est malgré tout une femme honorable et bien à plaindre.
— Ah bah! répondit Tautre, stupéfait, je vois, mon cher, que vous me récitez la leçon d*une infernale coquine, qui vous a choisi pour dupe ; mais patience ! nous ne le permettrons pas.
Et il raconta Thistoire authentique de Magarthy, son séjour chez M. de Cerny, la façon dont elle avait été chassée de chez lui, ses désordres tant a Maufice qu'à Madagascar et à Bourbon, son séjour chez la Marton, Texistence de sa progéniture, etc.. Il appuya tous ces faits de preuves tellement irrécusables, que M. de Mingen resta abasourdi, et se sentit mépriser et haïr la malheureuse, autant qu'il Tavait aimée. Il ignorait, le pauvre et naïf garçon, que Tamour peut malheureusement exister sans Testime. L'ami raconta partout la façon dont il avait désillusionné M. de Mingen, si bien que, dès le lendemain, cette bonne histoire courait la ville,
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et Magarthy rapprenait. Elle en éprouva le dépit le plas amer; mais elle s'y attendait un peu, car il eût fallu un miracle pour que de Mingen n'apprit pas tôt ou tard la vérité, et elle murmura avec une étonnante confiance en elle-même :
— Je perds le nom, soit; mais la fortune me restera.
UNE AOUÉE DE L'ILB BOURBON
Voici le moyen qu'employa Magarthy pour ramener près (Telle IM. de Mingen.
Ce moyen était d'une grande simplicité et aussi Tieux que le monde, mais par cela même il défait réussir. Après avoir mené assez longtemps une vie tranquille et retirée, la belle créole se livra à Pexistence la plus agitée, la plus excentrique. Rappelant auprès d*elle les plus distinguées , c'est à dire les plus convenables de ses amies d'autrefois, elle se livfa à tous les plaisirs, fut de toutes les orgies, et éblouit nie par t'étalage d^un faste qui lui fit, malgré sa prévoyance, risquer dans un suprême
effort la somme entière que M. de Cerny lui avait laissée en partant. Elle rencontrait souvent M. de Mingen ; mais elle semblait toujours le fuir. A son approche, elle s'éloignait; mais non sans laisser voir sur sa figure Texpression d'une profonde douleur.
M. de Mingen, lui, à force de réfléchir, de souffrir même, avait enfin compris qu'il pouvait bien mépriser Magarthy, mais qu'il ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Les regards tristes et mélancoliques de la créole le troublaient. Il commençait déjà à ne plus la maudire, et plus d'une fois, entraîné par la violence d*une passion qu'il ne pouvait maîtriser, il s'élança sur ses traces ; mais il ne put jamais l'atteindre. Gela prouvait, du moins chez elle , une certaine délicatesse que , plus que tout autre, ce galant homme était capable d'apprécier et de comprendre. Il se sentait alors tout disposé à lui pardonner son insigne supercherie; mais , la réflexion revenant , l'image aimée n'étant plus là, le mépris revenait aussi; et il voulait, non seulement ne plus l'aimer , mais encore n'y plus penser.
Pendant ce temps, Magarlhy dépensait jusqu'à son dernier sou ; m.ais les deux millions de fortune qu'on attribuait à M. de Mingen la rassuraient. Sans argent, elle fit des dettes, et bientôt se trouva
réduite à la dernière extrémité. Les créanciers commençaient à la harceler; il fallait qu*elle prit un parti , ou qu'elle retournât rapidement à son existence passée, si M. de Mingen lui échappait. Un jour, dans une promenade publique elle I aperçut au loin se promenant avec sa sœur. Elle prit aussitôt une démarche attristée et un air mélancolique, elle passa près de lui, sans paraître s'apercevoir de sa présence. Sa tournure gracieuse s'harmonisait à merveille avec cette mélancolie d'emprunt. Elle continua sa promenade, suivie d'un murmure flatteur, à peine dissimulé par la présence en ce lieu des dames de la haute société de Tile. M. de Mingen, à cette vue, se sentit bouleversé; toute sa passion se réveilla plus intense que jamais, et, n'y pouvant plus résister, il confia sa sœur à sa gouvernante, prétexta des affaires importantes, et s'élança à la poursuite de la quarteronne. Afagarthy avait vu ce mouvement. Sûre d'être suivie, elle s'éloigna sans affectation. Tout en ayant bien soin de ne pas se laisser perdre de vue, elle prit un chemin détourné et arriva rapidement chez elle. Elle allait en franchir le seuil, lorsqu'une main se posa sur soq épaule, et une voix murmura doucement :
— «Magarthy!
Elle tressaillit, comme si cette voix avait produit
sur elle un choc violent^ et se retourna. A la vue âé M^ de Mingen, elle pâlit affreusement; un tremblement convulsif la saisit , et, s'il ne s'était élancé pour la recevoir, elle serait tombée à terre.
Tout cela était admirablement joué : Fidée d'une fortune à conquérir lui donnait, en un seul ïnômènl, un talent de comédienne hors ligne. Elle sembla enfin vaincre son émotion et dît d'une voix t)remblante :
— Que voulez-vous, monsieur?
— Vous parler, Magarthy, vous parler à l'insïant même.
— Entrez donc ! Ne vous ai-je pas dit que, chez moi, vous seriez toujours le bienvenu?
Ces paroles futent prononcées avec une certaine dignité triste et attendrie qui remua profondément celui à qui elles étaient adressées. HÀ. de Mingen suivit Magarthy dans un élégant boudoir d'où s'exbalait un parfum pénétrant et voluptueux. Sur un geste, il s'assit à ses côtés.
^ Je vous écoute, monsieur, parlez, que me voulez-vous?
— Qu'avez-vous pensé de moi en ne me voyant pas revenir après notre dernière entrevue?
— J'ai appris l'histoire que vous avait racontée M. de ***, votre ami. J'ai pensé que vous idoiéprisiez profondément la malheureuse iSIle capable â'avoir
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cheftihé à vous tromper, et qoe votre amour, tont immense que vofts me l'aviez peint, n'avait pu résister au m'épris.
— Pourquoi alors, lllagarthy, n'^avoir pas cherché à lutter, 2i discuter, à vous défendre?
— "Pourquoi Taurais-je faît? Qoe suis-je pour vous? Moins que rien : nn^ fille servant d'amusement au premier qui veut bien k prendre. Tf est-ce pas là votre pensée? De quoi m^auraienl servi toutes mes protestations? Et puis, quand et où pouvais-je chercher ^ me disculper? Tous n^étes pt)înt revenu \k moi, et après ce x|u*on tous a appris, je ne pouvais, mdi, aRer à vous.
Kl. deHIingen prit dans ses deux mains celles de'Magarthy ; celle-ci fit un mouvement léger pour se dégager, mais elle resta dans la même posHion.
— Eh bien , je suis revenu ; me voici. Oh ! je vous en prie, défendez-vous; affirmez-moi que tout ce qu*on m'a dit n'est que calomnie.
— Pourquoi affirmerais-je cela, puisque ce qu'on vous a dit n'est que la vérité !
— La vérité!
M. de Mingen abandonna les mains qu'il tenait serrées, et, se levant, se mit à marcher avec agitation.
Hfagarthy ouvrit la bouche pour parler ; mais des sanglots arrétèredt sa Toix dans sa gorge, et, se
cachant la figure avec ses mains, elle pleura abondamment.
Le pauvre Français s'arrêta et la couvrit d*un regard passionné. La créole avait atteint son but.
Le jeune homme ne put pas discuter plus longtemps avec sa passion. Il tomba enivré aux genoux de Magarthy, et, lui écartant doucement les mains de la figure, il but avidement les larmes qui inondaient ses joues.
— Oh! je t*aime, je t*aime! murmura-t-il.
— Merci, merci ! répondit-elle en laissant tomber son visage, où rayonnait le bonheur, sur l'épaule de son adorateur éperdu.
Mais elle se releva aussitôt, et, se renversant en arrière, donna de nouveau cours à son chagrin.
— Oh! s'écriait-eile, au milieu de ses sanglots déchirants, vous me méprisez, vous me méprisez !
— Non, non, Magarthy, je t'aime! Mais pourquoi m'a voir trompé? Pourquoi ne pas m'avoir tout dit?
— Pourquoi? vous me demandez pourquoi?
N'avez-vous donc pas vu que je vous aimais? Si je vous avais avoué ma vie passée, vous auriez fait ce que vous avez fait, vous vous seriez éloigné. En vous la cachant, il pouvait arriver que vous ne la connussiez jamais : vous seriez venu me voir, nous
aarioDS été amis et rien de plus, et du moins j*aurais joui de i*immense bonheur de votre présence, de votre amitié. Suis-je donc bien criminelle d'avoir voulu saisir le bonheur que je voyais se pencher vers moi! Je ne pouvais être votre femme, vous le comprenez bien ; je n'aurais non plus jamais été votre maîtresse^ car mon passé me rend indigne de votre amour. Oh! si ce passé n'existait pas, j'aurais voulu être non seulement votre maîtresse, mais encore votre esclave ! Hélas! tout cela n'était qu'un rêve. Il ne me reste maintenant que le désespoir !
Il est de toute impossibilité dechercherà peindre le ton dont furent dits ces mots; c'était émouvant etsplendide, digne d'une grande comédienne, et empreint d'un accent de vérité qui aurait convaincu un juge.
Nous l'avons dit, M. de Mingen était jeune, et sa jeunesse pouvait faire excuser cette trop complète naïveté ; M agarthy était si belle en pleurant à chaudes larmes! Cette entrevue ne servit qu'à redoubler l'amour ou plutôt la passion du jeune Français. Sûre alors de l'avenir, la créole sut se faire désirer assez longtemps, pour que cette passion ne s'éteignit pas immédiatement par la possession. Elle eut cependant l'art de n'attribuer ses refus qu'à la dignité de son amour pour M. de Mingen. Gela devait nécessairement séduire un
homme dont toute la vie avait été dictée par un excès de délicatesse. ïl ne vit qu*une malheurefuse, là où il y avait une misérable, et il se jeta tête baissée dans les filets qu'dne esclave madrée tendait à sa fortune.
Elle céda enfin.
M. de Mingen était littéralement fou de sa conquête. Il remmena partout avec lui, non seulement dans les promenades publiques àe Tite, mais quelquefois encore dans ses voyages. Il brava les étonnements de la société de Saint-Denis, et on se murmurait tout bas à Toreille qu'il finirait peutêtre par répouser un jour.
Idagarthy, en présence de l'amour effréné qu'elle inspirait, sentit ses premières idées se réveiller : elle eut de nouveau Tespoir de porter un jour lé norfa de son amant. Elle niit tout en œuvré pour cela ; mais le jeune homme eut soin d'éviter tonte allusion à ce sujet. Sa fortuné, du reste, prospérait; les quelques millions qu'il possédait déjà lorsqu'il avait connu Magarthy, s'étaient multipliés, et on le citait comme le plus riche négociant de i'ile. La créole espérait attirer à elle la plus grande partie de cette fortune. Mais M. de Mingen, quelque amoureux qu'il fût, n'oubliait pas le but auquel il s'était voué, et tout en entretenant splendidement sa maîtresse, il savait gérer ses âtfaires
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de façon que sa sœur ue fût pas lésée et que luimême pût UD jour ou l'autre, regagner FEurope eU y mener la vie indépendante qui convenait au nom de ses aïeux.
Malgré tout ce qu'il donnait à Magarthy, celle-ci n*avait pas assez de ses dons, tant sa soif de lor était immense, inassouvible. Voulant augmenter ses revenus^ elle se vendit de nouveau à ceux qui étaient assez riches pour la posséder.
Elle profitait pour cela des longues absences de H. de Mingen, qu'elle n'accompagnait pas toujours, car son amant craignait de la voir s'aventurer dans ces entreprises dangereuses.
Tous ces débordements n'avaient que l'argent pour mobile. Mais Magarthy pouvait mener impunément une vie de désordres, car, quoiqu'on s'entretint d'elle avec une curiosité mêlée de dégoût, elle savait que M. de Mingen était trop noble et trop confiant pour jamais faire attention à des délations, de quelque part qu'elles vinssent.