‹ Les mariages de la créoleChapitre 19 sur 71 · ARRANGEMENT A L'AMABLE · texte numérisé non relu

ARRANGEMENT A L'AMABLE

PeodaDtune absence de M. de Mingen, absence qui dura près d'un an, Magarthy se livra à tous les débordements.

Outre ses enfants, elle avait à sa charge sa mère, la mulâtresse. Celle-ci l'avait rejointe à Bourbon» quelque temps après le départ de M. de Gerny^ et s'était imposée à elle par la crainte. Cette vieille femme maîtresse de la maison, quoiqu'elle parût n'y être qu'une esclave, avait tout ce qu'elle voulait de sa fille, en la menaçant de crier à tout venant qu'elle était sa mère.

Magarthy, gonflée de vanité,' craignait celte

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révélatioo plus que tout au monde. La vieille mulâtresse s'effraya des nouveaux désordres de sa fille, non pas qu'elle possédât une morale bien pure, nous avons vu l'exemple du contraire, niais parce qu'elle craignait de perdre le bien-être dont elle jouissait, si M. de Mingen apprenait ce qui se passait.

Elle fit des remontrances à Magarthy. Celle-ci ne les écouta pas ; alors elle passa aux menaces. La quarteronne se tut encore; mais un effroyable projet germa dans son cerveau. Elle résolut de se débarrasser de sa mère. La chose n'était pas difficile, et un jour que la vieille femme s'était montrée plus menaçante qu'à l'ordinaire, elle l'empoisonna. Elle ne fut pas inquiétée pour ce fait; tout le monde considérait la mort d'une esclave, surtout quand elle était vieille, comme un léger malheur. Mais l'opinion publique ne s'en émut pas moins; Il se trouva des personnes qui prétendirent qu'elle s'était défaite de la mulâtresse, parce que celle-ci connaissait des secrets dont la révélation l'eût gêné. Lorsque M. de Mingen revint, ces bruits arrivèrent à ses oreilles ; mais il haussa les épaules. Que lui importaient ces calomnies? Du reste, il était plus épris que jamais de sa maîtresse. Magarthy, se croyant sûre de Timpunité, ne mit plus de^frein à sa vie désordonnée; elle

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poussa sa criminelle audace jusqu'à faire metlre le -feu aux propriétés de deux de ses rivales qui partageaient avec elle les faveurs du public.

Cette fois, on murmura avec violence ; mais il n'y avait pas de preuves. Ni les magistrats, ni M. de Mingen ne purent croire que tant d'infamie se cachât derrière tant de beauté ; seule, la toit vengeresse de la multitude flétrit Magarthy en lui ifiHigeant un sobriquet terrible : on ne Tappelâ plus que la baronne de Saint-Assassin.

L*amour de M. de Mingen sortit de là aussi crédule que le premier jour. Malgré ce qui se disait tout bas, peut-être à cause de cela même, le bitarre attacbementdu Fram^is se resserra encore. La créole en profita. Tout semblait lui sourire. Mais ce que n'avaient pu faire la réprobation d'une ville entière et les révoltes de Topinion publique, la candeur et Tinnocence d'une enfant de seize ans l'accomplirent.

Pendant que M. de Mingen partageait sa vie entre ses affaires lointaines et sa maîtresse, sa éoBor grandissait en beauté, en grâce et en distinction. C'était bien la jeune fille de noble race, dans toute ^on expression. Mademoiselle de Mingen était universellement admirée et' aimée. Quiconque la voyait était prêt à lui sacrifier sa vie ; quiconque l'entendait se sérail volontiers agenouillé

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devant elle comme devant une sainte, tant sa voix suave et douce était clouée d*un charme indéfinissable. Intelligente, studieuse, elle avait vite appris ce que ses maîtres pouvaient lui apprendre; elle était instruite sans être pédante. Au contact des femmes riches et bien élevées de File, elle avait gagné la distinction des manières et du langage qui ne s'acquiert qu'en se frottant à une société polie. Belle comme la Magarthy, quoique d'une beauté diamétralement opposée, elle ne faisait certes pas naître le désir, mais l'amour, dans ce qu'il a de plus pur et de plus poétique. M. de Mingen aimait passionnément sa sœur ; nous avons vu que c'était pour elle qu'il s'était expatrié, mais il l'avait toujours considérée comme une pensionnaire et n'avait prêté qu'une attention distraite à ses développements.

Au retour d'un de ses longs voyages, il fut frappé et saisi du changement qui s'était fait en elle. Il avait laissé une enfant insouciante et joyeuse, il retrouvait une jeune fille sérieuse et pensive, qui l'accueillit avec une affection pudique et une tendresse presque filiale. En effet, par ses études, par son frottement au monde, elle avait compris quel sacrifice immense son frère lui avait fait en s'exilant si loin de sa patrie pour lui assurer un avenir brillant. Aussi, elle avait voué à ce frère, qu'elle voyait trop peu, un sentiment profond d'admira-

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tion et de reconnaissance. Elle le lui témoigna avec une vivacité ingénue, et M. de Mingen fut tout étonné en s'apercevant qu'il avait passé près de sa sœur les deux plus belles heures de sa vie. En la quittant, il se rendit chez Magarthy. Il était rêveur et préoccupé, et se demandait avec angoisse si sa sœur, si jeune et si pure, se doutait de ses désordres. La créole Tattendait; elle avait appris son arrivée et Taccueillit avec des transports de passion admirablement joués; mais, cette fois, ces transports manquèrent leur but. M. de Mingen compara cet accueil à celui qui Tavait précédé, et il constata avec effroi qu'il ne rencontrait que le vide sous ces caresses passionnées, tandis qu'il avait reconnu l'ingénieuse tendresse et le dévoùment profond dans les caresses discrètes de tout àl'heure.

Il se fit en lui une révolution : le néant de l'amour de la courtisane apparut alors à ses yeux, et les délices intimes de la chose sainte qu'on appelle la famille lui semblèrent ce qu'il y avait de plus beau et de plus désirable au monde. Il fut près de Magarthy distrait et préoccupé, et rejeta son peu de galanterie sur la fatigue, suite naturelle du voyage. Celte fatigue lui servit même de prétexte pour ne pas revenir de quelques jours. Il goûta, pendant ce temps, les joies intimes d'un intérieur paisible et distingué, où l'art et la bienfaisance ne laissaient

p^ ie pMcé al lâf pas^ioQf , «è le eémt et rél^ance tetÈphi}9iïeûl h (uiBiiIte et le maums gofût qn ti tf oavart silteops.

11 réfléchit longoemeat ssr sa position, mssi hétipease d fortunée mainienant, qu'elle avait élé triste et préeaire autrefois. Il s'appesantit surtout stip le fol amear cfu'il avait éprouvé pour Magarthy, et sonéa sott cœur pour y découvrir les racines de eette passio». Il s'atfôculta, pcour ainsi dire, et en arri<vai à se convaincre que cet amour, qn'îl avait er« éternel, élafil senoblable à toute ch^e humaine,^ èf q^u'il n'eipsfait phis. Il s'inlerrogea longtemps ; p«îs, son perd pris et arrêté, il se rendit duei sa Ina^trésse.

Pendant tes qwetqiïeâ jodrs consacrés par M. de Mingen à la réflexion, Magartby s'était to«t d'abord étonnée de me pas voir son amant, comme elle en avait rbabilude; mais, jugeant les autres d'apréis elle-même qui faisait tout par calcul :

— H boudie, se dit-elle. Quelque bavard de l'ite im auf a fait ftn; rapport, et, croyant que je t'oublie, H veut par sot) absence me punir et me rappeler à lui. Pauvre garçon !

Cette réflesien la tranquillisa deulx jours; mais le troisième n'ajant ameué auedu changement, elle ûi surveiller H. de Mingen. Celui-et ne sortit que fort peu; il était seulemenst aUé rendre quelques

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vÎMAès^ aeMBips^ de êdt sœur. Il n'y avail doue pa^ de malité è craindre^ Qu'est-ce qui retenaîl SDir amant [oiof d*eUe? Elle se efeusait la tète» sans pouvoir arriver à ane solution raisonnable» tant eliè était sure du touf-puiâtfanl pouvoir de ses charmes.

Elle avait pourtant légèrement changé depuis le naloment où ueus l'avons présentée au lecteur. Ses formel, suaves et voluptueuses jadis, s'étaient transformées peu a peu ; Tobésité naissante avait déjà gonié les chairs et fait disparaifre le cachet matériellement poétique qui la distinguait des autres femmes. Elle commençait à se faner, et se voyait souvent forcée d'avoir recours à Part pour garder l'empire qu'elle exerçait jadis naturellement sur lescœufs. Du reste, sous ce climat brûlant, une courtisane de vingt-neuf ou trente ans ne peut plus avoir les mêmes apparences de jeunesse qu'une femme du même âge dans un climat tempéré.

Elle vit enfin arriver M. de Mingen; mais la figure de celui-ci était triste et sévère. Il repoussa doucefi^ntles caresses qu'elle voulait lui prodiguer, et lui désigna du geste un siège, puis il s'assit en face d'elle.

Ce début ne promettait rieu de bon. Une vague lerreur s'empara de la créole. Elle prévit quelque

coup redoutable, et appela à son aide toute la force dont elle était douée pour le supporter, et, au besoin, pour cacher Timpression qu'elle en pourrait ressentir.

— Magarthy,dit M. de Mingen avec mélancolie, il faut nous séparer.

Il s'arrêta et la regarda. Elle ne répondit pas; mais, cachant sa tête dans ses mains, elle dissimula, à Taide d'un abattement douloureux, les réflexions auxquelles elle se livrait.

— Oui, rheure de la séparation est venue, continua M. de Mingen. Des devoirs sérieux à remplir m'appellent en France : seul, je pourrais peut-être supporter l'exil ; mais j'ai une sœur, une enfant, dont la place est en Europe, au milieu des siens. Je ne puis oublier que je vous ai aimée^ et je veux qu'une femme qui a possédé mon amour soit pour toujours au dessus du besoin. Cette propriété que vous habitez et que je me suis plu à orner et à embellir pour vous, je vous la donne. Voici, en outre, une somme qui vous empêchera d'avoir recours dorénavant à qui que ce soit.

Il posa un portefeuille sur une petite table placée près de lui. Magarlhy l'avait laissé parler sans chercher à l'interrompre, fût-ce par un geste. M. de Mingen se leva et voulut lui prendre les mains. Elle refusa de les lui donner. Le Français se pen«

cha alors, et déposa' sur son front glacé un baiser tout aussi froid.

— Adieu, Magarthy! murmura-t-iL

Et il sortit, heureux du peu de durée de ces adieux, heureux surtout d'avoir été assez fort pour ne pas montrer la lassitude et le dégoût dont il était saisi.

Xa créole Técouta s'éloigner.

Quand le bruit de ses pas eut cessé, elle se releva. Pas une larme ne coulait sur sa figure; mais, dans ses yeux courroucés, se lisait une fauve expression de colère et de vengeance.

Elle s'élança sur le portefeuille et en examina avideulent le contenu.

— Cinquante mille francs! c'est peu! s'écriat-elle. Je ne te dis pas adieu, moi ! Au revoir et à bientôt, monsieur de Mingen !

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