LE COUP DE PISTOLET
M. de Mingen était en effet détermie^ à partir. Il se hâta de mettre ses affaires en ordre. Mai» rimportance et le grand nombre de ses relations ne lui peraiirent pas d'en finir bien vite, et il fut obligé de rester encore plus d'un mois i Saint* Denis. Enfin un paquebot (fui partait pour 1^ France le reeut à son boird ayeo sa sœur et Us queU qnes domestiques qa'il eamenait. Depuis sa dernière entrevue avec Magartby, il n'avait plus entendu parler d'elle, et il partait avec w poids de moins sur le cœur.
Le paquebot contenait une cinquanlaine de pas-
sagers. M. de Mingen et sa suite se trouvaient aux premières avec quelques autres personnes. Une heure devait encore s^écouler avant le départ. M. de Mingen, retiré dans sa cabine, était assis et songeait. Tout ie monde était sur le pont, attentif à la manœuvre de Fancre. La porte du Français s'ouvrit, et une femme entra : c'était Magarthy. L'étonnement et la stupeur de M. de Mingen furent au comble; un grand mécontentement se peignit sur sa figure.
— Me voici! dit simplement la créole.
— Toi! ici!
— Oui, moi. Croyezrvous donc, monsieur, qu'on paie Tamour d'une femme comme moi avec quelques billets de mille francs, et qu'on la laisse-là, seule, le cœur brisé? Non, monsieur, non, vous vous êtes trompé!
— Que veut dire ceci? Est-ce une menace?
— Non, ce n'est point une menace, c'est une réclamation sérieuse, parce qu'elle est juste. Vous m'avez, pendant de longues années, attachée à vous. Tout avenir a été brisé pour moi, et j'en ai fait largement et sincèrement le sacrifice, croyant avoir afiaire à un honnête homme. Je me suis contentée d'une position honteuse, parce que je vous aimais et que j'espérais du moins que cette position serait définitive. J'ai négligé les moyens que
LES MARIACBS DE LA CRÉOLB. ilS
je pouvais trouver de viser à un but honorable... La stupéfaction de M. de Mingen était à son comble. Était-ce bien Magarthy qu'il entendait en ce moment? Tant d^audace le surprenait; il se remit pourtant et répondit :
— J*ai'fait pour toi ce que tout homme d*honneur aurait fait à ma place. Les quelques billets de mille francs que je t'ai laissés sont peu, certainement; mais ils pourront servir à t'assurerune vie indépendante dans le milieu où tu as été élevée, dans le pays que tu as toujours habité, et sans que ta aies à perdre les habitudes auxquelles ta dois tenir.
— Une vie indépendante à moi ! Soit. Je vous raccorde! La somme que vous m'avez laissée, ce prix de mes faveurs, suflSt à mon existence. Mais était-ce bien là ce que je devais attendre d*ttn homme auquel je me suis si complètement donnée et qui a toujours régné sans partage dans mon cœur? Oh ! je t'aime tant, s'écria-t-elle en tombant à ses genoux, ne me repousse pas! ton amour, c'est ma vie, c'est mon existence. Que m'importe l'argent I J'aime mieux rester près de toi, être ton esclave, la servante, que de jouir du luxe et de l'indépendance loin de celui dont le nom seul suffit pour faire tressaillir toutes les fibres de mon être!
114 L1S8 IfARfAGBS DE JLà CRÉOLE.
Elle était vraiment belle en parlant ainsi; prosternée aux pieds 4e M. de Mingen, elle les embrassait dans des transports d*une violence incroyable^ Dans cette posture, ses formes un peu grasses disparaissaient. Elle ne montrait que sa figure inondée de larmes, qu'elle relevait vers son amant. Si M. de Cerny avait été à la place de M. de Mingen, nul doute qu'elle n'eût pas pleuré si longtemps. M. de Cerny, le colon né sous un climat torréfiant, Tadoratew des formes splendides, le partisan de Tamour sensuel quand même aurait de nouveau rivé les anneaux d'une chaîne pesante, quitte à les briser violemment dans un moment de colère soudaine. Mai^s M. Mingen n'était pas fait ainsi.
Chevaleresque comme tout ce qui sort de notre belle France, il avait besoin pour croire aux protestations de ce puissant auxiliaire que donnent le dévoûmeut et la délicatesse du cœur, de ce à quoi surtout nous avons donné le nom d'amour. Tout lien de sympathie était rompu entre lui et Magarthy. Il lui avait donné une grande place dans son cœur; mais, durant cette longue liaison, le cœur de M. de Mingen avait seul résonné : le duo n'avait été qu'un solo. En vain il avait cherché à faire vibrer quelques notes tendres et poétiques chez cette créature, il n'avait pu obtenir d'elle que ce qu'elle pouvait donner : des caresses de courtisane, des
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prbtestatîoQS d*aiBoar entremêlées de baisers^ des serments sans fin sur sa constance» sur la pureté de son àme, à défant de la pureté de son corps : nne abominable comédie enfin! Mais dans tout cela le cœur ne paraissait pas. Tonte rouée qu^elie était, elle n*avait pas compris M. de Mingen : elle Tavait mesuré à sa taille; n^ayant que de petits sentiments» elle ne s'en expliquait pas de plus grands. Aussi ce qui aurait réussi avec M. de Cerny ne pouvait réussir avec M. de Mingen. C'est du reste le défaut général des filles de cette espèce» de croire tous les hommes sortis du même moule» doués des mêmes passions» et suivant la même voie en matière de sensations ou de sentiments; et voilà ce qui est souvent la cause de leur ruine. Là où la femme honnête^ donnant son cœur plus que son corps» se livrera franchement» sans arrièrepensée» elles veulent calculer et entrer en lutte avec des hommes qui souvent sont plus forts qu'elles et les brisent.
M. de Mingen» rassasié» dégoûté, ne voulait pas renouer des liens dont il s'était une fois afiranchi. €e fut donc avec calme» presque avec mépris» qu*ii écouta la réponse de Magarthy. Il ne fut surpris que de la perfection de la comédie jouée devant lui.
— Relève-toi» dit-il; cette posture n'est conve-
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nabie oî pour toi ni pour moi. Je t*ai dit les raisons qui me forcent à m'éloigner. Ne revenons plus sur ce sujet; si la somme que je t*ai laissée ne te semble pas sulffisante, fixes-en toi-même une plus forte et mettons fin à une entrevue pénible pour Tun et pour l'autre.
— Je ne vous ai pas tout dit, mon ami : ce qui m'a surtout décidée à venir vous trouver, c'est une nouvelle heureuse pour moi, mais, je le crains et je le vois, bien douloureuse pour vous.
— Quelle nouvelle ?
— Le bon Dieu a eiuiucé mes vœux, mon ami : je suis mère.
Et elle regarda M. de Mingen avec une expression de triomphe.
— Hère, toi! Eh bien, que veux-tu que cela me fasse?
Pour expliquer cette réponse brutale de M. de Mingen, il faut se rappeler son voyage assez long, son retour à Saint-Denis et son éloignement presque immédiat de sa maîtresse. Magarthy pouvait dire tout ce qu'il lui plaisait, quant à lui, il était certain de ne pas être père. Elle le savait bien aussi; mais, soit manque de présence d'esprit dans un moment où elle jouait toute sa destinée, soit calcul mal combiné, elle croyait frapper un
coup terrible. Elle avait dépassé son bat, et cependant son aveu fit sur M. de Mingen un effet qu^elle était loin de prévoir.
C'est que ce digne et honnête homme songeait an scandale qui allait survenir, à la honte d'avoir cette femme le poursuivant partout et réclamant du pain pour son enfant. Cette pensée assombrissait son front et donnait à sa physionomie loyale une expression de morne désespoir.
— Misérable ! s'écria-t-il, à la suite de ses sombres réflexions, tu n'es qu'une... fille perdue, qu'une vile esclave!
A cette apostrophe, la fille de la mulâtresse se leva. Sûre de la conduite fière et digne de son amant dans toutes les circonstances possibles, ne craignant pas d'attirer le scandale puisqu'il ne voulait pas plier, elle s'élança sur les pistolets que M. de Mingen ne quittait jamais et qu'il avait laissés sur la planchette de la cabine, elle le visa et fit feu. Heureusement M. de Mingen avait vu le mouvement. Il se détourna assez à temps pour éviter un coup mortel et recula atterré. A ce bruit peu naturel dans un navire, la porte s'ouvrit violemment, et mademoiselle de Mingen, des domestiques, des passagers et des matelots pénétrèrent dans la cabine, M. de Mingen avait eu le temps d'arracher des mains de Magarthy l'arme homicide. Aux cris
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multipliés de ceux qui se présentaient, il répondit en souriant :
— Vous avez été effrayés , mais ce n'était rien* En cansant avec madame, j^avais pris dans mes mfaifts ce pistolet, et un faux mouvement a fait partir le coup. Il est heureux que madame n'ait pas été blessée.
Et il congédia tout le monde et embrassa tendrement sur le front sa soeur, qu il reconduisit jusqu'à ia porte. Les passagers s'éloignèrent en souriant et en causant à voix basse. La plupart connaissaient Magarthy et sa liaison avec M. de Mingen.
Lorsque celui-ci se retrouva avec la créole, il lui dit d'un ton brusque où perçait le plus profond mépris :
— Finissons toute cette comédie. Je ne crois pas à cette histoire d'enfant. €*est de l'argent qu'il vous faut. Voici une autre traite de cinquante mille francs sur un banquier de Marseille; vous trouve- Tez facilement à la négocier à Saint-Denis. Et maintenant, adieu. Si jamais je vous retrouve sur mon chemin, la prière ou la menace à la bouche, ce ne sera pas à mon portefeuille que j'aurai recours, ce sera aux tribunaux.
' La Magarthy saisit la traite et la serra dans sa poitrine ; elle voulut se précipiter à ses genoux, comme pour demander pardon de son acte de vio-
leoce, se baissant pour la relever, il lui montra la porte d'un geste d'autorité, et lui dit avec un mouvement d'impatience :
— Adieu !
Magarthy sortit à reculons, la rage au cœur, et, comme dernier affront, elle eut la douleur d'entendre M. de Mingen fermer sur elle sa cabine à double tour.
— Cent mille francs!... raurraura-l-elle en s'éloignant, c'est beaucoup, monsieur de Mingen, surtout pour une fille comme moi. C'est beaucoup, oui, mais ce n'est pas assez!