‹ Les mariages de la créoleChapitre 21 sur 71 · SUR LE PAQUEBOT · texte numérisé non relu

SUR LE PAQUEBOT

M. de Mingen resta une heure immobile et songeur. La scène qui venait de se passer Tavait accablé : à quelque degré d'abjection qu'il crût Magarthy descendue» il n'aurait jamais pu penser qu'elle fût capable d'un pareil trafic. Car il était évident pour lui que l'argent avait été le seul mobile de toute sa conduite, et qu'elle s'était livrée avec connaissance de cause à'un honteux chantage.

Ce qui TafEligeait le plus profondément dans tout ceci, c'était d'avoir pu se tromper à ce point.

Il regrettait non pas la femme, mais son amour si mal placé. 11 repassait dans son esprit les corn-

meDcenoents de cette liaison ; il se rappelait sa première rencontre avec la créole et la façon dont elle avait cherché à le tromper. N'aurait-il pas dû comprendre dès lors que rien ne battait dans la poitrine de cette fille? Que d'ennuis il se serait évités en ne retournant pas chez elle; car cet entraînement devait amener une série de chagrins incalculables. Il sentait, pour ainsi dire instinctivement, qu*il n'en avait pas fini avec son ancienne maitresse; ce commencement de chantage devait avoir une suite; le début avait été trop brillant pour que le succès n'alléchât pas cette sangsue des colonies.

Il se disait aussi que si Magarthy venait le poursuivre jusqu'à Paris, sa position serait scabreuse. L'avenir de sa sœur se trouverait compromis par le scandale naissant des déclarations de la créole. Dans ta métropole, on ne comprendrait pas des passions inspirées par le climat d'un pays où la civilisation est en enfance. Le monde envieux ou hypocrite n'hésiterait pas à donner raison à une femme se plaignant haut et demandant justice. Montré au doigt, acculé, calomnié, que deviendrait M. de Mingen?Quedeviendraitsurtout sa sœur, qui n'était pour rien dans cette liaison, cause première de tous œs ennuis?

Voilà ce qui rendait M. de Mingen sombre et

LES HAKAfiES DE Là CBfOLI. 1»

peDsif. II en arrivait, à force de réflexions, à craindre la femme qn'ii bravait d'abord. Si Magarthy avait pu lire dans son âme, elle eut eertes tressailli de joie en voyant combien elle pouvait lui reodre la vie amère. Mais heureusement pour M. de Mingeoy elle ne savait rien de tous ces combats.

Pour rafraîchir un peu son front brûlant et fuir la chaleur qui Taccablait dans sa cabioe fermée de toutes parts, il monta sur le poot et alla s'appuyer à Tàrrière sur le bastingage. La tête nue, à i*ombre de la toile qui servait à abriter les passagers du soleil violent, il aspira la fraîche senteur de Teau salée.

Le navire sortait du port lefttemeot et majestueusement; sur le quai, une foule pressée le regardait s'éloigner; sur le pont, une foule presque compacte regardait aussi. M. de Mingen seul ne faisait attention à rien; il restait enseveli dans ses pensées, et s'occupait peu du mouvement du quai et de celui du bateau. Enfin, secouant le découragement qui le saisissait, il releva la tête avec fermeté et jeta à la ville où il laissait Magarthy un regard de défi.

Le paquebot se dirigeait à toute vapeur vers le sud.

Comme M. de Mingen se relevait, une main se posa sur son bras et le serra doucement. Il se retourna et vii sa jeune sœur le regarder en souriant.

— Comme ta es triste, mon frère! lui dit-elle! Pourquoi ce Trout sombre? Regretterais-tu de retourner en France !

— Enfant, ce regret n'est pas possible; la France n'est-elle pas ma patrie? Moi, je Tai connue, et toutes mes pensées ont toujours été tournées vers elle. Si quelqu'un devait regrelter de s'éloigner, ne serait-ce pas plutôt toi? Tu ne peux te souvenir de notre pays ; tu étais si jeune quand tu Pas quitté.

— Oh! je m'en souviens bien, frère, et c*est avec bonheur que j'y retourne. D'ailleurs, n'est-ce pas là-bas que repose notre mère?

— Oui, ma sœur, notre mère repose là-bas; c'est donc là-bas qu'est notre place.

— Pauvre mère! Gomme elle nous aurait aimés, murmura la jeune fille avec tristesse, surtout toi, si noble, si généreux, si bon!

— Et toi, pauvre orpheline! Quand elle mourut, j'étais un homme capable de supporter la lutte; toi, tu n'étais qu'une enfant au berceau. Aussi ses dernières paroles furent-elles pour me recommander de toujours veiller sur ta tète chérie. J'acceptai ce devoir avec courage, et je le remplis avec bonheur.

— Oh! ami, tu es bon, bien bon! dit la jeune fille, en baisant la main de son frère.

Mais voyant le front de M. de Mingen s'assom-

brir encore davantage, et une larme poindre entre ses cils, elle lui dit tendrement :

— Ne parlons plus de cela, frère; ces souvenirs te chagrinent et te pèsent, et je ne veux pas que tu sois triste par ma faute. Embrasse-moi et causons d*aotre chose.

Et Faimable jeune fille tendit son front à M. de Mingen qui y déposa un baiser.

— Oui, parlons d'autre chose, continua-l-elle, parlons, si tu veux, de l'horrible frayeur que tu nous as causée tantôt.

Le front de M. de Mingen se plissa de nouveau : il voyait poindre un sujet de conversation qui lui était plus que désagréable. Il chercha, mais vainement, à en détourner la jeune fille; elle y revint avec ténacité.

— Cette pauvre femme a dû avoir bien peur, n'est-ce pas? Comment se fait-il aussi que tu laisses tes pistolets traîner, surtout les sachant chargés. Tu joues trop légèrement avec eux. Heureusement, qu'elle n'a pas été blessée!

— Oui, heureusement! répéta M. de Mingen, qui était sur des charbons ardents.

— Oh! d'ailleurs, elle ne l'en veut pas, j'en suis bien sûre.

Le jeune Français regarda sa sœur avec étonnenient : il ne comprenait pas.

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