I. Il
126 JLES MARUGES DE LA CRÉOLE.
-^ Oui, contioua la jeune fille, elle te connaii depuis longtemps, parait-il; elle parle de toi avec beaucoup d'affection, et tout à Theure, elle a causé près d'une heure avec moi ; elle m'a expliqué com^ ment tout cela était arrivé. Elle n'a mis dans sop récit, je te Tassure, aucun sentiment d'aigreur conjtre toi, ce qui serait bien excusable après loul... Mais qu'as-tu donc, frère? Es-tu malade!
Et la jeune fille effrayée avança son bras. Il fut d'un grand secours pour M. jde Mingen, car, sans ce frêle appui, il serait tombé.
Quoi ! Magarthy était à bord du même paquebot que lui et sa sœur ! Cette ange de pureté allait côtoyer et frôler cette souillure vivante. La foudre tombant sur lui ne l'aurait pas plus abattu. Et quelle audace ! Oser adresser la parole à sa sœur! La prendre par le côté le plus sensible de son cœur, en témoignant de l'affection pour lui. Causer avec elle devant tout l'équipage, ô affront! •Chercher à gagner son amitié, et cela aux yeux étonnés des passagers qui connaissaient parfaitement, pour la plupart, Magarthy, son passé et ^a longue liaison avec M. de Mingen. Quelle honte!
Toutes ces pensées se pressaient tumultueuses dans l'esprit de Mingen, pâle, abattu; sa main crispée saisissait le bord dans un étreinte convul-
LES MARUOeS DE LA CKÉOLB. I«7
sive. Il réfléchissait anxieusement, et cherchait, mais en vain, an moyen de sortir de cet ennui nouveau.
Sa sœtir le regardait, inquiète. Elle répéta sa question avec angoisse :
— Qtt'as-tu donc? Es-tu malade? Serait-ce moi qui, sans le vouloir, sans le savoir, t'aurais fait de Id peine?
— Non, ma bonne petite sœur, ce n*est rien, un étourdissement causé par la chaleur sans doute...
— Appuie-toi sur moi et rentrons. Peut-être un peu de repos te fera-t il du bien ! et dans ta cabine, tu sentiras moins la chaleur.
M. de Mingen approuva cette idée. Il descendit en refusant Taide de sa sœur, non pour chercher un refuge contre l'embrasement d'un soleil tropical, mais pour se livrer en paix à ses tristes méditations.
' A la chute du jour, les passagers de première classe se réunirent sur Tarriére du navire pour jouir de la fraîcheur d'une soirée en pleine mer. M. de Mingen était au milieu d'eux, cherchant à apercevoir Magartby, non pour lui parler, il ne pouvait devant tant de personnes avoir une explication avec elle; mais pour tâcher de découvrir sur sa physionomie quel pouvait être son but, et
pourquoi, au lieu de desceodre à terre, comme il le croyait, elle était restée à bord.
Plusieurs jours se passèrent et il ne vit point Magarthy. Il n*osait ni interroger sa sœur, ni consulter le registre des passagers, tant il craignait de laisser voir à qui que ce fût sa secrète préoccupation. Il est certain que la créole se cachait, car comment admettre que sa sœur se fût trompée?
Il la vit enfin, mais elle causait avec mademoiselle de Mingen. Il ne put, aux yeux de tous, aller se mêler à cette conversation. Il souffrait pourtant cruellement d'être forcé de laisser ensemble ce démon et cet ange!... Comment s'y prendre pour les séparer? Avant qu'il en eût trouvé le moyen, la Magarthy avait aperçu son ancien amant et lui adressait un signe de tête amical.
Malgré toute la générosité et toute la noblesse de son caractère, si en ce moment M. de Mingen avait tenu entre ses mains la fille de la mulâtresse, il l'eût très certainement broyée. Toutes les personnes présentes avaient aperçu ce salut et attendaient avec curiosité comment il y répondrait. Mais la curiosité générale fut déçue. M. de Mingen ne parut pas s'apercevoir de la présence de Magarthy, et, tournant sur ses talons, il redescendit à sa cabine; de là, il envoya chercher sa sœur
LIS MARUG&S DB LA CRÉOLE. i»
par sa femme de chambre, et lui dit^ quand elle fut descendue :\
— Ma chère enfant, tu sais combien je t'aime, tu peux te fier à moi et suivre mes conseils sans les discuter. Évite, je t'en supplie, toute occasion de te trouver seule ou de causer avec la personne à laquelle tu parlais tout à l'heure.
— Bien, frère, répondit simplement la jeune fille.
Il ne lui vint même pas à Tesprit de discuter ce que lui demandait son frère. Il avait toujours été si complètement bon pour elle que, puisqu'il la priait de faire une chose, il fallait que cette chose à faire fût impérieuse et nécessaire.
Rassuré de ce côté, M. de Mingen attendit et saisit enfin Toccasion propice. Il accosta Magarthy avec une politesse froide, destinée à cacher aux curieux du bord le but réel de son entretien. Là, dans un langage digne et précis, il lui signifia sa volonté, et lui déclara que, s'il avait le moins du monde à se plaindre d'elle, si le plus petit scandale éclatait, si elle le poussait à bout en quoi que ce soit, il n'hésiterait pas, sitôt le paquebot entré à Marseille, à la faire arrêter et à dévoiler la vérité sur le coup de pistolet tiré dans la cabine.
Magarthy, se sentant forte et soutenue en public, voyant le trouble d'esprit de M. de Mingen,
i» LES MAmiCUSS fiE LAr CRÉOLE.
renditi mlenaofr pôUp meDace;, déelap qu'elte était libre de faire ce qui lui plaisait et qu*elle conserve^ rail' cette liberté,, qu'elle n'héâiterait' pas à apprendre àmademoiselle de Mingen les droits qu'elle, audenae esclave, anoieofie fille perdue, avait sur son< frère, et qu'en France, au moindre geste de son ancien amant^>elie se mettrait immédiatement sous la protection des lois qui^ là, défendent^aussi bien le pauvre que le riche.
M. de MingeU' s-éloigna furieu&. Magarthy le suivit du regard, ett murmurant^ pendant quun sourire railleur se dessinait sur ses lèvres :
— Va, va! Tu n'éciiapperas pas au sort que je t'ai réservé!