MARSEILLE
Ces altercations menàçaDtes se renouvelèrent plosiears fois pendant le voyage. Magarthy semblait vouloir pousser à bout M. de Midgen, qui, lui, au contraire, faisait tout son possible pour se contenir et pour garder un sang-froid dont it> sentait qu'il aurait bientôt besoin.
Lorsque la créole avait appris le départ de son amant, elle avait, loin de chercher à s'y opposer, fait la moriey suivant Texpression populaire.
Laissant M. de Mingen faire ses préparatifs, elle avait aussi fait les siens. Elle avait placé tous scb enfants chez une de ses anciennes amies, en qui
iSl LES MARUGES DB LA CRÉOLE.
elle avait une certaine confiance; puis, après avoir vendu la propriété que lui avait laissée son amant, elle avait tout réalisé, en y ajoutant les premiers cinquante mille francs, et n'avait laissé dans rtle qu'une somme nécessaire pour subvenir aux besoins de ses enfants et payer leur voyage en France, car elle comptait en rappeler une partie au moins près d'elle aussitôt après son installation.
Elle s'était embarquée quelques moments après M. de Mingen, et nous avons vu dans les chapitres précédents la scène par laquelle elle avait ouvert la série de persécutions qu'elle voulait faire subir au Français, pour le décider à acheter son silence au poids de l'or.
Rouée vulgaire, elle était incapable de saisir les fils d'une vaste intrigue et de les réunir dans sa main, mais elle savait harceler méchamment sa victime, tout en gardant, aux yeux des étrangers, les apparences du plus grand calme.
Quelques passagers, qui la connaissaient de vue et de réputation, l'entourèrent de galanteries, ne regardant point du tout comme un déshonneur de succéder momentanément à un gentilhomme aussi accompli que M. de Mingen. Mais elle poursuivait un but trop sérieux pour ne pas dédaigner, en ce moment, des adorateurs, quelque riches qu'ils fussent.
Jamais M. de Mingen n'avait été aussi malheareux. Cette femme empoisonnait son existence. Il aurait donné immédiatement une forte somme pour en être débarrassé à tout jamais. Mais la Magarthy Tignorait. En attendant le moment d'agir, elle jouait avec sa victime, comme le chat joue avec la souris qu'il finira par étrangler.
En vue de Marseille, une dernière explication, la plus terrible de toutes, eut lieu. Des menaces violentes furent faites de part et d'autre : M. de Mingen menaçait de la justice, Magartby menaçait du scandale, et tous deux, après s'être mesurés du regard, descendirent à terre.
M. de Mingen avait résolu de ne point perdre la créole de vue ; mais à peine tous les passagers débarqués, elle disparut, suivant probablement quelqu'un de ces portefaix qui conduisent les voyageurs dans des hôtels borgnes, ou bien se rendant directement à Paris par la voie la plus rapide.
M. de Mingen fit prendre des informations par la police, mais il n'apprit rien. Il était très difiScile de retrouver Magarthy dans une cité aussi populeuse, d'autant plus qu'il ignorait le nom qu'elle s'était donné, en débarquant en France.
Il n'était pas tranc(uille et craignait encore quelque nouvelle aventure désagréable ; aussi se hâta-t-il
tu h6S iTÀftlAGES BE hk CRÉOLE.
de tneltre ordre aux affaires qui le rèlenaienl à Miarseitley pour se rendre à Paris, où il trouverait les moyens de soutenir la luttj^.
Il réalisa tout ce qu'il put en irillets de banque, valeur la plus commode à emporter, et serra dans son portefeuille, qu'il ne quittait jamais, une somme dé deux cent cinquante mille francs destinée à payer, aussitôt son arrivée dans la capitale, un petit hôlel dont un de ses correspondants lui avait parlé, et qu'il voulait occuper immédiatemenl.
Avant de s'éloigner définitivement, il se rendit chez le banquier sur lequel était tirée la seconde traite de cinquante mille francs qu'il avait donnée bf Magarthy.
Il apprit là que cette somme avait été touchée le matin même par une femme paraissant une créole, qui avait donné pour adresse un des plus pauvres hôtels d'un quartier éloigné, et pour nom celui de baronne de Saint-Denis.
Voulant tâcher d'en finir et savoir au juste ce que prétendait Magarthy, il se rendit à l'adresse indiquée et demanda la créole sous son nom d'emprunt. Elle avait quitté la veille la maison, après avoir payé sa note, et n'avait pas reparu.
Désolé de cette tentative manquée^ M. de Mingen revint à son hôtel, où il annonça son départ pour le lendemain malin. Sa sœur n'était restée
LES MARUfiES DB LA iGRÉOUB. 135
qu*un jour à Marseille, il Pavait envoyée de suite avec ses domestiques chez une parente qu'ils avaient dans les environs de Paris. Il était resté seul dans un des plus beaux hôtels de la ville.
Rentré chez lui, brisé de fatigue par toutes ces allées et venues, il ne tarda pas à se coucher et à s*endormir profondément.
Il dormait depuis un temps qu'il lui eut été impossible de préciser, quand un coup assez violent frappé à sa porte le réveilla en sursaut. Croyant que c'était le garçon qui venait lui apporter quelque dépêche importante et pressée, il alla ouvrir, et vit avec étonnement entrer Magarthy.
Il recula attéré, tant cet excès d'audace le terrifiait :
— Encore vous! s'écria-t-il, que venez-vous faire ici?
— M'expHquer tranquillement... Voulez -vous qu'à la fin je vous laisse en paix jouir de votre fortune? que j'oublie votre indigne conduite à mon égard?
— Je n'accepte pas ce reproche, vous le savez. Ma conduite, que vous trouvez indigne, je la trouve, moi, fort loyale. Mais là n'est pas la question. Que me voulez- vous?
— Oh ! je le vois, vous allez encore m'ofifrir de l'argent, dit-elle avec tristesse.
13S LES ilARlA^fES DB U CRÉOLS*
fàuf ctofiger àe rie. Seul MUieu d'Md jeune fille qui a droit aux hommdgiôs An moiidé, il favt qtfe mû ùùf^àiié îoh oeHie d*ùti ^èVe de famille. On fie doit pas pouvoir dire qué maddinoiselle db Stiiigeti a élé élevée à une triste écote, él que \éi dérègleaiefits du frëi^e pourront un joufr servir é%t* euse aux déréglementé de la sœur« Hélas! je n'ai que trop tardé à prendi*e cette résolution !
Magarihy continuait à sangloter, et à cbaqw mouvement^ elle faisait en arrière un pas itiiper^ deptible qui la rapprochait du lit.
'— Il ne me reste donc maintenant que le dëses^ poir! Eh bien, soit! Je devais nà'attendre à ce qui m'arrive. J*expie aujourd'hui mon passé. Mais le châtiment est dur !
— Ne croyez pas que je veuille vous reprocher lin passé auquel j'ai promis de ne jamais faire allusion...
— Non, je le sais. Vous êtes trop généreux pour cela. Mais je n'en suis pas moins punie. Ëh bien , j'accepte ce châtiment. Venant de vous, il est moins pénible que venant de tout autre. Mais cet enfant que je porte dans mon sein, qui lui, n'a pas demandé à naître, pourquoi le punir de crimes dont il est innocent? Ce que je vous de^ mande, c'est que cet enfant sans nom en ait un, recoÉnaissez-Ie..
hU iUAlii&CS DE U CB£ouS. 139
-^ Misérable! is'écria M. de Mingen. ËDCore eette infâme calomnie !
II ne^ntinua pas, tant il fut effrayé du prompt effet que sa violente apostropiie avait produit.
Magarthy était là, épouvantée, le désespoir peint sur la figure. Elle leva les bras au ciel, les agita dans un excès de désolation impossible à rendre, recula de quelques pa3, et, faisant un demi tour sur elle-même, vint tomber la face sur Toreiller qu'elle Jnonda.de larmes.
M. de Mingen se demanda si ce n'était pas lui qui avait tort. Ce ne fut qu'un éclair dans sa pensée, il était trop sûr que Tassertion de la créole n'était qu'un atroce mensonge.
— Peut-être, pensait-il, la malheureuse doutet-elle? Peut-être croit-elle que je suis vraiment le père de cet enfant?
Il revint près d'elle, décidé, sinon à la consoler, dti moins à lui faire entendre quelques paroles plus douces. Il voulut la relever, et ce simple mouveaient suffît pour faire tressaillir Magarthy. Elle se releva, et, s'éloignant rapidement du lit, s'écria :
— Non, non, laissez-moi ! Il ne me reste maintenant qu'à mourir! Laissez^moi! laissez-moi!...
Ët« se précipitant ver^ la porte, elle l'ouvrit et s'élança dans l'ombre du corridor.
M. de Mingen resta un moment abasourdi de
oeUe brusque sortie. Puis il courut sur les traces de la fugitive, décidé à Tempécher de commettre un acte de désespoir qu'il croyait imminent.
Comme il atteignait l'escalier, il se heurta contre un garçon, qui pénétrait à son tour dans le corridor aboutissant à Tappartement de M. de Mingeu,
— Ah! monsieur, dit le garçon, je suis en retard. Je venais vous éveiller, mais je vois que c'est inutile maintenant.
— N'avez-vous pas vu, dit M. de Mingen, sans faire attention à ce qu'on lui disait, une femme sortir tout à Theure de ce corridor?
— Oui, monsieur, c'est une nouvelle arrivée d'hier, madame Bourbon.
— Bourbon...
— Oui, monsieur, elle vient de partir à l'instant. Elle a payé sa dépense, il y a une heure, et a envoyé chercher une voiture qui l'a attendue longtemps, et dans laquelle elle vient de monter.
M. de Mingen ne pouvait plus rejoindre Magarthy. Il hésita sur ce qu'il avait à faire et se décida enfin à rentrer et à s'habiller. Le garçon de son côté retourna à ses occupations habituelles.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il vit de nouveau la porte de M. de Mingen se rouvrir, et celui-ci paraître sur le seuil, la figure bouleversée et prononçant ce seul mot :
— Voie, volé!
— Monsieur a été volé ! s'écria le garçon. Je cours prévenir le commissaire de police.
— Non, non, répondit M. de Mingen, qui se remit promptement et voulut à tout prix éviter un scandale. C*est peut-être une erreur. J'ai été étonné de ne pas retrouver mon portefeuille à Tendroit où je le mets d'habitude. Mais je me souviens maintenant de ravoir enfermé hier soir, avant de me coucher.
— Voilà un gentilhomme qui me semble parfaitement fou! murmura le garçon, en se remettant à son ouvrage.
M. de Mingen avait encore une fois été la dupe de Teffrontée comédienne. Cette leçon devait lui profiter et Tempécher de croire dorénavant à là désolation des femmes des plaisir.
— Heureux! murmura-t-il en s'éloignant, si j'en suis quitte maintenant!
iU