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PARIS

Nous franchirotrs d'un coup l'espace de quelques mnîs, si vous le voulez bien, et nous arriverons de suite à répoque où la première installation deMagarthy était un .fait accompli. Disons seulement qu'elle avait fait tenir de l'île toute sa progéniture, eMsistaïKt en trois filles : Mézélie, Miany et Léonie , totites trois bonnes et gentilles à x^roquer. Mézélie, rainée, fut placée dans un des premiers étaUissemeol^ religieux de Paris, un couvent en renom du £aubourg Saint-Oermain. C'était un peu eher» mais la quarteronne n y regardait pas de si près quaBd elle avait une idée Oxe. ites deux autres

furent confiées à une bonne gouvernante , et Magarthy attendit un moment favorable pour mettre à exécution Tidée qui la poursuivait depuis longtemps. Le vol fait à Marseille lui avait profité, contrairement au proverbe. Un peintre, qui fut quelque temps et gratuitement son amant, la lança dans une société mixte, comme une jeune veuve millionnaire des colonies.

Magarthy, ou plutôt la baronne de Saint-Denis, après avoir tàté Paris en tous les sens , avait bien vile compris qu'elle pouvait y faire autre chose que le métier aléatoire et souvent ennuyeux d'hétaïre en permanence. Elle devina, d'après les conversations qu'elle entendait autour d'elle dans les tables d'hôte fort convenables qu'elle avait adoptées en arrivant à Paris, qu'une certaine société pari« sienne est généralement peu difficile à abuser. Bien des portes, qui tiennent un milieu honorable entre les portes à deux battants , gardées par des suisses en poudre, et les portes bâtardes du proie* tariat, s'ouvrent sans trop de difficulté aux étrangers. Une fois admise dans, une seule de ces maisons tierces, elle n'était pas en peine de se faire inviter dans d'autres du même ordre* Le tout était donc de trouver un introducteur. Tout le monde connaît les tables d'hôte de Paris , depuis la modeste pension bourgeoise de la rue CopeaUt depuis

les dîners à deux francs des Balignolles JQsqa*à la table du Grand Hôtel: elles se ressemblent presque toutes* Ce fut à Montmartre que notre créole donna la préférence la plus marquée. Dans la Cité Yéron se réunissait alors une petite société composée de journalistes, d*employés célibataires, de peintres et de sculpteurs* Le prix de la pension était modéré, mais Ton y mangeait bien et Ton y observait les lois de la plus grande décence ; ces réunions n'en étaient pas moins fort gaies. Il y avait un piano dans la salle où Ton dinait, et souvent on faisait de la musiqiie après le repas; puis Ton causait de choses et d'autres, d'art, de littérature ou d amour jusqu'à une.heure assez avancée. Magarthy avait adopté une tenue de circonstance... Ne saèhant rien des usages du monde, elle avait le génie ou l'instinct des singes, comme vous voudrez. Ainsi elle avait étudié les allures d'une jeune femme, nouvellement veuve, qui demeurait dans sa rue et dont la réputation était excellente. — Voilà mon affaire, se dit Magarthy, et elle se. mit à copier ce modèle. Démarche, toilettes, parler nonchalant, elle imita fidèlement et fut en état de servir au public, dans sa propre personne, une jeune veuve parfaitement conditionnée* Sans être bégueule ^ elle avait l'art de paraître vertueuse, et bientôt elle eut conquis tous les coeurs d'homme à la table d'hôte de la cité

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VëroD. Un peintre surtout la remarqua ei kî fit une Gour en règle. Elle prit adroHemeat des infor^ mations, sut qu'il ayait quelque talent, peu de fortune, mais qu'il était fort bien vu au ministère et qu'il attendait une commande du gouvernement^ laquelle commande le forcerait à s'éloigner de la France dans un mois ou deux peut-être. Tout était M mieux pour Magarthy , et elle consentit à lui donner des espérances, à la condition qu'il l'iatro^ duirait'dans quelques maisons faciles fréquentées par les artistes... ce qu'il s'empressa de laire avec beaucoup de grâce et d'adressç. Magarthy ne fut point ingrate et consentit à se donner^ pour la première fois de sa vie. Elle était certaine du départ du peintre, et son sacrifice ne dura en effet qu'une quinzaine de jours. Mais elle avait toujours gagné quelque chose, car en peu de temps elle fit un certain nombre de connaissances et ne fut plus isolée dans ce grand désert peuplé nommé Paris. Une fois installée, elle commença à donner carrière à son imagination. Il lui fallait un entourage et pour cela elle donna quelques soirées; il lui fallait de l'argent frais ^ car elle ne voulait pas trop écorner son capital, et elle écouta un agent de change qui, en outre de superbes cadeaux , lui fil gagner de petites sommes assez rondes à la bourse. Bref, elle mena pendant sept ou huit mtts une vie

Lift lURUAES Dl LÀ GRÉOLB» «47

IraaiiaiUe à bft surface; auôan scandale^ aocuat indîse^étioD ne Ytarent la troubler dans soo oùm* ffieree d'antour. Car elle cootiauait à se livrer ^ nK^ennaiit fioance, à tous ceux qui lui paraissaient mériter sa eoofiance.Elle gagna assez d'argent, sans rien perdre de son prestige aux yeux d*un moinde^ fon indulgent du reste, et qui ne crie jamais lorsqu'où ne lui erèye pas les yeux» un monde facile qui les ferme même assez facilement sur certains détails de la vici qu'il apprécie très philosophique* ment. Elle était fort attrayante, nous le savons, el le rôle de jeune veuve , qu'elle continuait à jouer et datfs lequel elle faisait chaque jour des progrès sensibles, ajoutait encore du prix à sa possession. Ses enfants lui servaient de porte-respect, et aucun de ses amants ne dénonçait trop haut sa facilité à accepter les billets dé banque : c'était pour sa famille!

Combien eut-elle d'aventures galantes? Nous l-ignorons. Toujours est-il que la maison marchait sur UB assez bon pied. Ses petites soirées attiraient bon nombre d'artistes de cinquième ou sixième ordre. EHe avait Tart de cacher sa suprême ignorance sous une feinte couche d'enthousiasme. Elle qui n'eâtendait absolument rien à tout ce qui n'était pas argent ou corruption, se prit à poser pour le genre amateur. Elle emmenait ses filles au musée

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du Louvre; elle assistait aux premières représentations et ne manquait pas un des concerts du Conservatoire. Elle se leva même un jour à six heures du matin pour aller au grand concours, écouter le fliême morceau joué dix fois de suite sur le même piano, le même air varié joué, une fois seulement, mais sur quatorze violons à tour de rôle, et, dans la cour du Conservatoire, elle couvrit de baisers Thea* reut deuxième prix de piano et le premier accessit de violon, qui étaient le fils des deux bonnes bourgeoises entrevues je ne sais où. D'une prudence excessive, elle ne prenait jamais le haut du pavé dans la conversation et ne se risquait qu'à bon escient. Toutes ses paroles étaient, comme son caractère et^a toilette, de circonstance, copiées, imitées , mais ni revues ni corrigées. Elle répétait sans les comprendre des phrases choisies par elle dans les conversations précédentes et qu'elle avait cousues tant bien que mal dans son cerveau. Réalistes^ idéalistes^ romantiques et classiques étaient ses grands chevaux de bataille... sa réserve qu'elle ne lançait que dans les cas désespérés. Mais, comme elle était jolie, que ses yeux . pétillaient d'une malice bienveillante (elle avait copié le regard de mademoiselle Lemercier dans les Aender-votis bourgeois) et qu'en:fin on était bien traité chez elle de toutes façons, la veuve des colonies eut qudque

LES BfARIAGES DE LA CRÉOLE. 149

succès, restreint, il est vrai, mais réel cependant. Elle pensait à Favenir! Trois filles à élever, ce n'est pas une petite affaire ; elle aurait voulu trouver un mari. Oui! un mari légitime, riche et bien posé. Tel était le vœu de Magarthy. Seulement il lui manquait pour cela bien des choses encore. D'un côté, elle ne se trouvait pas ass^ez riche, de l'autre elle avait conscience de sa profonde ignorance. Ne savoir ni lire ni écrire est quelquefois une terrible chose, et Afagarthy n'était pas plus avancée sous ce rapport qu'à Bourbon. Sous le prétexte d'une myopie complarisante, elle se faisait lire ses lettres par la petite Miany et n'y répondait jamais que verbalement.

— C'est si ennuyeux d'écrire, disait-elle, et si amusant de causer! J'aime mieux le Moët qui mousse que le Moët frappé. Or qu'est-ce que c'est que l'écriture? Ce sont des paroles gelées.

Elle avait dû voler la phrase à un vaudevilliste de Ba-ta-clan.

Enfin, aurait-elle su écrire, qu'elle eût encore été d'une extrême circonspection dans ses correspondances. Elle avait tellement entendu répéter, dans son extrême jeunesse, par les habitués de M. de Cerny, par ses premiers amants de Maurice, les vieux proverbes suivants, usés maintenant en Europe, mais qui ont toujours le plus grand succès dans

les colonies : Les paroles volent^ les écrits restent; — les écrits sont' des ' mâleSy les paroles sont des femelles; — dMinez^moi trois lignes de técrititre d'un homme, et je le fais pendre; ' — parle y parle, on ne te coupera pas la lûngue; écris ^ on te coupera la tète! Magarihy les avait tellement écoulés, disons-nous , qu'elle s'était promis de né jamais toucher une plume. Mais, par une inspiration d^astuce innée, depuis qu'elle avait Tàge de raison, elle n'avait jamais laissé passer l'occasion de mettre la main sur tous les papiers qu'elle pouvait saidr : kttres, notes, factures, manuscrits, pétitions, invitations, tout en un mot, sans choix et slans discernement, tout lui paraissait bod. Elle était poussée par un secret et fatal instinct qui ne pouvait la tromper^ et elle en était arrivée à remplir presque entièrement une malle dé ces papiers dérobés partout depuis vingt ans et plus. Quelquefois elle soulevait le couvercle de sa boite à la malice, comme elle appelait ce coffre, et frappait du pied en contemplant cet amas de paperasses.

— Si je savais lire au moins ! Il y a peut-être de quoi faire fortune là-dedans.

Savoir lire! Mais comment faire? Comment prendre des leçons* d'une façon assez secrèle pour ne point être découverte en flagrant délit d'ignorance? Là était toute la question, et Magarthy, qui avait

une peur atroce de se trahir, continuait à feindre la myopie et, n'osant confier à personne Texistence de sa boîte à la maliccy allait comme devant, accumulant les papiers et résolue à n'apprendre décidément à lire que lorsque le coffre serait plein. Un soir, une dernière lettre ayant forcé Magarthy à mettre le genou dessus pour le fermer, il fut décidé par elle qu'elle commencerait ses études classiques dès le lendemain.

Si elle n'avait ni foi ni loi pour les autres , en retour Magarthy ne se manquait jamais de parole à elle-même. Aussi, dès le lendemain, à midi et demi, dans sa toilette la moins voyante, elle prit un fiacre et se ûi conduire à la place du parvis Notre- Dame. Puis, après avoir renvoyé la voiture, baissé son voile et regardé attentivement autour d'elle si aucune de ses connaissances ne se trouvait là, elle se dirigea vivement vers le pont de TArchevéché et s'arrêta devant l'échoppe d'un Écrivain public. La porte s'ouvrit, après que la créole eut frappé au carreau ; elle pénétra dans l'étroite case, s'assit sur un mauvais fauteuil, et, s'adressant au plumitif , lui dit :

— Monsieur, j'ai à causer avec vous confidentiellement.

l'écrivain bu pont be l'archevêché

Pourquoi était-elle descendue précisément à cet endroit?

Il y avait six mois de cela , Magarthy, passant sur le pont de rArchevéché, avait vu un rassemblement assez considérable devant la boutique d'un écrivain public. Deux agents de police et cinq soldats entouraient un homme et remmenaient du côté de la préfecture.

— Quy a-t-il donc? demanda-t-elle à une tnarchande en plein vent, qui avait étalé ses pommes et ses poires sur le parapet.

— C'est M. Lenoir, Técrivain public, qu'on emmène.

— Et qu'a-l-ii fait cet homme?

— C'est un ancien forçat libéré ; il a rompu son ban et ils l'ont pt^é ce matin, les gueux! Ils trouveraient une aiguille dans un champ de luzerne.

— C'est donc un assassin que ce M. Lenoir?

— Lui, le pauvre cher homme! Jamais! C'était pour des bêtises... des fausses signatures.. . des misères, quoi! Si ça fait pas suer? Il a fini son temps c't' homme, il ne doit plus rien... Pourquoi qu'y pourrait pas travailler à Paris? Un si brave homme!. Et qui n'était pas chien... Il m'a payé plus d'u5 canon chez Alexandre Dumas.

— Comment! Alexandre Dumas...

— Eh! oui. Le marchand de vins . vis-à-vis la Morgue. II est fichu d'en attraper poiir cinq %ns ! Attends, toi... Eh! pas manchot! j'vas t'aider à tripoter mes pommes... A bas les pattes !

La marchande laissa Magarthy, pour courir sus à un gamin qui s'amusait à vanner ses pommes. La créole continua sa route sans plus penser à l'arrestation de l'écrivain.

Deux jours avant la visite dont nous avons parlé à la fin du chapitre précédent, et six ou sept mois après sa conversation avec la marchande de pommes, Magarthy, passant par hasard sur le même pont, aperçut à la porte de l'échoppe l'homme qu'elle avait vu entre les mains des soldats quelque temps

aup^favaot. . Il fi^qriait) trai>quiUemeot une.ipipe courle et noire, le dos appuyé au chambranle de la porte et .les deux mai9s.dans ses poches. Sa physro<* nomiejtrappa JAagarthy., et, quoiqu'elle n'eût besoin de nef)., elle .s'adressa à la marchande :que nous conQaissoAs,, et ki^demanda le prix de ses poires et de;se3 poinmes.,Puis, après avoir fait un achat insignifiant, subitement croqué par Miany^Léonie et la gouvernante, Hagarthy dit à la marchande :

— Tiens, Técrivain n'en a donc pas eu pour cinq ans? . ,

— .Six mois, seulement! C'est un malin... il les a roulés et a obtenu de rester à Paris... Il est si savant; pardon, faut que je vous quitte : — c'est: minette qui miaule... Elle s'ennuie chez nous toute seule c'H' bêle; je l'amène tous les jours... Pourvu qu'elle ne fasse pas ses petits dans ma capeline neuve!

Magarlhy continua sa promenade et se mit à réfléchir : — t Cet homme est savant et ignoré... je peux apprendre à lire avec lui... Personne n'ira me chercher là et je ne |ui dirai pas mon nom. Il sort de prison : il doit être sans le sou ! Et puis, je pourrai lui dicter des lettres ou lui en faire copier... J'aurai peut-être besoin de plusieurs exemplaires... car, si je trouve.;, ce que j'espère... Eh bien^ il pourra m'étre très utile! »

Le résultat de ces réflexions fit que Magarthy s'en vint, ainsi que nous Ta von s dit, frapper à la porte de Técrivain public.

Simon Lenoir, c'est le nom du maître de l'échoppe, était un homme de quarante-cinq à cinquante ans., Sa physionomie, sans être précisément repoussante, avait quelque chose de bas, d'ignoble qui ne prévenait pas en sa faveur. Sa photographie était facile à faire. Des cheveux d'une nuance cendrée, un front fuyant, Tarcade sourcilière proéminente, des yeux couleur de vitre, de ces yeux qui voient, la nuit, et dans lesquels on ne voit pas! Un nez long et gros, dont les narines larges et élastiques frémissaient soudainement lorsqu'un désir quelconque venait éveiller ses appétits, une bouche aux lèvres minces, dont la lèvre supérieure dépassait un peu celle d'en bas, qui ne se voyait même presque pas, grâce à Thabitude qu'avait Simon de la ronger continuellement avec les dents du haut; des pommettes saillantes et violacées; dés maxillaires très développées ; des oreilles fines, un menton pointu, un cou court, les épaules voûtées, les bras longs, les mains menues; des pieds énormes supportant deux jambes maigres, piédestaux d'un abdomen régence^ abdomen d'ivrogne et de débauché. Cet homme était marqué des slygmates du vice. Il avait été jeune; on l'avait aimé.

choyé,|caressé peut-être! Mais, quand Dieu Tavait mis dans le meilleur chemin, appuyé, d*un côté par Tamour de sa mère, de Taulre, par celui d'une femme, il avait choisi bénévolement la route de Tinfamie. Son histoire était celle de bien d'autres, il avait dissipé la dot de Tépouse, dévoré le peu de fortune de la mère et perdu jusqu'au dernier sou de son petit patrimoine : tout cela, pour chercher des plaisirs impurs et des amitiés ignobles ! Sa mère était morte, à rhôpital, des suites des privations qu'elle s'était imposées à un âge où elle aurait eu, au contraire, besoin d'un redoublement de soins et d'attentions. Quant à sa femme L... £h! mon Dieu, quand une-àme est brisée par le désespoir; quand on a vu fouler aux pieds toutes les naïves croyances de son cœur; quand, au lieu d'un peu d'amour que l'on implorait à genoux, on n'a reçu que des injures; quand l'homme dont on avait fait un fétiche s'est abaissé devant vous à toutes les ignominies, est-il surprenant qu'on se fasse une autre existence lorsqu'il en est temps encore? La femme de Simon Leuoir porte un autre nom et il ignorera toujours sa destinée... Quant à lui, la mort de sa mère et le départ de sa femme le trouvèrent insensible. L'ivrognerie et le vice l'avaient hébété. Il ne songeait qu'à satisfaire ses passions. Mais lorsque arriva le moment où, après

avoir viepdu sa montre pour s^ouper avec une hor-^^^ rible poissarde, après avoir doDoé à uo raarchaDd de vins son dernier gilet, eu échange d'un verre , d'absinthe, il se trouva vis-à-vis du suicide 014 du , crime, il n'hésita pas. Il vola aux étalages, tricha au^jeu et enfin fit des faux en grande quantité. . Malgré son habileté, il. fut dénonce et pris. Dix. ans 4^ travaux forcés furent le châtiment de sa,, vie misérable. Mais la force d'inertie, cette force la plus fatale et ia plus rétive de toutes, ne r^ban,-^ donna jamais. lin'aimait pas la lutte et, cédant san;^ cessç au courant, il ne s'alarn^ait de rien. La. perspective du bagne n avait rien qui Peffrayâl., aif contraire! — t Je serai employé aux écritures, disait-il, et, en travaillant bien... je gagnerai dç quoi boire et fumer... Tout est là ! Dans cinq ans, . si je fais preuve de bonne conduite, dans cinq ans j'en aurai vu la farce... d'ailleurs, ça me reposera... et après?.. • dame! alors comme alors! Donnez-moi du feu, gendarme. »

Simon ne s'était pas trompé : au bout de cinq années il fut rendu à la liberté; mais interné à Caen, son pays natal... où il se fit, en vrai philosophe, artiste décrotteur. Enfin, croyant, qu'on ne pensait plus à lui à Paris, il y vint à pied, eu se pavanant dans des souliers volés, dans une redingote décrochée à la porte d'un teinturier et avec

un chapeaa échangé contre sa casquette dans un café. Là, il chercha à utiliser ses talents d'écrivain et courut tous les bureaux de copistes, jusqu'à ce • qu'il s'entendit avec l'écrivain du pont de TArchevéché qui lui céda son fonds tout meublé, tout prêt, moyennant une redevance journalière de ttn franc cinquante centimes. On trouvera peut-être, que cela est cher ; mais il faut savoir que tous les ^écrivains publics ne sont pas malheureux, tant s'en faut : cela dépend des endroits et des individus. Prétait-ce pas une fortune pour un forçat libéré de ^é trouver tout d'un coup chef (rétablissement y sans avoir ni patente à payer, ni permission à de- Asandei*, car la profession d'écrivain public peutêtre exercée par tout le nionde sans aucune formalité. Aussi se passe-t-il des comédies et des drames bizarres derrière ces petits carreaux et cette porte à rideaux rouges sur laquelle on lit : Célérité et discrétion! Mais ce n'est pas à nous à dévoiler les turpitudes de ce reste des anciennes mœurs de Paris. Tous ces gens-là disparaîtront où subiront la loi commune. Bref, la barraque de Simon Lenoir était placée dans un endroit très favorable et suffisamment à l'écart pour qu'on pût s'y rendre en secret. Ses pratiques étaient les pauvres du Parvis, les parents des malades et les employés de l'Hôtel-Dieu, toutes les femmes des rues infectes,

toutes les revendeuses du marché silué devant la Morgue et enfin un grand nombre de personnes se rendant au palais de justice ou à la préfecture. L*un dans Tautre, Simon se faisait dix francs par jour ; mais ce n'était pas là le quart.de ce qu*il aurait voulu pour ses menus plaisirs... Toujours an cabaret, où il donnait ses consultations, tout en jouant au piquet et, en absorbant des liqueurs; attablé chaque soir dans les bouges, dont il était Toracle, cet homme n'avait jamais un sou devant lui. Aussi était-il presque en guenilles. Mais son monde le respectait parce qu'il était savant... parce qu'il était aimable avec ces dames,., et enfin et par dessus tout, parce qu'il avait été au bagne ! — Oui, c'est triste à dire, mais dans ces repaires de la paresse, de la honte et du vice, avoir été au bagne est un titre au respect et à la considération.

Lorsque Simon Lenoir fut arrêté pour rupture de ban et condamné à six mois de prison, avec menace d'une peine plus sévère en cas de récidive, tout le quartier du Parvis fut en émoi. Il subissait sa détention à Paris et il ne se passait pas de jour qu'on ne lui apportât, qui, du tabac, qui, un peu d'argent, qui, des fruits, etc., etc. Simon eut alors une idée qui réussit au delà de ses désirs. Il rédigea une pétition demandant au préfet de police l'au-

LES MARIAGES DE LA CRÉOLE» 16t

torisatiOD pour lui, de résider à Paris à la fin de sa condamnation et de reprendre son poste sur le pont de FArchevéché. Cette pétitioD courat de main en maio préalablement) dans le qaartierde Notre-Dame et fat couverte de nombreases signatares de la part surtout des dames propriétaires de certaines maisons. Dans cette pétition, on parlait de stk probité et de sa courtoisie^ oui, vraiment, il y avait ces deux mots : probité, courtoisie !

La préfecture de police, — et en faisant ainsi, elle a parfaitement raison.... — la préfecture de police accorde une certaine protection aux malheureuses qui sont inscrites sur le livre fatal de la prostitaiion. C'est avec la plus grande douceur, avec paternité, si j'ose employer cette expression, que sont traitées ces pauvres créatures dans leurs rapports avec la préfecture. On tient à ne pas les éloigner de Tadministration et à leur faire sentir que tontes dégradées qu'elles soient, elles peuvent encore invoquer la justice spéciale qui règle leur destinées. Sans nous appesantir sur ce sujet , qu'il nous sufiSse d'apprendre au lecteur que, grâce à la pétition et après informations prises , lorque Simon Lenoir eut fini ses six mois, le chef de la police municipale, qui était alors un petit vieillard spirituel et fort aimable, le fit venir dans son cabinet et lai dit ceci : — « Simon Lenoir, une pétition a

102 LES MâIUÂGES de Là CRÉOLE.

été adressée pour obtenir votre maintien à Paris... En sortant de subir une peine, pour rupture de ban 9 ii y a bien de Taudace à demander grâce! Mais, néanmoins; l'administration veut bien vous tolérer à Paris. Vous pouvez donc reprendre votre métier d*écrivain sur le pont de TArchevéché... Vous avez une conduite déplorable...! Assez! ne parlez que lorsque je vous interrogerai... Je ne vous demande pas de changer en rien vos habitudes... Vos pareils ne changent pas... Il faut du moins que cette inconduite serve à quelque chose, et voici ce que vous aurez à faire pour reconnaître les bontés de l'administra tion... Tous les samedis, monsieur que voici... — et il désigna de la main un jeune homme qui, traversant la chambre, s'arrêta un instant en face de Simon et sortit sans dire un mot... — monsieur passera à sept heures du soir devant votre boutique; vous le suivrez de loin, car il ne vous fera aucun signe, et là où ii s'arrêtera et vous tendra la main, vous lui remettrez un rapport de cinq pages au moins... de cent si vous voulez. Dans ce rapport, vous donnerez les noms des habitués des maisons qui vous seront désignés, vous signalerez la présence plus ou moins assidue des militaires en congé ou réfractaires ; une croix rouge à côté du nom indiquera que Tindividu dont il est question parle politique ^ vous comprenez!... En

oatre^si vous découvrez qaelque corruption exercée et réussie sur uo inspecteur, un agent de police ou même sur quelque indicateur ou contrôleur^ soit par des cadeaux, de la boisson ou d'autres faveurs gratuites, ne manquez pas de vous étendre là-dessus. Â part cela qui doit toujours être le fonds de votre rapport, vous direz tout ce qui vous paraîtra de nature à intéresser le service. Je vous sais intelligent. •• et j'espère que nous serons satisfaits de ce petit travail. Chaque rapport sera payé 20 francs et payé d*avance... Voici un napoléon pour celui de samedi prochain... Le second vous sera payé en échange du premier? Puis-je compter sur vous? »

— De tout cœur, monsieur... dit Simon... Je vous donne ma parole d'honneur...

Un sourire plissa légèrement les lèvres du vieillard qui ajouta :

— Bien! bien! Maintenant, un dernier avis... Si vous manquiez à faire votre rapport, si vous veniez une seule fois vous adresser à qui que ce soit à la préfecture, si vous laissiez deviner que Ton se sert de vous et si vos rapports n'étaient pas rédigés avec zèle... vous seriez immédiatement arrêté et, cette fois, vous ne sortiriez pas de sitôt de la surveillance. Vous êtes libre; vous n'avez pas besoin de vos papiers, je les garde! Soyez tran-

quille, on ne vous les demandera pas!... Adieu... à samedi, le premier rapport.

Et, tirant le bouton d'une porte, le vieillard poussa Lenoir dehors. Celui-ci tout abasourdi, resta un moment absorbé, puis secouant la tête.

— Bath ! je suis libre et j'ai vingt-neuf francs» eu comptant ma masse... Pourvu que la Hollandaise ne soit pas au clou !

Tel était maître Simon Lenoir, écrivain public sur le pont de TArchevéché, quand ayant absorbé son dernier sou et^ par conséquent, son dernier petit verre, il se trouva face à face avec madame la baronne de Saint-Denis.

Le loup et la hyène se saluèrent en souriant et voici ce que la hyène dit au loup :

l'oratoire aux lettres

— Monsieur Lenoir, étes-vous discret?

— Cest écrit sur ma porte ; je suis discret par detoir et par ioclinatioD, ajouta-t-il en saluant gracieusement... Il avait 6té sa pipe de sa bouche.

— Fumez donc, dit Magartby, ça ne me gène pas.

— Âh, merci bien! Yoyez-vous la pipe c'est tout pour moi, pauvre solitaire.^, triste exilé sur la terre étrangère... Cest dans la Reine de Chypre... mais pardon, c'est pour une lettre?

11 disposa son buvard.

— Non» monsieur, voici ce dont il s'agit : une

166 I4BS MARUGES DE LA CRÉOLE.

de mes amies qui a le malhear de ne savoir ni lire ni écrire» désirerait apprendre à lire seulement. •• Combien de temps croyez-vous qu'il faudrait pour cela?

— Deux mois au plus... mais en quoi...?

— Voilà! Mon amie est entourée de beaucoup de monde et, pour ainsi dire, mouchardée... pardon du mot...

— Faites... je le connais, le mot!

— Eh bien , mon amie me charge de vous faire les propositions suivantes : elle viendra chez vous, tous les matins y passer deux heures et elle vous donnera quarante sous chaque fois... Le jour où elle se croira assez savante, elle vous remettra cinquante francs. Acceptez-vous?

— Quarante sous, c'est peu... En deux heures, je gagne quelquefois dix francs!

— Ce sera trois francs, si vous voulez; mais pas un sou de plus... à prendre ou à laisser.

— J'accepte... Et quand commencerons-nous avec cette dame?... madame...? Comment se nomme-t-elle, ma future élève?

— Il entre dans ses conditions que vous ne lui demanderez pas son nom.

— Diable! c'est drôle, moi je m'en f... ahl par* don : je m'en moque ! Est-ce qu'elle viendra masquée, comme la reine Marguerite de Bourgogne?

— Âcceptez-Toas?

— Parbleu 9 oui... mais je veux des arrhes... un denier à Dieu... et que la leçon soit toujours payée d'avance.

— Vous êtes exigeant... enfin! soit : voici cinq francs d'arrhes et trois francs pour la première leçon... Demain à huit heures, je serai ici.

— Comment, cette dame qui ne sait pas lire?

— Cette dame-là... c'est moi! à demain! Elle s'éloigna rapidement.

— - Elle n'est pas mal, la petite mère... huit francs ! ma journée est faite et me voilà rentier !

Il ferma le contrevent vert qui clôturait ses quatre carreaux et se dirigea vers la marchande de tabac.

— Bigre ! lui dit la voisine : plus que çà de chic! une femme en chapeau, séducteur!

— C'est une amie à cultiver... Elle va venir tous les matins, et si, dans quelques jours, elle m'a tout à fait à la bonne j nous rirons peut-être... Viens-tu, j'paie une absinthe?

— Un canon, si ça vous est égal.

— Un demi-setier alors... poussons-nous du col... j'ai le rond!

Et ils entrèrent chez le liquoriste.

Au bout d'un mois, jour pour jour, Magarthy

168 LES KARlAQi» Iffi LA. CRÉOLKa

savait lire noo seulement rimprimé^ mais loatos les écritares... Ce fut un grand jour pour etie el, dans Texcès de sa joie, elle augmenta de dix francs la gratification promise à Simon.

— Lire! je sais lire! s'écria-t-elie luia fois qu'elle se fut enfermée dans le pefit cabinet où se trouvait la fameuse malle. Je sais lire...! Moi, Tesclave, la femme perdue, je vais donc pouvoir enfin fouiller dans cette mine que j'ai creusée depuis vingt années... Ah! ajouta-t«elle en plongeant sas deux bras daos le coffre et en remuant foKement les papiers, comme un avare qui se baigne dans son or... Je sais lire ! je sais lire !

Elle verrouilla' sa porte, frémissante de joie et de curiosité. En effet, elle allait enfin savourer le fruits de ses détournements multipliés... La nuit vint, puis l'aube, puis le jour, et elle lisait encore ! Elle accompagnait ses lectures de réflexions faites à haute voix, comme si elle eût causé avec quelque interlocuteur invisible. De fait, il y avait de quoi piquer la curiosité daus cet amas de paperasses, > et de singuliers secrets devaient être renfermés dans quelques-unes I

Magarthy a raison : on ne devrait jam^ confier sa pensée au papier... Malheur aux belles pécberesses qui ont la manie d'épancher le^r cœur dans de longues lettres, q(ie l'aniant égare ou se laisse

LBS ■ABIA6IS DE LA CBÉOLB. 19»

voler et qui peoTeot, qd jour ou Fauire, perdre les imprudentes ! Magarthy était telleineot persuadée de cela qu'il ne lui vint pas k Tidée, pendant qu'elle avait Simon sous la main, d*apprendre à écrire.

— Non, non; pas si sotte, se disait*eile! Savoir lire est bien sujQSsant. A moi, les secrets des autres et les miens! Je jure bien que jamais ma main ne trahira ma tête.

C'eût été un spectacle curieux de voir celle femme enfoncée dans un moelleux fauteuil, éclairée par deux lampes, dont elle avait retiré les globes dépolis afin d'y mieux voir, puiser dans le coffre qu'elle avait placé à sa droite, et jeter ensuite, dans uoe grande corbeille, les papiers qu'elle venait de parcourir. Car ce n'était encore qu'à un travail préparatoire qu'elle se livrait en ce moment.

— Encore de l'amour! c'est très louchant! Ah ! ah! c'est avant le mariage!... « Je t'aimerai toujours... nous ne nous quitterons jamais... La vie à deux, c'est le bonheur sur terre ! Pouvoir exister l'un près de l'autre, dans une jolie petite maison de campagne... se promener, le soir, au clair de la lune... ou s'embrasser amoureusement derrière les charmilles! » — Viande creuse !... ah! ah! qu'est-ce que cela? Des lignes qui s'arrêtent en route, c'est sans doute ce qu'on appelle des vers!

Voyons si c'est drôle des vers d'amoareax !.... Sonnet... qu est-ce que c'est qu'un sonnet? il est signé Lopez... ah! c'est ce capitaine qui voulait m'emmener en Espagne^ pour manger du chocolat deBayonne... Voyons... un sonnet de capitaine, ça doit être curieux :

a A MADAME SYLVIE GORDON !

« Oui, j'étais bien heureux et bien brave, Sylvie I Quand le fer et le feu me poussaient dans Cadix, Au tapis du hasard, j'allais jouer ma vie, Sans plus m'en soucier que d'un maravédis,

J'aurais, pour abreuver ma soif inassouvie . Trempé ma lèvre aux flots duStyx... mes yeux hardis Sur le trOne de Dieu se fixaient pleins d'envie... J'eusse attaqué. Titan nouveau, le Paradis.

Que suis-je devenu d'un seul mot de ta bouche? Un insensé qui tremble, ainsi que sur sa couche. L'enfant qui voit, la nuit, des spectres inconnus.

• Quand tu n'es pas venue et que lointaine est l'heure Du rendez-vous promis... je deviens fou... je pleure Et je voudrais mourir en baisant tes pieds nus. »

Dire qu'il y a des femmes qui se laissent prendre à ce galimatias-là! Pauvres dindes! ah! encore du style de soldat... c'est le conscrit qui part... c'est gentil ce récit qu'il fait à sa fiancée... j'ai vu un tableau comme ça... c'était un petit Breton, le bâton sur Tépaule, le paquet au bout du bâton ; sa mère l'embrasse, son père lui donne une bourse et

Jeanne-Marie ou une autre^^Bretonne au grand nez, s'essuie les yeux avec son tablier dans un coin... Il n'a rien oublié, le gaillard... pas même le petit chien qui le retient par sa veste... Et comme çà à Tair d*être vrai !... si sa fiancée a gobé celle-là, je la plains... Ils n'ont pas duré longtemps tes trois mille francs, pauvre chéri! mais tu ne pensais sans doute pas à ta fiancée à ce moment-là I... Et toujours la fin finale obligatoire : Amour pour la vie! L'amour a la vie courte à ce quil parait! oh ! les hommes!... tas de hannetons, va !... Bon ! une lettre de femme à ce petit baron qui m'a donné ma châtelaine et mon cachemire brodé or! qu'est-ce qu'elle lui dit? « Mon amour bouflS, — (le fait est qu'il Test... bouffi... de bêtise!) — mon amour bouffi, envoie-moi tout de suite, par ton domestique, un habillement complet d'homme... choisis ce que tu as de mieux dans ta garderobe... n'oublie rien, bottines, chemise, gilet, paletot, habit, par dessus, canne... enfin, de quoijaire un beau cavalier comme toi ! une de mes amies qui est juste de ta taille veut aller intriguer sou mari au bal masqué. Je te renverrai tout ça demain... Elle est très soigneuse!

A toi pour la vie (toujours!)

Chiffona. »

Il n'y a pas de m^l à çal.«. Tiens, encore la même écriture... oui, c'est encore d'elle... est-ce toujours aa petit baron? Non... « à M. M. Joseph Garnier. » Joseph Garn^er?... Qu'est-ce qu'il m'a donc donné celui-là? Ah! un châle de crêpe de Chine et un manteau de velours fourré. Il oonnais^sait donc Chiffonna? C'était un beau garçon, mais fat» ohl fat comme un paon qui fait la roue. Lisons :

« Mon amour bou£B (encore! le fait est que celui-là l'était aussi... bou£9 de vanité), mon amour boujffi, je t'envoie, par Louis, un habillement complet : bottines, chemise, gilet, paletot, habit, par* dessus et canne... enfin de quoi habiller un beau cavalier comme toi. (En voilà une qui ne fait pas de frais d'imagination!) C'est ^Somme du neuf. J'y joins mon chàle de Chine et mon manteau de velours garni de fourrure. Mets-les au clou ou vendsles. Je n'ai pas d'argent à t'envoyer... A ce soir au bal. Fais'toi beau !

A toi, pour la me (Parbleu ! je l'altendais), Chiffonna. »

La lettre est du 3 janvier 18... Comme ça se trouve! C'est ce soir-là qu'il m'a donné le chàle et le manteau. Pauvre Chiffonna! En voilà des rico-

LHS «iniAfiES OE LA CRÉOLE. 175

ebets! Il n'y a que moi qui ne donne jamais rien dans tout ça. Oh ! voici ane vilaino écritare et un affreux papier à chandelle: «A M. Volamayer(mon ancien avoué). Cest pour vous dire que je sais tout. La petite chèvre m*a tout raconté! Il faut cracher de suite cent balles à papa. Je sors de prison et je me f... du scandale... J'en ferai et du tapé, si je ■'ai pas Targent dans dix minutes. Je suis chez le mannezingue au coin... passez devant la boutique, J6 vous rejoindrai... Pas de danger, si on est gentil. Mais sinon ta femme saura ce soir le vrai nom de la marquUe des Variétés.

Signé : La Mazas. »

Je n*y comprends rien... ou plutôt... Tiens! tiens! C'est bon à savoir... J'aurais du m'en douter... Et le Volamayer n'a pas brûlé ça! — Une quittance maintenant : Loyers de Af "" Anastasie et Puldiéria,.. Deux trimestres d'avance... Reçu mille francs f de M. Granvillain. — Voyez-vous ce Granviliain... deux loyers en une seule quittance. Gros Lovelace, va ! Un congréganisle ! Il m'a donné deux mille cierges que Max m'a rachetés trois mille francs comptants : je n'ai jamais tant ri! — Mais voici une lettre bien froissée : « Â M. Stodelli, professeur <ie piano. > C'est celui à qui je dois mon

174 LKS MARU6ES DE LA CRÉOLE.

orgue Alexandre : « Misérable I ( ça commence bien) misérable! quand vous lirez cette lettre , je ne serai plus! Le charbon brûle et ma dernière pensée sera pour vous maudire ! Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter un pareil sort? Vous m'avez prise sans défense à quatorze ans! Vous m'avez avilie, vendue et presque tuée de coups et de mauvais traitements... Je suis vieille, j'ai quarante ans et je ne trouve plus le moyen de gagner un morceau de pain. Soyez maudit! Votre fille a aujourd'hui quatorze ans. La pauvre enfant est endormie sur mon lit... Je lui ai fait prendre des pavots; elle mourra sans s'en douter. Car je ne veux pas qu'elle tourne comme sa mère, je ne veux pas l'exposer à tomber entre les mains d'un homme semblable à son père... Soyez maudit! Le bon Dieu vous punira... Je n'y vois plus... Soyez maudit! misé... » — Elle sera morte avant d'avoir pu finir le mot... si elle est morte. Ah! oui... voilà un procès-verbal du commissaire de police joint à la lettre... Morte avec sa fille! Et pour un Stodelli, un ivrogne, un fou... Les femmes sont stupides! Oh! que de photographies ! A toi mon petit mari adoré, à toi pour la vie; — à toi, Arthur; — à toi^ Léopold; — à toi, Maria; — à toi, Jéronyme; — à toi, mon père; ^- à toi, ma mère, mon frère, ma sœur, mon onele, ma tante, mon cousin^ ma cousine, etc.

Quel déloge de à toi pour la vie! En voilà une manie de portraits-cartes ! J'en ai au moins cent cinquante... et je ne sais pas quel nom mettre sur la figure de quatre-vingt-dix! On me demande souvent la mienne. Non, non ! Ça compromet, et puis je ne veux pas qu'on puisse m'acheter pour dix sous chez un libraire! Ça m'humilie. — Des faveurs roses! « Vingt-deux lettres rendues, le 7 octobre 18... à madame la comtesse de Ghénallet. > Si jamais elle les revoit, elle aura de la chance...! A moins que... mais non! Elle est veuve... il n'y a rien à faire par là. — « Je vous renvoie vos lettres sur votre demande, bien que vous n'eussiez rien à craindre d'un galant homme. Elles prouvent d'ailleurs seulement que vous avez fait tout ce que vous avez pu pour m'aimer et que vous n'avez pas réussi... Elles ne peuvent être compromettantes que pour mon amour-propre. Mais moi, j'ai toute confiance en vous, madame : je vous les rends toutes. Soyez heureuse... Vous n'avez pu m'aimer et je vous aimerai toujours. Je ne vous le dirai plus, voilà tout. Je ne voudrais en rien vous distraire dans votre félicité... Je vais faire un voyage de quelques mois, de crainte que ma présence à Paris ne vous gène ou ne vous embarrasse... Adieu, madame, adieu ! > — C'est ce benêt de vicomte Dunoyer. Il était trop bon... voilà pourquoi on le

plantait h ! Et, ûe disa«l, Mdgartby jeta dédaignes^ sèment te paquet rose dans la corbeille.

Nous ne ponvùDs la suivre dans sa lectore acharnée. Il y avait de toUC dans cette malle. La société à tous ses degrés : les vices^ les vertus, les crimes, les bienfaits, les plaà viles turpitudes, comme les plus nobles actions... C'était une véritable encydo* pédie où la vie était décrite dans toutes ses phases. On y trouvait depuis la carte du restaurateur^ jusqu'au brevet At la Légion d'honneur. La grisette y hantait la grande dame, le forçat y coudoyait te prix Monthyon. Les plus nombreuses étaient les lettres d'amour et les lettres d'emprunts, les demandes de places ,* de secours ou de recommandations... Ces lettres qui ne se lisent presque jamais, qu'on fourre machinalement dans sa poche, en murmurant : « Je sais ce que c'est , je lirai ça ce soir! » Le soir, on n'y pense généralement plus. Mais, en dehors de ces banalités, il y avait dans cet énorme amas, quelques pièces précieuses pour Magarthy. Aussi passa-t-elle une autre nuit à trier ces chiffons et à les classer par ordre alphabétique dans une armoire à double serrure, qu'elle avait achetée pour cet usage. Sur le premier rayon, elle mit les affaires importantes; sur le second, les affaires à Vétude^ c'est à dire celles qui avaient besoin d'être approfondies ; sur le troisième , les

affaires^ pour renseignements^ et enfin sur le der- DJer, les affaires sans valeur. Puis, après avoir fermé l'armoire , Magarthy se frolta joyeusement les mains :

— Tout est en bon ordre, et je viendrai consulter ma bibliothèque tous les jours. Cette chambre sera mon oratoire^ et nul n'y entrera que moi.

Elle se décida alors à prendre un repos dont elle avait grand besoin.

— J'ai de quoi travailler maintenant, se dit-elle en se couchant; — par où commencerai-je?

l'union fait la forge

Magarthy voulait donc essayer son truc^ comme elle le dit plus tard à Simon. Seulement, elle se trouvait assez embarrassée sur la manière de procéder. Son but était le chantage , ses lettres , des outils; mais comment se servir de ces oulils-Ià? Il y a des choses qu'une femme ne peut pas faire, fùt-elie au dessus de tous les préjugés. Or Magarthy tenait à ne pas trop se compromettre. La police, en France, ne badine pas avec les intrigantes de la force de Magarthy, quand elle peut les happer eu flagrant délit de contravention au code Napoléon. Magarthy savait cela, et, par égard pour ses

enfants, il lui importait beaucoup de ne pas attirer les regards sur elle. Il lui fallait donc un complice, et elle pensa naturellement à Simon.

Quant à Técrivain, cette femme inconnue et ignorante, qui lui semblait à lui, Thomme des endroits ténébreux, une beauté éclatante, Tintriguait au plus haut point. Qui était-elle? que faisait-elle et pourquoi avait-elle appris à lire avec tant de passion? Quel était son but? Un but coupable sans doute... car Simon Lenoir ne croyait pas qu'on put en avoir d*autre... Du reste, si la créole avait compris Simon, celui-ci avait presque deviné Magartby. Les natures vicieuses se comprennent plus vite que ne sympathisent les caractères vertueux. Le vice se joint, s*accouple rapidement au vice. Deux honnêtes gens n'arriveront à se connaître intimement qu^après un certain laps de temps... Il y a dans Tbomme de cœur une certaine pudeur morale qui lui fait dissimuler ses bonnes qualités. Le vicieux, au contraire, fait parade de ses défauts, exagère ses mauvais penchants et leurs déplorables résultats. Il dit, il annonce comme réalisés les rêves lubriques ou criminels que son imagination corrompue a enfantés. Il entre ainsi bien plus vite en communion avec ses pareils. —Ainsi étaient Magartby et Simon Lenoir. — Ils ne se connaissaient que depuis un mois et, pendant les leçons.

LR8 maiAfiBS BE Lk GRiOLB. 181

Magartby pariait pea ; mats cependant, ils en disaient assez poar se juger, l'an l'autre, de force égale en ignominie. A Pair dont Magarthy lui avait demandé : — « Voas avez donc été au bagne, vous? » — Il avait compris que la créole avait une proposition sur les lèvres et il avait répondu assez légèrement :

— Oh! mon Dieu, qui est-ce qui ne va pas un peu au bagne, dans sa vie?

— Qu'est-ce que vous aviez donc fait, contezmoi gà !

— Oh ! vous le savez bien : la marchande de pommes vous Ta dit.

— Et comment savez-vous que la marchande me Ta dit?

— Elle a des bontés pour moi, et puis je lui paie à boire.

— C'est donc pour ça qu'elle m'a suivie, l'autre jour, jusqu'à la Halle, comme vous m'avez suivie, l'autre soir, jusqu'à la place Saint-Sulpice?

— Vous voyez donc tout, vous?

— Je suis un peu méfiante et je n'aime pas être suivie. Heureusement qu'il y a plusieurs portes à Saint-Eustache et deux sorties à Saint Sulpice.... Cest très commode, les églises, pour se débarrasser des fileurs!

— Madame parle argot?

iSt LES MARUGES DE LA CRÉOLE.

— C'est un mot qae j'ai retenu d*un ami à moi... — Comme ça, vous avez fait un faux et vous avez attrapé dix ans de pré?

— C'est à dire que s'il fallait mettre tous mes travaux dans ce genre-là , à côté les uns des autres, je pourrais tapisser ma barraque avec moins du tout.

— Et comment cela se fait-il, un faux?

— Ça, ma chère dame, ça n*est pas comme la lecture.. • Je ne donne pas de leçons de ce genrelà. J'aime mieux le pont de rArcbevéché et le vin à seize du père Charles, que le port de Toulon et le bouillon au suif de lampion du bagne... C'est fini de rire! Je suis un honnête homme, maintenant... un bourgeois rangé des voilures.

— En vérité?

En disant cela , Magarthy le regarda d'un air si comique, que^Simon ne put retenir un éclat de rire.

— Épatée f la dame! Enfin, ça vous est égal que je sois un honnête homme ou non?

— Parbleu! qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?

— Rien... seulement, si... quelquefois... vous savez? Car enfin... il se pourrait... et alors... vous comprenez?

— Non... je m'en vais... à demain! Dites donc?

ne me faites pas suivre... Tous perdriez votre temps et je vous en voudrais.

Une fois qu'elle fut partie, Simon se mit à ruminer tout seul :

— Diablesse de femme! Elle a quelque chose à me dire y bien sûr! Elle a peur, sans doute. Elle doit être riche ! Elle est rudement mieux que la Hollandaise; mais ça n'est pas pour mon nase! Voyons, finissons ce rapport... c'est aujourd'hui samedi et il ne faut pas blaguer divec la préfectance. Parlerai-je de cette femme? Ces t assez drôle, ce mystère dont elle s'entoure; mais, si j'en parle, on me chargera peut-être de découvrir son nom , son adresse... faudra courir! Et puis, d'un autre côté, si elle veut me faire travailler?... A moins qu'elle ne soit de la romse aussi, elle? — Bath ! ne disons rien d'elle ! Ça n'est pas de la politique, ça ! Or je ne suis pas forcé... — Nous disons donc que nous avons tout plein d'affaires à conter au singe de la sûreté. D'abord, Julien, l'amant de Pauline la Dutoccard. Il a chanté la Marianne et en a donné une copie à Raymond, l'amant d'Adèle... Bon ! ça y est... Si on les pince, je ferai la cour à Pauline! L'agent Lartois a emprunté dix francs à la mère Dariminge... et il les a dépensés chez elle. C'est Henriette la Pomme-Verte qui me l'a dit, etc.

IM LES HAHIAGES 4)E là €ttÉOtS.

De son eà\éf M^gârtby réfléchissait à la nécessité de prendre un confident.

— Simon Lenoir feraû bien mon afl^ire, pensait la quarteronne, mais il est rusé; il voudra en sa* ^if trop long sur mon compte. Si je pouvais trouver le moyen de le dominer! Mais comment? S*il était ftmoureiix de moi. Âh ! non, par exemple^ c'est trop cher! Et puis, il serait peut-être plus dange^ reux encore! Attendons; on n'a pas fait Paris en un jour!

Le lendemain , Magartby vint , comme d'habitude, causer avec le forçat. Elle ne lui devait rien et ne prenait plus de leçons ; mais ni Tun ni Tautre ne faisait d'observations à ce sujet. Quoiqu'elle eût payé à Simon une prime qu'il avait dévorée en une nuit^ elle continuait à laisser trois francs sur la table, comme d'habitude, et Lenoir les empochait sans la moindre difficulté. Ce jour- là, par hasard, Simon était à court de tabac, et par conséquent d'une humeur massacrante. Comme tous les gens qui ont la passion de la pipe, il éprouvait une véritable torture de ne pas pouvoir fumer. Magarlhy s'aperçut de la mauvaise humeur do l'écrivain :

— Qu'avez- vous donc aujourd'hui?... Est-ce que les amours ne vont pas bien?

— Je m'en fiche pas mal des amours... Je n'ai

LES MA1HAGES BE LA GRÉOUB. 185

pas de CalMCt voilà tout! Ek je n'ai pas de crédit dans le quartier.

— Eh bien, voilà vos trois francs. Allez chercher ce qu'il vous faut et fumez tranquillemeol.

— Merci ! Nom d'une pipe, vous êtes une vraie, vous! Je suis à vous dans la minute... Lisez le journal, il y a un vol à Taméricaine rudemeiit mené.... Vous verrez ça!

Il s'élança dehors. Il avait du tabac l Ce n'était plus un homme , c'était un dieu 1 II y a des gens pour qui la satisfaction immédiate de leurs passons est tout un monde: Simon était de ces gens-là. Aussitôt qu'il éprouvait un désir, un appétit, il ne vivait plus. Dans les petites choses , comme dans les grandes, les passions ont la même force chez certaines organisations. Pour un verre d'absinthe ou pour une pipe de tabac, Simon aurait payé ^nt francs ce qui vaut un sou, s'il avait pu, à ce prix, se procurer de suite ce qu'il voulait. Cette précipitation à saisir au premier bond l'occasion lui fut nuisible en cette circonstance. Magarthy, en effet, restée seule dans la petite boutique, aperçut la clef sur le tiroir de la table qui servait de bureau à l'écrivain. Il s'y trouvait une lettre ouverte et une autre fermée avec l'adresse sur l'enveloppe. Elle regarda par le carreau, et aperçut Simon qui entrait seulement chez le débitant de tabac. L^adresse portait :

« Jacques Morin, Petit-Hôtel de la Pomme de pin, rue des Deux Portes blanehes, pour remettre à luimême. » La lettre ouverte était à l'adresse de Simon. Un coup d*œil jeté sur cette dernière décida Magarlhy à s'emparer des deux lettres, dont Tune était certainement la réponse de Tautre. Elle sortit alors de Téchoppe , s'assura que Simon ne pouvait la voir, et, pénétrant dans Notre-Dame par le portail de droite, elle en sortit par une petite porte de derrière et monta dans un fiacre dont elle baissa les stores :

— Aux Champs-Elysées, au pas, dit -elle au cocher.

La manie des collections Favait bien servie cette fois. La lettre de Jacques Morin annonçait à Simon que la traite fabriquée , — le mot y était, — par lui, — était passée et touchée; qu'il lui revenait deux cents francs, et qu'il eût à lui répondre comment il voulait s'y prendre pour les toucher: se voir, c'était dangereux, et lui, Jacques Morin, ne voulait pas confier Targent à personne sans son avis !

La réponse signée de Simon, que Margarthy décacheta sans façon était claire : elle prouvait qu'il était riéellement l'auteur de la traite fausse. Il priait Jacques de déposer l'argent chez un marchand de vins qu'il lui indiquait.

« — Brûle ma lettre, comme je brûle la tienne,

et quand tu auras besoin de mes talents, écris-moi UD mot... Tu as raison... Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble ! »

Magarthy n'eut pas plutôt achevé la lecture de ces deux lettres qu'elle se fit conduire chez elle, et, ouvrant son fameux oratoire, elle déposa sur le rayon des affaires importantes les deux lettres imprudemment oubliées par Simon.

— Maintenant, se dit-elle, on peut entamer carrément la chose !

Et, prenant une autre voiture, elle se fit mener juste devant la boutique de Simon, et frappa au carreau aussi tranquillement qu'elle avait coutume de le faire auparavant. Simon ouvrit sa porte; il était pâle et son œil avait une expression de haine qui eût effrayé toute autre que Magarthy.

— Attendez-moi là devant la porte, dit-elle au cocher, et ne bougez pas. Vous aurez vingt sous de pourboire. Eh bien, mon cher Simon, ne faites pas vos gros yeux; vous avez été imprudent, mon ami!

— Rendez-moi ces lettres.

— Jamais! Oh! vous n'assassinez pas, vous! Ça n'est pas votre genre... et puis mon cocher est là. J'ai deux mille francs à vous faire gagner.

— Vous n'êtes donc pas de la rousse?

— Eh ! non, imbécile !

iiS LES MARIAGES DE LA CRÉOLE.

Ici commença une conversation, ou plutôt une explication assez longue où Magarthy fit comprendre son intention du moment à Simon. Celuici récouta fort attentivement, et lui dit après une minute de réflexion :

— Possible, ridée est bonne! Mais je n'ai pas grand'chose à faire là-dedans, moi.

— Si, si. Et puis c'est un essai! J'ai d'autres affaires en vue, et alors j'aurai réellement besoin de vos talents y comme vous dites à votre ami Morin.

L'association de Magarthy et de Simon Lenoir fut cimentée par une avance de fonds, que la créole fit à l'écrivain, en lui recommandant de -s'habiller décemment. Puis elle remonta dans sa voiture , légère comme un oiseau. Elle allait entrer dans une nouvelle voie de mensonges et de crimes... Elle avait un forçat pour complice. Elle était radieuse.

Disons maintenant quelle était cette première tentative de chantage et quels en furent les résultats.

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