‹ Les mariages de la créoleChapitre 25 sur 71 · LA PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE LETTRE

M. de Lariviëre avait alors quarante ans. En possession d'une belle fortune venant de «a mère, il vivait à Meudon, dans une superbe propriété voisine de celle de son père, qu'il entourait des soins les plus touchants. M. de Larivière père, ancien garde-du-corps , était un beau vieillard, ferme encore et qui idolâtrait son fils. Il avait épousé en secondes noces, il y avait environ dix ans, une jeune personne d'une rare distinction ; mais la mort était venue la ravir à sa tendresse. Son fils, d'une humeur sombre et mélancolique, était ce que Ton appelle un fin chasseur; mais il chassait seul et ne

fréquentait personne du voisinage. Son père le raillait souvent de sa sauvagerie.

— Voyons, lui disait-il quelquefois » voyons, Armand. Tu m*attristes, mon enfant. Pourquoi fuir le monde? Tu as quarante ans, tu t'ennuies! Eh bien, il faut te marier !

— Jamais, mon père, jamais!

— Ah ! ça, tu as donc été bien malheureux par les femmes, mon cher fils?

— Je ne dis pas cela, mon père. Je dis seulement que je ne me marierai jamais.

— A ton aise! Cependant, regarde! Moi, je me suis marié deux fois, et deux fois j'ai été très heureux! Ta mère était un ange, et quant à Thérèse, que Dieu a dérobée trop tôt à ma tendresse.. . Mais qu'as-tu? Comme tu es pâle! Es-tu malade?

— Non, non... un étourdissement. Mais Tair me remettra.

Saisissant son chapeau, M. de Larivière fils sortit précipitamment de la chambre.

— Pauvre espèce humaine ! murmura le vieillard. A quarante ans, ça vous a des faiblesses comme une femme de quinze. Ah ! dans la garde royale nous étions plus forts que ça !

Et, sans plus songer à cet incident, le vieux militaire se plongea dans la lecture de V Union, son journal favori.

Quant à Armand , il marcha quelqHe temps au grand air. Puis , ayant pris son fusil et sifflé Guzman, son chien d'arrêt , il se mit en route pour Ville-d'Âvrayi où il avait affermé une chasse. Mais son front était plissé. Ses lèvres, agitées par un mouvement fébrile, laissaient échapper des mots incohérents. Il passait près des paysans qui le saluaient, sans les voir, et celui qui l'eût suivi pas à pas, aurait pu entendre des phrases entrecoupées dans le genre de celles-ci :

— Quoi ! toujours ce fatal souvenir ! Ne pourraije donc oublier? Non... je suis un misérable... Quoi ! toute la vie..? Et je la vois toujours !

Certes, on eût pu croire que M. de Larivière fils était fou, ou du moins, qu'il n'était pas en possession complète de son bon sens. Il n'en était rien pourtant. M. de Larivière jouissait de la plénitude de ses facultés. Mais, dans sa vie, il avait commis une de ces fautes qui laissent une trace indélébile sur tout le reste de l'existence... Il avait été plus que coupable, il avait été criminel... Il avait écouté lâchement les cris de sa jeunesse aux prises avec une passion plus forte que tous les raisonnements. Bref, il avait commis une action qui le vouait pour toujours au remords et au désespoir. Lui, un gentilhomme de vieille race, irréprochable jusque-là... Dans une transe d'ivresse et d'oubli, il

fis LES HABIMSES BB LA CRÉOLE.

était tombé plus bas dans son estime que le dernier de ses valets de chiens. Son crime n'admettait pas de réparation possible en ce monde, et il ne pouvait même pas espérer d'oublier. II avait tout fait pour s'étourdir : pendant une année entière^ il s'était livré à tous les excès, à toutes les débauches. Il avait été roi de la fashion parisienne pendant toute use saison. Les femmes les plus recherchées, il les avait conquises, les unes à la pointe de ses écus, les autres par son intrépidité et son sublinae laisser-aller régence. Pendant un an il avait »mé, bu et joué plus qu'aucun roué de Paris. Il s'était battu trois fois : la prenriière, pour une femme perdue, la seconde, pour une porte ouverte et la troisième, pour un ténor qu'il n'avait jamais entendu chanter. Bref, il avait usé tout ce que Paris appelle la vie... c'est à dire qu'inutile à soi et aux autres, il avait jeté partout, aux quatre vents de la fantaisie, un peu de sa santé et toutes ses illusions. C'est à cette époque qu'il avait connu Magarthy... Il l'avait gardée huit jours, terme trop court pour une femme aussi rapace que la quarte^ronne, terme assez long pour un lion tel qu'était le beau Larivière à cette époque. Il ne lui laissa que quelques plumes ; mais nous verrons bientôt que Magarthy avait su se faire un lot qui lui rapporta plus que M. de Larivière ne croyait lui devoir.

LEft MARIAGES DE LA CRÉOLE. W

Le jeune gentilhomine fut bien vite las de cette vie creuse, de ce tohu-bohu perpétuel, où le temps passe sans jamais apporter de changements, et un matin du mois de mai, son père le vit descendre de voiture à la porte de son château.

— Et par quel hasard, mon ami ?

— Mon père, je viens me faire ermite avec vous.

Depuis ce temps, il n avait plus quitté sa campagne.

M. de Larivière suivait donc le chemin de Ville-d'Avray, quand au détour d'une allée, il se trouva tout à coup, vis-à-vis d*un homme assez bien mis, quoique peu distingué d'allure et qui Taborda le chapeau à la main.

— Pardon; n'est-ce pas à M. de Larivière que j'ai l'honneur de parler?

— Je suis, eu efifet, M. de Larivière.... que désirez-vous de moi, monsieur?

— Quelques moments d'entretien.

— Mon Dieu, monsieur, ce serait avec plaisir ; mais je suis pressé... voici ma carte... il sera peut-être plus convenable de causer chez moi... qu'au coin d'un bois... ajouta M. de Larivière en souriant.

— Ne riez pas, monsieur... le coin d'un bois, comme vous dites, est peut-être l'endroit qui oon-

vient le mieux au geure de conversation que nous allons avoir ensemble.

M. de Larivière fit un geste.

— Oh! ne craignez rien... je ne suis pas un malfaiteur... je l'ai été... dans ma jeunesse... mais j*en fus, hélas! cruellement puni.

-^ En vérité, cet homme est fou, murmura Armand... Au fait, que voulez-vous? parlez.

— Je vais parler... et quoique je sois désolé d'être obligé de vous causer un profond chagrin...

— Un chagrin à moi... vous?

— Une irritante douleur... si vous préférez ce terme... les intérêts absolus de la personne qui m'envoie, exigent que je passe par dessus cette considération.

— Je vous répète que je suis pressé.. • finissons cette plaisanterie... et dites-moi en quoi nous pouvons nous trouver mêlés en ce monde.

— Monsieur, je viens vous parler de votre belle-mère !

M. de Larivière recula de deux pas et fixa des yeux hagards sur cet homme. Quant à Simon Lenoir, car c'était le digne gratte-papier du pont de TÂrchevêché, il tira lentement d'un portefeuille crasseux une lettre qu'il tendit à M. de Larivière bouleversé.

Voici quel en était le contenu :

< Armand 9

€ C'est de mon lit de mort qae je vous écris. Depuis notre crime commun, vous ne m'avez plus revue, ainsi que vous me l'aviez juré... je vous en remercie... Un moment de vertige nous a entraînés tous deux. J'ai oublié, une seconde» que je n'aurais jamais dû vous regarder qu'avec les yeux d'une mère. Nous avons profané la maison du plus respectable des époux et du meilleur des pères. Dieu m'en punit... je vais mourir. Hais, avant de quitter cette terre, sachez, Armand, que j'ai employé toute mon existence, depuis ce jour fatal, à prier Dieu qu'il nous pardonne notre forfait... Rendez en tendresse à votre père la part d'amour que je lui avais promise et que vous lui avez volée. Pensez quelquefois à celle qui meurt en maudissant sa faute ; mais en pardonnant à son complice.

< Thérèse de Larivière. »

Armand n'eut pas besoin de lire d'un bout à l'autre cette lettre pour la reconnaître. Il la tenait

dans sa main et la contemplait d'un air égaré... puis, lorsqu'en relevant les yeux, il aperçut le sourire moqueur de Simon Lenoir, sa stupéfaction devint de la fureur... Sans réfléchir aux conséquences de ce qu'il faisait, il arma son fusil, coucha le misérable en joue et lâcha la détente. La capsule ne partit pas.

Maitre Lenoir qui s'était prudemment jeté de côté au premier mouvement de M. de Larivière, se rapprocha vivement de lui et, doué d'une force musculaire prodigieuse, il arracha l'arme des mains de son propriétaire.

— Halte-là ! s'il vous plait... on ne tue pas les gens comme les lapins de garenne... Causons! combien donnez-vous de la lettre?

— Infâme drôle ! je ne sais ce que vous voulez dire?

M. de Larivière commença à déchirer le papier.

— Allez, allez, mon cher monsieur, vous vous croyez sauvé de mes griffes, parce que vous anéantissez ce chiffon... Mais vous ne me connaissez pas, monsieur Larivière. . . je n'ai pas fait cinq ans de bagne pour avoir seulement enfilé des perles... La lettre que vous hachez est une fausse lettre. La vraie est en lieu de sûreté et si, ce soir... vous m'entendez bien?... ce soir, à dix heures au plus

lard, vous ne m'avez pas remis 60,000 francs... celte letlre sera dans les mains de votre père.

— Mon père I

— Oui, votre père qui apprendra quel fils il a engendré... Le vieux Thésée, Phèdre, Hippolyte, coupable bien entendu! Voilà la tragédie que je lui servirai... et je crois que mon récit l'intéressera plus que celui de Théramène.

— Gomment avez-vous eu cette lettre ?

— Peu vous importe... je l'ai, cela me suflSt et je ne donne pas de leçons sur la manière dont j'obtiens les documents qui servent à mon petit commerce... Aurais-je les 60,000 francs ce soir?

— Jamais, vous êtes un misérable !

— Parbleu ! je sais cela mieux que vous. Écoutez, moi aussi je suis pressé. Un dernier mot : votre père saura tout ce soir. Il vous maudira d'abord... Dans la nuit une congestion cérébrale... le lendemain on le trouvera mort... et il vous reste le suicide... Je vous donne dix minutes pour réfléchir.

Et le digne écrivain public tira d'un étui de bois une pipe noircie par un fréquent usage, battit le briquet et s'assit tranquillement sur un tronc d'arbre.

Le parti de M. de Larivière fut bientôt pris. Cet homme avait raison. Son père succomberait à cette fatale révélation. Il accepta le marché.

tôS LES HARUGES DE LÀ eaÉOLC.

— Cest We», dit-il « à ce soir neuf heures , au £a5-ilfet«don, vis-à-vis Contessenne; je vous remettrai la somme en échange de la lettre.

' — Pardon , fit Simon , le soir je n'aime pas le bord de Teau... Le chemin de fer est à deux pas de chez vous... Ce soir à dix heures au Café des Variétés... Vous me passez le portefeuille, je compte les billets... Soyez tranquille, je compte vite et je vous rends la lettre... Plus il y a de monde, plus je suis tranquille pour le règlement de mes petites affaires.

M. de Larivière consentit à tout. Le soir même, tandis que Magarthy serrait avec joie ses cinquante mille francs si légitimement acquis, Simon Lenoir, rentré dans son bouge, s'enivrait en compagnie d'une marchande de la place Maubert à laquelle il finit par promettre le mariage et un chàle Ternaux.

Nous terminons ici cet épisode. Nous ne devons plus revoir messieurs de Larivière. Armand mourut trois ou quatre ans après d'un anévrisme, et M. de Larivière, lui, survécut, toujours droit comme dans la garde. Chaque jour il vient pleurer sur les tombes de sa femme et de son fils, dont, par bonheur pour son repos, il a toujours ignoré le fatal secret.

UN GRAND HOBIME

Le monde que fréquentait la Magarthy était trop mélangé pour qu'elle pût espérer y rencontrer ce qu'elle cherchait. Il lui fallait absolument cependant un nom pour elle et pour ses enfants. Or, dans le milieu artistique où elle s'était faufilée , le mariage n'est pas encore passé à l'état de corrélatif indispensable dans les rapports entre les deux sexes. La vie artistique est large et indulgente. Il fallait a Magarthy un mari présentable, riche surtout, car la quarteronne avait toutes les ambitions. Fille perdue, elle voulait devenir respectée; esclave, elle voulait entrer dans la classe des privilégiées de

la naissance 9 et, si elle voulait tout cela, c'était pour ses enfants. Elle n'avait que des filles , nous 1 avons déjà dit, et elle se plaisait à les rêver brillamment dotées et pourvues. Ge cœur de pierre, où toutes les sensations, en dehors de celles que donne Tor, venaient s'émousser comme les flèches des sauvages sur nos navires cuirassés , ce cœur s'attendrissait soudain quand il s'agissait de ses filles. Pour trouver ce qu'elle cherchait, il lui fallait franchir les portes de quelques salons parisiens ; mais ces portes sont généralement difficiles à forcer. En ces temps de croisements, la vieille et antique noblesse du faubourg Saint-Germain s'est séparée des parvenus. Dans ce monde-là, chacun se connaît, l'armoriai est le livre sacré de tous et M. d'Hozier leur prophète. Il n'est pas plus facile de tromper ces vieux roués du blason sur une origine, que d'abuser un Rothschild , un Fould ou un Péreire sur une valeur douteuse. Ce sont les gardiens du sanctuaire. Ils croient au droit divin et attendent patiemment le retour de la féodalité. Tous les événements qui se sont succédé depuis 1789 leur semblent une épreuve à subir, un temps à passer! N'ayant rien appris, rien oublié, ces débris des antiques préjugés ne se mêlent que médiocrement au mouvement social, et n'admettent jamais dans leurs rangs les recrues de la nouvelle noblesse. Aussi

n*était-ce point si haut que visa la baronne de Saint- Denis. Elle aspira à entrer dans le grand monde mixte où les nouveaux comtes coudoient les nouveaux barons, où les hommes d'État et les grands orateurs ont leurs entrées. Mais il lui manquait un patronage. Â qui s'adresser? Le hasard seul ne pouvait la tirer d'embarrasj.

Elle connaissait déjà assez bien son Paris pour en saisir la portée générale et pour distinguer à Fœil nu les diverses couches sociales qui , superposées, forment ce qu'on appelle le monde parisien. Au milieu de toutes les immenses vanités qui Tenvironnaient, une surtout la frappa. C'était un homme dont on s'entretenait beaucoup à celte époque, un de ces grands génies dont le nom n'est pas seulement français, mais européen, universel. Comètes splendides, les grands écrivains n'apparaissent qu'à de lointaines distances. Notre siècle a été privilégié. Il a vu briller plusieurs astres littéraires, nouveaux venus dans notre firmament déjà si richement constellé. Ils ne sont pas nombreux : on les compterait d*une seule main peut-être; mais ils ont eu réellement le génie qui crée, Tinspiration qui fait rayonner Tœuvre et le talent qui met tout le monde à même de réchauffer son cœur et son esprit au foyer lumineux de Fart. Ils sont vieux déjà 9 mais encore forts* Seuls ils se tiennent im-

muables sur la brèche. Qui détrôuera ces colosses? Il faut Hercule pour remplacer Atlas! Aucun champion n'a encore frappé sur Técusson du camp, et BOUS avons beau jeter les yeux à Thorizon, comme sœur Anne, nous ne voyons rien venir. Nos neveux seront peut-être plus heureux que nous. Du reste, chaque fois qu'apparaissent ces merveilleux génies, c'est toujours à la suite de quelque cataclysme social ou pendant les splendeurs d'un gouvernement sublime. Périclès, François P% Louis XIV, grands héros, grands artistes! La révolution de 89 nous a donné les esprits hors ligne dont nous vous parlions tout à l'heure. Mais il faudra peut-être bien du temps pour retrouver de pareils maîtres, bien des siècles pour préparer une nouvelle révolution sociale. Attendons et revenons à notre oréole qui, pour sa part, s'occupait fort peu des causes de gloire dans ce bas monde et pour laquelle un billet de banque avait toujours eu plus d'attrait que n'importe quel poème épique.

Le grand homme ,sur qui elle avait jeté son dévolu, avait été aimé et adoré de toutes les femmes. Choyé, fêté, adulé par tous les salons qui s'ouvraient à l'envi devant le double prestige de la naissance et du talent. Beau comme Adonis, élégant comme Brummel, rien ne lui avait manqué, pas même le triompha populaire. Il y avait eu

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de tout dans cette vie uniqae au monde peut-âtfe, dtt sublime et du ridicule. A côté d'actions d'éclat se plaçaient des actes de prudence trop rigoureuse. Il avait un goàt très vif pour la gloire, uni à la passion des frivolités. Noble de nom, doué des instincts élégants de la vieille aristocratie, il s'était pourtant fait démocrate, tant il désirait goûter à tous les triomphes, être trainé sur tous les chars ! Mais, tout en blâmant une vanité peut-être excessive, hâtons-nous de rendre pleine justice à lexeellence de son cœur et à la pureté des intentions qui Tentralnèrent dans le mouvement du pro*grès, dont il régla peut-être maladroitement les ressorts, mais qu'il sut cependant contenir dans une certaine mesure. 11 fut trop bon, il compta trop sur la bonté du peuple et il se trompa. Le peuple ne comprend pas grand'chose aux raffinements de délicatesse... Le peuple ne demande ni caresses... ni discours, il veut, quand il se croit maître, justice et action. Malheureusement, notre grand homme était trop rêveur pour savoir à propos être juste, et il aimait trop à parler pour agir efficacement à un moment donné. Il aurait parfaitement organisé une révolution au pays des anges ; mais sur terre, il était au'dessous de sa tâche. On ne commande pas une population avec un front QDuronné de roses, une lyre à la min et des ailes

suf le dos, et malheureasement encore notre poète n'a jamais voulu couper ses ailes ni cacher ses fleurs. Il avait perdu une partie de sa fortune à* ce jeu dangereux; mais la considération du monde lui était restée et déposant Tépée flamboyante à la porte du paradis perdu de ses espérances républicaines, il reprit la plume du penseur et recom< mença héroïquement l'échafaudage d'une nouvelle fortune.

La baronne de Saint-Denis, après avoir longuement et mûrement réfléchi à son projet, résolut de s'adresser à cette vanité. Tout homme est facile à enivrer de louanges, surtout lorsque cet homme a été habitué dès sa première jeunesse à être flatté et loué sur tous les tons et dans toutes les langues. Ainsi n'est-il pas un homme mieux disposé à recevoir les tendres aveux d'une jolie femme que ce qu'on appelle un vieux beau. Le cœur, qui ne vieillit pas chez les gens à imagination ardente, est aussi prompt à s'attendrir dans Tâge de la sénilité que dans l'extrême jeunesse. Magarthy savait tout cela par expérience. Sa longue pratique des hommes l'avait initiée à bien des mystères inconnus aux femmes qui ne jugent pas à propos d'étudier l'espèce humaine d'aussf près que notre créole. Elle était rusée et souple, et à défaut d'esprit, elle avait dans sa façon de parler une calinerie latente

et une lenteur doucereuse qui imprimait à la flat* terie la plus outrée une tournure agréable et pleine de charme... puis elle avait Tair essentiellement bonne femme et, par dessus tout, savait paraître profondément convaincue de ce qu'elle avait appris à dire. Enfin, Magarthy était encore jeune,... son obésité naissante n'avait pas acquis, alors, les proportions qu'elle devait atteindre un jour, en passant à Tétat d'infirmité. Elle comptait beaucoup aussi sur cette grâce originale dès colonies à laquelle les Français sont peu habitués et qui fait paraître attrayantes jusqu'à des figures communes. Or la grande beauté de Magarthy consistait surtout dans ce je ne sais quoi indéfinissable qui fait le charme des créoles. Il fallait trouver un moyen pour parvenir jusqu'au grand homme... Elle savait heureusement que nul n'est plus accessible, que M. de X... Il semble aimer à causer avec tout venant : non pour s'imprégner des idées neuves ou spéciales qu'on trouve souvent chez les gens qui n'en font pas métier; mais pour se placer luimême sur un piédestal, se faire admirer dans tous les sens et sourire aux spectateurs de cette petite mise en scène intime, comme Jupiter daignait sourire aux mortelles qu'il honorait de ses faveurs. Il était néanmoins impossible à Magarthy de se présenter de but en blanc chez le grand homme : elle

chercha et trouva le prétexte,... il était simple et dépouillé d*artifices, comme on dit dans les comédies de M. Scribe! Le grand homme vendait en personne ses livres, elle se résolut à les hi acheter à lui-même.

Plus que jamais baronne de Saint-Dénis, riche créole, veuve et millionnaire, vivante image de la mélancolie rêveuse, avec ses cheveux bruns en bandeaux, son costume noir et violet et cette voix sentimentale familière à certaines actrices et aux gens enrhumés du cerveau, elle représentait parfaitement Fange du souvenir. Elle se fir précéder cbez M. de X... par un cadeau splendide et capable de frapper tout homme ami des arts... C'étaient deux magnifiques amphores trouvées à Pompéi. Son introduction se fit peu après. La créole sut en cette occasion se faire pateline et doucereuse... Des petits mots voilés, pleins d'une respectueuse admiration, dés mines charmantes d'attention au moindre mot de Thomme illustre, une grâce touchante et attendrie, elle employa toutes ses armes... Elle voulait plaire et elle plut.

Avec une délicieuse franchise, d'autant plus remarquable qu'elle partait d'une personne riche et jolie, elle avoua son ignorance, en en rejetant toute la faute sur l'éducation des filles dans les iles

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lointaines, sur la bonté excessive de parents faibles, etc. Elle manifesta le désir de profiter quelquefois des oracles rendus par une bouche célèbre, puis elle s'excusa de cette audacieuse liberté et se prit à rougir, à trembler, toute confuse d'avoir osé espérer une si grande faveur. M. de X... Tinvita à revenir, et lui promit même d'aller quelquefois le matin chez elle, car il ne sortait plus le soir. Les relations de M. de X... et de la baronne de Saint-Denis durèrent quelque temps, mais dans un état assez éphémère : la rouée s'aperçut bientôt que de l'ancien Raphaël il ne restait plus que la tradition. Madame de X..., noble et charmante femme, avait eu le talent d'accaparer désormais le cœur de son mari. Artiste elle-même, bonne et spirituelle, madame de X..., avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux encore pleins d'expression, étd^t le type de la compagne digne, dévouée et aimante. Tous s'inclinaient devant elle avec une respectueuse admiration. Madame de X... recevait donc avec la plus grande courtoisie les adulateurs et les adulatrices de son mari, comme elle avait fait dans les beaux jours de sa jeunesse. Elle était radieuse de ses succès, et acceptait les compliments alambiqués des femmes avec un air si reconnais* sant et en même temps si tranquille, que chacune comprenait tout de suite que la galanterie n'avait

plus rien à voir dans ce vieux méuage si nui et si respectable.

Mais si les salons de M. de X... n^avaient plus rien de leur cclat passée il était important cependant pour Magarthy d'avoir une porte ouverte, aussi s'y cramponna-t-elle... Mais cela ne lui servit qu'à passer trois ou quatre fois la soirée dans une société lettrée et savante. Ce fut là toutefois qu'elle rencontra M. de Lauménil^ qui devait jouer un grand rôle dans son existence et sur lequel elle exerça, ainsi que nous le verrons plus tard, une si grande influence.

M. de Lauménil, à Tàge de soixante-cinq ans, était encore un homme vert et d'agréable humeur ! Professeur de mécanique aux Arts et Métiers, il avait jusqu'alors consacré sa vie à l'étude. Austère comme un cénobite, U ne vivait que pour la science et pour sa vieille mère, à laquelle il faisait une petite pension dans le Dauphiné. Il allait rarement dans le monde, et quand il apparaissait chez son vieil ami de X... c'était pour la maison comme une fête carillonnée. A Tami Launïénil le fauteuil contre la cheminée, à lui les égards, les petits soins et les plus doux sourires. Aussi le bon professeur s'en allait-il toujours enchanté et, après avoir baisé les deux jolies mains que lui tendait la maîtresse de la maison, murmurait-il invariable-

ment cette phrase : — c Je ne reviendrai plus : vous me {;â(ez trop ! »

Comment Magarthy découvrit-elle que ce respectable M. de Lauménil avait 1S,000 livres de rentes, qu'il était des plus estimés, naïf à Texcès, qu1l n'avait jamais aimé, ou du moins qu'on ne lui avait jamais connu d'affections intimes et qu'il désirait, qu'il rêvait peut-être un salon? Nous l'ignorons; mais Magarthy, en moins de deux mois, connut son Lauménil sur le bout du doigt et son parti fut pris.

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