‹ Les mariages de la créoleChapitre 26 sur 71 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

De ridée à rexécutioD, il n'y avait qu'un pas pour notre créole. Pour entrer chez M. de X... y elle avait aflSché une grande admiration pour la littérature. Pour arriver à captiver M. de Lauméoil, elle deviot tout d'un coup éprise des sciences exactes. Le moment était favorable pour sa grande spéculation : on était au mois de janvier, et le Conservatoire des arts et métiers ouvrait de nouveau ses cours publics aux ouvriers et aux étudiants. M. de Laumenil allait inaugurer la dixième année de son professorat. A cette première séance du docte professeur» la grande salle du Conservatoire regor-

geait de monde. Magarthy avait rencontré, les trois ou quatre fois qu'elle était allée chez M. de X.,«, une certaine comtesse de Calais. C'était une de ces femmes qui pullulent dans les cercles littéraires et chez les poètes. Artiste et bas-bleu, elle hantait à la fois le monde où elle était à peu près reçue et le demi-monde où elle était tout à fait choyée. Elle pouvait être utile à Magarthy évidemment, mais, hélas! elle n'avait pas de réputation pour deux, et cette bonne et aimable vieille femme ne pouvait au demeurant que servir de chaperon effacé; elle n'était en position de patronner personne.

Magarthy avait cependant remarqué qu'il existait entre la comtesse de Calais et Laumenil une sorte d'intimité affectueuse. Elle se prit done à accabler la vieille femme de prévenance et fut bientôt dans les meilleurs termes avec celte excellente personne. Elle n'eut donc pasgrand'peine à décider madame de Calais a l'accompagner au premier cours de M. de Laumenil, où elles occupèrent les places les plus voisines et les plus à la vue du célèbre professeur. Nous l'avons dit, la salle était comble et au point où Magarthy était placée, elle recevait en plein sur son visage expressif la lumière des deux becs de gaz que l'administration a si adroitement placés au dessus du professeur.

M. de Lanménil, en s'asseyant sar son fauteuil» subit presque, malgré lui , la fascinatioa de ces deux yeux brillants et humides, carquois charmants où Cupidon ayait caché les plus aeérées de ses flèches. Nous demandons pardon au lecteur de ceiie prétentieuse allégorie; mais au Conservatoire des arts et métiers, on est presque à TAcadémie, et tant qa*il y aura des académiciens, les dieux du vieil Olympe seront toujours en honneur.

Les deux dames applaudirent comme tout le monde à rentrée du professeur et un petit bouquet de violettes, presque imperceptible, tomba sur la table de l'orateur, échappé comme par hasard de la main grassouillette de la rusée créole. M. de Laïunénil salua son auditoire et ses yeux qui parcouraient les groupes, s'arrêtèrent un moment sur les deux femmes.

Madame de Calais lui fit le sourire le plus gracieux et Magarthy inclina la tète d'une façon si rêveuse et si chaste à la fois, que Thonnête Laumenil fut obligé de détourner ses regards de ce mirage séduisant, afin de rentrer en possession de son calme et de son sang-froid.

Pendant une heure et demie, la créole écouta sans bâiller une seule fois, sans manifester le moindre ennui, et en affectant, au contraire, un vif intérêt à la leçon, les graves dissertations du

savant sur la dynamique, la statique et beaucoup d'autres mots en ique qui étaient de Phébreu pour elle. Le cours finit au milieu des applaudissements les plus chaleureux, madame de Calais et Magarthy sortirent les dernières. Il faisait un temps superbe, Magarthy voulut faire quelques pas à pied, et sous le prétexte d'aller voir des étoffes dans la rue de Rivoli^ elle fit descendre la rue Saint*Martin à madame de Calais. Cette marche savante fut si bien réglée que notre héroïne, qui semblait avoir des yeux derrière la (éle, s'arrêta court au coin de réglise Saint-Merry, et se retournant soudainement pour adresser une question banale à madame de Calais, qui était loin de se douter de ce manège, se trouva en face de M. de Lauménil qui regagnait pédestrement son domicile de la rue des Mathurins-Saint-Jacques. La connaissance entre ces trois personnes fut bien vite renouée. M. de Lauménil se rappelait parfaitement avoir vu Magarthy chez M. de X... Il avait en dedans de luimême une haute opinion de cette baronne de Saint-Denis, fréquentant Tun des salons les plus littéraires de Paris, et, de plus, s'occupant de sciences et suivant des cours de mécanique. Les vieux savants sont ainsi faits. M. de Lauménil ne trouvait pas étrange qu'une femme, jeune et jolie, passât une heure et demie à entendre des explica-

lions cl*une technicité à enibarrasser un élève des ponts et chaussées : pour lui, il ne voyait rien au delà de la science à laquelle il avait voué sa vie, et il était ravi quand il se trouvait avec des personnes qui témoignaient de leur goût pour cette branche sérieuse des mathématiques. La créole lui récita deux phrases textuelles qu^elie avait retenues de son cours, je ne sais comment, par exemple! Et le bonhomme fut aux anges. Une invitation à une des prochaines soirées de la baronne de Saint- Denis rompit complètement la glace et établit entre Magarthy et Lauménil des relations qui devaient le mener plus loin qu'il ne le croyait.

Après les grandes entrées, le savant obtint la faveur d'être reçu dans la journée, et, à partir de ce moment, il devint, de deux à trois heures, l'assidu visiteur de Taventurière.

C'est ici que commença l'attaque la plus savante que jamais femme ait entreprise contre le cœur d'un vieux célibataire ; Magarthy mit tout en usage pour séduire le professeur. De temps à autre, elle décochait quelques mots qui faisaient comprendre tous les ennuis du veuvage pour une femme encore jeune et mère de famille : riche comme elle Tétait, la question d'intérêt n'avait rien à voir dans cette affaire; c'était une question d'avenir pour ses enfants. Elle reconnaissait son insuflSsance en ma-

tière d*éducatioQ... Ce qu'il lai aurait fallu, ç'au« rait été ud ami, d'un âge mûr... qui put servir et de père et de tuteur à ses eofauts. Elle sentait bien que sa santé chancelante ne la laisserait pas longtemps sur cette terre d'épreuve. Elle, qui mariée trop jeune à un époux volage, violent, n'avait connu du mariage que les peines de la maternité. Son mari l'avait désolée par son inconduite et elle se sentait toute prêle à aimer, non pas d'amour, hélas ! avait-elle jamais su ce que c'était que l'amour ? mais à aimer sainement et de tout son cœur l'homme qui réaliserait ses espérances» Puis, elle laissait négligemment entrevoir son contrat de mariage avec le baron de Saint Denis, les titres divers de ses propriétés sans nombre à l'ile Bourbon... Ces pièces ne restaient jamais longtemps dans les mains de Lauménil, et pour cause; mais rien n'y manquait, pas même l'acte en bonne et due forme de la naissance de ses cinq enfants... Son cachet armorié fut un jour l'objet d'un examen assez long du professeur de mécanique, mais la science de blason lui était inconnue et la poulie de Vaucanson, son compatriote, lui était beaucoup plus familière que les engrenages de fantaisie qui liaient les tortils de la fausse baronne. Elle recevait à chaque instant des lettres de son correspondant, lettres que son homme d'affaires lui transmettait

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e^cteffleni : et, chose bizarre! c^était toujours lorsque M. de Lauménii se trouvait chez elle, que ces bienheureoses lettres arrivaient. Tautdt il lui demandait soo avis au sujet de la veote ou de Tachât de quelque propriété, cotée régulièrement M dessus de 200,000 fr. — tantôt, il la suppliait de œ pas tant céder aux entraînements de son bon cœur et de lautoriser à faire rentrer les sommes considérables qu*elle avait avancées à des colons embarrassés.

— Ah! combien toutes ces affaires m'ennuient, disait-elle alors, et que la fortune est un cruel fardeau pour une pauvre femme seule à en supporter le poids !

Lauménii , pendant toute cette mise en scène qu^il acceptait comme argent comptant, dévorait des yeux la rusée quarteronne. Les écus exercent toujours une fascination irrésistible, et le vieux savant, tout désintéressé qu'il fût, ne pouvait s'empécfaer de réfléchir que son mariage avecMagarthy pouvait réaliser beaucoup de ses rêves. D'abord sa vieille mère en ressentirait le contre-coup immédiat par Taugmentation de la rente modeste qu'il était réduit à lui faire dans sa position actuelle... et, ensuite, qui sait? grâce à quelques centaines de mille francs habilement gaspillés, il mènerait peutêtre à bout la grande machine dont il avait terminé

les plans depuis de longues années et qui devait, selon lui, faire une révolution en mécanique et rendre son heureux inventeur au tnoins six fois millionnaire!

Ajoutons aussi que c'était la première fois que M. de Lauménil éprouvait les symptômes d*une véritable passion. Il était devenu distrait; et quelquefoisy pendant son cours» il restait une ou deux secondes sans trouver l'expression propre qui, d'ordinaire ne lui manquait jamais, dans ses doctes improvisations.

D'autres fois, auprès de. Magarthy, dans un charmant boudoir, commodément installé dans un moelleux fauteuil, il saisissait la main de la belle quarteronne et il restait plongé dans une extase, qui eût été ridicule aux yeux de toute autre que de Magarthy ; elle se plaisait, au contraire, par des agaceries parfaitement dissimulées, à égarer la raison du bonhomme. Bref, M. de Lauménil faisait tous les jours un pas nouveau dans le chemin de la passion, route inconnue de lui jusque-là et dont les bords lui semblaient parsemés de roses- et de chèvrefeuilles. Quant aux semblants de papier de l'aventurière, notre clairvoyant lecteur a dû facilement en deviner la source. On n'a pas oublié le drôle nommé Simon Lenoir, l'écrivain public.du pont de l'Archevêché ! Magarthy, qui du premier

coup d^œil l'avait bien jagé, employait de temps en temps cet ancien forçat : ils travaillaient souvent ensemble et c'eût été une chose curieuse que de voir la baronne de Saint-Denis assise sur I» méchante chaise de i'échope et donnant ses renseignements à son crasseux complice. — Du reste, celui-ci comprenait vite. — Il y a des êtres à qui la destinée accorde une aptitude merveilleuse pour les choses contraires au bien! Honnête homme, Simon Lenoir eût peut-être été stupide ; faussaire, voleur, assassin, s'il le fallait, il atteignait parfois au sublime dans la confection des petits travaux qui regardaient son art, ainsi qu'il appelait son ignoble métier. La passion du faux existait de naissance chez cet homme. Tout enfant, il fabriquait, par passion, de faux satisfécits, de faux billets de confession et l'imitation était déjà si parfaite que tout le monde s'y laissait prendre. Cette singulière vocation alla toujours en grandissant... il faisait des faux pour le plaisir d'en faire, et, un jour que le curé de son village avait acheté un autographe du pape, Simon n'eut pas de cesse qu'il ne se fût emparé du précieux chiffon qu'il imita, en une nuit, avec une rare perfection. Le papier lui-même avait subi une préparation inventée par Simon et le curé garda toujours la copie avec la ferveur d'un dévot et d'un collectionneur...

210 LES KARIàGES DE LA OBÉOLE.

Qaaot à Simoo, ii déchira roriginat... Ou s'était trompé sur sa Iraude... il était content. C'en était assez pour «a gloire. Le mat alia toujours eu em^ piraut jusqu'au jour où la justice se permit ck mettre le nez dans le passé plus qu'embrouillé de ce triste sire. Le bagne ne le guérit pas; au coa* traire, il y trouva des camarades de chaioe avee lesqtuels il rumina de nouveaux perfectionnements, et, lorsqu'il en sortit, aucun expert-jvré n'eut pu lui en remontrer. Il avait tout un arsenal i^inatra^ ments propres à sa profession ; mais où il n'avait pas d'égal, c'était dans la préparation de son pa^ pier ou de son parchemin et daos la perfection de son encre; il a\ail des bouteilles d'encre de diifé^ rents âgeg... et des eartons correspondants. Enere de quinze ans, papier de quinze ans, etc. Pour douze cents francs, il avait construit tout un état civil à la créole et à ses enfants. Tout ceia était visé, paraphé avec le plus grand soin et l'on pouvait presque s'y tromper. Magarthy qui n'avait promis que mille francs, lécha dix louis de supplément à la vue de ce chef-d'œuvre. Il fallait que ce fût parfait, car la créature n'était pas généreuse, et elle rognait d'habitude plus volontiers un compte qu'elle n'y ajoutait.

M. de Lauménil, lui, tombait dans le marasme. Le pauvre hom»e s'était interrogé et il

avait reconnu, avec effroi, quil était amoureux, mais, là, amoureux fou de la baronne. Le malheu* reux professeur n^avait jamais fait de déclaration à une femme du monde. Autrefois, quand il étudiait, il avait courtisé quelques Husettes et quelques Mimis; mais, outre que ces souvenirs remontaient déjà loin, M. de Lauménil ny trouvait aucun jalon qui pût lui élre utile. Au temps des amours de M. de Lauménil, une affaire de cœur se 4X>noluail à la Chaumière, à la Chartreuse ou au Salon de Mars entre une pile d'échaudés et une ou deux bouteilles de bière. La chose était des plus simples et la vertu la plus rigide ne tenait pas après le dixième gâteau ou le troisième cruchon : puis Hprès le Carillon de Dunkerque, Ton s'en allait, i»ras dessus bras dessous, et l'un des deux finissait toujours par rentrer... chez l'autre. En rêvant à ses souvenirs, Lauménil se regardait dans sa glace. 11 essayait le sourire vainqueur des beaux jours de son printemps, il se tenait sur une jambe comme Vestris, il envoyait un baiser dans le vide, et il restait tout décontenancé, car son rire lui faisait aper» eevoir un râtelier quelque peu incomplet; il manquait plus d'un dé ^ son jeu de dominos, comme disent les gamins de Paris! Et en voulant faire une pirouette, il avait heurté un meuble et brisé le modèle en plâtre de la première brouette trouvée par

Pascal. Quant au baiser, ii lui avait semblé voir passer dans la glace Tonobre de ses anciennes conquêtes, et il avait cru remarquer que ces dames lui faisaient certain geste bien connu des grisettes! Il se décida à écrire.

Écrire, c'est la grande ressource des gens timi*des! Dans sa lettre, il demandait à madame de Saint-Denis, sa main, et mettait à ses pieds un amour sans bornes etundévoùmentà toute épreuve! Il ne reçut la réponse que deux jours après. Cette réponse était des plus laconiques et ne contenait que ce seul mot : Venez! Le célèbre I de Voltaire avait trouvé son pendant.

Il est inutile de vous dire que ce fat Simon Lenoir qui écrivit ce mot... Magarthy était incapable, alors, d'aligner les cinq lettres qui le forment.

Le vieux savant, pommadé, lustré, le col serré dans une cravate d'une blancheur éblouissante, se rendit chez Magarthy. On le fît attendre une demiheure qui lui sembla un siècle, et la fée apparut enfin aux yeux de ce Guzman d*un autre âge. Elle était étincelante : le pauvre Lauménil eut envie de se jeter à ses pieds; mais Magarthy lui montrant un siège, lui dit gravement :

— Monsieur de Lauménil, asseyons-nous, et causons comme de vrais amis.

Le professeur prit place, un peu décontenancé par ce début solennel, et tournant son chapeau dans ses mains, il attendit que Magarthy se prononçât sur son sort.

Magarthy, prenant alors la parole, commença une longue dissertation sur le mariage. Elle représenta à M. de Lauménil qu'il était peut-être aveuglé par un sentiment passager... que ce serait une folie à lui, indépendant jusque-là, d'associer son sort a celui d'une veuve, mère de cinq enfants! Et puis n'avait-il pas encore sa vieille mère, qui ne verrait certainement pas avec plaisir un pareil bouleversement dans son existence. Certes,elleeûtété flattée, très flattée de cette alliance ! Mais le cœur n'est pas toujours d'accord avec les convenances sociales. Elle avait tout à gagner à cette union : un père pour ses enfants, un loyal ami pour ellemême; mais c'était à elle d'avoir de la raison pour deux... etc., etc.

Pendant tout ce discours, les beaux yeux de la créole semblaient démentir ses paroles. Des larmes glissèrent entre ses longs cils et ses paupières rosées. Lauménil fut plus ébloui que jamais. A son tour, il plaida chaudement sa cause; il fut éloquent, et Magarthy, vaincue par tant d'amour, fut amenée à consentir à une union, objet de toute son ambition, mais qu'elle semblait cependant n'accep-

ter que par dévoùment pour ses enfants et par amitié pour son prétendu.

Aussi deux mois après, trois voitures slation*naient dans la cour dé la petite maison de Passy. Les témoins de Magarthy, ceux de M. de Lauménilje strict nécessaire, en occupaient deux. Quant à la troisième, elle ne contenait que le savant et sa future femme. C'était la baronne qui avait désiré que cela fût ainsi, contrairement à tous les usages; mais elle voulait être seule avec le savant, et elle y parvint.

l'ave u

Ici, nous Pavouons franchement, notre plume hésite à retracer la scène qui eut lieu dans la voilure. Nous craignons que nos lecteurs ne croient à une mystiGcation,et cependant rien n*est plus vrai que l'histoire dont nous avons entrepris le récit.

Il y a longtemps que Ton a dit que Tamour est sourd et aveugle, et M. de Lauménil va nous donner une preuve nouvelle de cet axiome classique.

A peine installée dans la voiture qui conduisait les deux fiancés à la mairie, Magarthy éclata en sanglots déchirants, et, saisissant les mains de

M. de Lauménily elle lui dit d*un ton de voix mourant :

— Écoutez, mon ami, ce moment est décisif dans notre vie à nous deux. Je vous ai trompé... trompé lâchement... Je n*ai jamais été mariée.

A celte brusque déclaration, le vieillard fit un soubresaut qui ébranla le véhicule.

— Quoi ! Magarlhy?

— Ah ! maudissez-moi ! Je suis une misérable de vous avoir menti. Mais écoulez mon histoire, et vous verrez que, loin d'être aussi coupable que vous pourriez le croire, je fus plus à plaindre qu a blâmer.

El alors, les yeux enflammés et avec des allures de torpille, elle lui bâtit à la minute tout un roman nouveau.

Le pauvre Lauménil n'eut pas le temps déplacer un seul mot. — Elle était tombée à ses genoux...

— Soyez mon sauveur! s'écriait-elle, je n'ai commis qu'une faute dans ma vie. Restée orpheline avec une immense fortune,... j'avais vingt ans... Un de mes cousins sut trouver le chemin de mon cœur, il abusa de mon inexpérience, et devint bientôt le maître absolu de ma destinée. Il venait de Maurice, où il avait des plantations; je m'abandonnai à lui... Il devait m'épouser; mais des obstacles du côté de sa famille, retardèrent

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notre union, et je fus six ans la maîtresse de ce misérable... Oh! oui, bien misérable!.,, car, un jour, j'appris qu'il était marié à Maurice. Ce fut un coup terrible pour moi, et, si je n'avais été mère, je me serais tuée. Je quittai cet homme, et je demeurai près d'un an sans en entendre parler... Au bout de ce temps, il revint... Sa femme était morte, et il m'apportait son nom pour mes enfants!

Il fallait les sauver du déshonneur, et quoique tout amour fût éteint dans mon cœur, je me décidai à me sacrifier pour assurer l'avenir des petites créatures que Dieu m'avait envoyées. Mais je n'eus même pas la consolation de voir mes enfants porter le nom de leur père! Un matin, on me rapporta le corps de mon cousin... Il avait été tué à coups de couteau dans une querelle à propos de je ne sais quelle courtisane de l'ile. A partir de ce jour, je cessai d'être femme, je ne fus plus que mère. Je vins en France cacher ma honte, et je vous rencontrai... Ah! monsieur! Mon ami! rendez l'honneur à mes enfants !... Je ne suis pas une méchante femme, ne nous punissez pas du crime d'un autre. Je vous aime, et j'ai mis tout mon avenir en vous. Rendez moi l'honneur perdu, ou je me tue à vos yeux.

Et la grande comédienne, tirant un flacon de sa poche, feignit de le porter à ses lèvres. Lui arra-

cher le flacon des mains fut TaiFaire d'une seconde. C'était une fiole pleine de laudanum , que M. de Lauménil, bouleversé, jeta par la portière; il semblait avoir perdu conscience de lui-même. Pendant cet intervalle, on était arrivé dans la cour de la mairie; les témoins vinrent recevoir les deux futurs, et les conduisirent dans la salle des mariages. Magarlhy était anxieuse : M. de Lauménil ne lui avait pas répondu. Qu'allait-il se passer devant rofBcierde l'état civil?

Chacun prit place, et, après le petit discours d'usage, le maire, s'adressant au vieux professeur, lui demanda s'il consentait à prendre pour femme Magarthy Latuile, fille majeure, et à reconnaître les enfants qu'il déclarait avoir eus d'elle?

lin grand silence se fil parmi les spectateurs, à

cette révtvlaliou inattendue, M. de Lauménil lui-

|/fién]i3 sembhiil hésiter. Que se passait-il dans son

? Il eût éié dlùmk de le décrire. Surpris à

; ovbte quelques moriients auparavant par cet

Mj stupéliai)! , il eut olori l'idée de faire arrêter le

^nfuîr ; il ^eptait instinctivement que

l;l insensée, invraisemblable, ridi-

I que cette Magarthy était une mi-

llenitu m dernier moment pour

Ile confidence!... Mais l'amour,

IF^it [rnrïé haut dans ce vieux cœur

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naïf et jeune encore. La créole lui paraissait si belle!... Ses yeux exerçaient sur lui la fascination du basilic : fendus en amande, une demi-humidité, propre à la race nègre, les couvrait d'un voile à la fois voluptueux et chaste. Elle usa donc des regards, du sourire et des larmes, pour achever de faire perdre la tète au pauvre Lauménil. — Puis, se disait-il, elle se serait tuée sans doute, et quel remords éternel d'avoir causé la mort de la seule femme qui eût réellement fait vibrer en lui les cordes de la passion! Bref, ballotté entre Tamour et Tindignation, le dégoût et la commisération, le vieillard, pris de vertige, sentait sa raison lui échapper...

Entraîné, subjugué, il prit la plume et signa son déshonneur.

Magarthy triomphait! Déjà elle se voyait, elle et ses filles, entourées de la considération générale. La femme perdue aurait un nom honorable à laisser après elle. Des mariages convenables ne pouvaient manquer de résulter pour ses filles, de son mariage avec le vieux savant, estimé et considéré de tous. Rien ne saurait peindre son bonheur !...

Mais il était dit que, cette fois, le vice ne triompherait pas encore, et un coup terrible allait faire eroùler tout fédifice de la créole. Il y a des mo-

ments où la Providence semble se lasser du succès des pervers, et, plus le châtiment se fait attendre, plus il frappe fort et ferme, quand l'heure a enfln sonné. Ainsi, dans ce moment, cette femme à qui tout semble sourire, cette femme dont le mariage vient d^étre signé devant tous, celte femme se croit à Tabri de toute inquiétude, de toute catastrophe... et cependant l'ange vengeur est prèsd^elle, son glaive est levé sur sa tête, et rien ne pourra parer ses coups.

Tout à coup, à rentrée de la salle, parut un personnage nouveau dont la présence devait tout remettre en question.

Une femme de quatre-vingt-dix ans, aux longs cheveux blancs, à la physionomie vénérable, s'avançait à pas lents.

— Ma mère! s'écria M. de Lauménil!

Magarthy pâlit affreusement..-. Elle se sentait

menacée par cette apparition imprévue.

— Oui, mon fils... c'est moi ! Restez, monsieur le maire, je vous prie... et vous aussi, messieurs, car ce que j'ai à dire a besoin d'être entendu de tous. Vous venez de signer la honte de votre nom, mon fils, vous venez de nous déshonorer!... Cette femme n*a jamais été ni épouse, ni veuve, ni millionnaire; elle ne doit le peu d'argent, avec lequel elle éblouit quelques gens faciles à tromper, qu'à

des trafics infâmes; depuis sa plus tendre jeunesse, elle a trainé sa vie dans tous les bourbiers... Elle ne pourrait nommer un seul père à aucun de ses enfants. Elle n'a vécu que du vol et de la prostitution... et voilà^ mon fils, la compagne que vous vous êtes choisie... J'arrive à temps, du moins!... Cette malheureuse ne souillera pas le seuil de notre maison !

M. de Lauménil ne put résister à ce nouveau coup... Il tomba évanoui, et sa mère le fit transporter chez lui.

Quant à Magarthy, elle avait disparu, en voyant s'affaisser M. de Lauménii.

— Je le ramènerai, se disait-elle, en proie à une violente crise de nerfs, en rentrant dans son appartement. Et puis, en tous cas, nous sommes bien et dûment mariés; on ne casse pas les mariages en France.

Le soir même, une demande en nullité fut déposée au parquet, et nous allons suivre d'un bout à Tautre ce curieux procès qui préoccupa, pendant dans plus d'un mois', tout un certain monde de Paris.

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