LE PROCÈS
Le jour fixé pour Taudience arriva enfiiu Le prétoire ue contenait que peu de personnes, car on avait fait en sorte de ne pas trop divulguer cette honteuse affaire. Cependant, grâce aux indiscré- Uofis des témoins de la scène de la mairie, il s y trouvait encore un certain nombre d'habitués des salons où Ion avait l'habiludede voir M. de Lauménil. Celui-ci avait choisi pour avocat une des liimières du barreau français, une de ses gloires élincelantes qui, toujours sur la brèche, ne comptent presque 2)ue des victoires, dans leurs combats d^éloquence. Connu et aimé de la foule,
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maître Laudier ne suffisait qu'à peine à ses travaux sans nombre. La France entière invoquait sa puissante intervention. Aujourd'hui, il gagnait un procès à Marseille ; il en avait gagné un autre huit jours auparavant à Strasbourg. Demain , peut-être serait-il à Lyon ou à Bordeaux? Net et serré dans la discussion, maître Laudier avait dans la tournure de ses plaidoieries, quelque chose de mordant qui manquait rarement son but. Caustique et sans pitié pour le vice et la déloyauté, il semait ses harangues de sorties spirituelles à Temportepièce qui détruisaient souvent d'un seul coup tous les arguments de ses adversaires.
Quant à la baronne de Saint-Denis, elle avait choisi maitre Delioux, l'avocat prédestiné de toutes les causes féminines. Mailre Delioux ne le cédait en rien, comme talent et comme esprit, à maitre Laudier; mais il avait plus de moelleux dans la forme. Habituée à défendre le sexe faible, sa rhétorique savait trouver des adoucissements aux fautes les plus graves. Il présentait toujours ses clientes comme de pauvres victimes, dont tous les torts venaient d'un premier entraînement, causé par la malice et la fourberie de quelque Don Juan éhonté. Bref, la réunion de ces deux célébrités du barreau moderne offrait un spectacle curieux et plein d'intérêt.
Après Texposilion des faits par M. le Procureur impérial, maître Laudier commença une plaidoirie remarquable, mais trop longue pour que nous la transcrivions en entier ici.
Nous en donnerons donc simplement un résumé succinct, et, passant sous silence un grand nombre de détails , nous ne nous étendrons que sur les considérations essentielles que l'orateur s'attacha à démontrer au tribunal.
Il commença par tracer un portrait simple et vrai de M. de Lauménil. Selon lui , son client , arrivé à Fâge, où d ordinaire le dernier mot des passions est depuis longtemps prononcé, avait été entouré, capté par une femme éhontée. Cette fausse baronne avait simulé un état et une fortune qu'elle n'avait pas, un mariage qui n'avait jamais existé, etc., etc., et enfin, elle s'était fait constituer, dans le contrat, deux cent mille francs, c'est à dire la fortune entière du malheureux savant, qui, en cas de séparation (cas probablement prévu), aurait été obligé de mendier une pension alimentaire auprès de celle à qui il abandonnait tout son bien, dans un moment d'égarement.
Maître Laudier retraça en termes énergiques la scène de la voiture : il voyait dans cette comédie honteuse, où la menace d'un suicide public avait trouvé place adroitement, une.captation au premier
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degré. Il partait de ce point pour prouver que la demande en nullité devait être accueillie, puisque le consentement de son client n'avait pas été libre. De plus, il y avait erreur dans la personne, car M. de Lauménil croyait épouser une femme titrée, veuve et riche à millions, tandis que Magarthy n'éiaft qu'une aventurière et que le peu de fortune qu'elle possédait avait été acquis au prix des plus honteuses spéculations. Puis, il représenta le pauvre savant ahuri, stupéfié, après la confession de Magarthy, arrivant à la mairie et, sans conscience de Tacte qu'il accomplissait , sous le coup d'une hallucination momentanée, signant, les yeux fermés, son déshonneur et sa ruine.
Mais, ajouta maitre Laudier, la Providence, qui sait attendre pour mieux punir, ne devait pas laisser s'accomplir un forfait aussi exécrable. Tout semblait terminé, ou avait signé et la créole triomphante calculait déjà de nouveaux crimes peut-être, quand une porte s'ouvre et tout à coup range gardien de M. de Lauménil apparaît sous les traits vénérables de sa noble et digne mère. Bravant toutes les fatigues, courbée sous le poids de quatre-vingt-dix hivers, celte héroïne de Tamour maternel avait rassemblé ses dernières forces pour sauver son fils d'une honle irréparable. Au bord de la tombe, elle retrouve toute Ténergie
de la jeunesse pour protéger ce fils, unique objet de son amour : spectacle touchant, bien digne d'attendrir tous les cœurs généreux! Aussi, dit Tavocat en terminant, j'ai pleine confiance dans la justice du tribunal; un aréopage français ne saurait souffrir que par suite d'une captation, que par suite de dol et d^erreur, une des gloires de la France^ un savant acclamé si souvent dans nos chaires populaires, voie le reste de son existence terni par le contact d'une fille impure. — Je demande la nullité du mariage.
Ici la séance fut suspendue pendant quelques minutes. M. de Lauménii serra la main de maître Lâudier et le silence se rétablit, lorsqu'à son tour, maître Delioux se leva pour répondre à la brillante improvisalion de son collègue.
Sa tâche était difficile; mais son talent était souple et il s'attacha à détruire les principaux arguments de maître Laudier. Selon lui, cette femme, madame de Lauménii , n'avait en rien abusé de la bonne foi de son prétendu... On invoquait contre elle un passé déplorable; mais on ne fournissait aucune preuve à l'appui. La vérité était ce qu'elle avait avoué à M. Lauménii au moment de signer Tacte qui devait les unir à jamais. Oui, celte infortunée avait été trompée par un parent dans la colonie de Bourbon : oui ! Mais malgré ce malheur,
malgré celte confiance trahie, elle était encore digne de Tamour d'un honnête homme. C'est en vain, ajoutait Thabile avocat, que Ton cherche à introduire le motif d'erreur dans la personne... C'est bien Magarthy elle-même, connue depuis un an par M. de Lauménil que celui-ci avait Tintenlion d'épouser. Quant aux bâtards, le fait de cette irrégularité de naissance n'avait plus de valeur, puisque instruit à temps, M. de Lauménil avait accepté la reconnaissance de ces pauvres enfants. Donc, disait en terminant maître Delioux, ce n'est ni à l'erreur sur la personne, ni aux mauvais antécédents de ma cliente qu'il faut reporter cette demande étrange en nullité d'un mariage consacré suivant toutes les formes... Il y a un autre motif, messieurs les juges, et un motif qui n'est pas à la gloire de la partie adverse... Madame de Lauménil entraînée par le grand amour qu'elle porte à ses enfants, a peut-être exagéré le chiffre de sa fortune. Certes cette fortune existe : elle a des propriétés à Bourbon, à Paris même... — Mais on s'aperçoit, tout à coup, que nous ne sommes pas millionnaire! On avait parfaitement accepté notre vie passée; mais on ne peut pas accepter le déficit qui s'annonce tout d'un coup dans notre position pécuniaire! Nous sommes riches, mais nous ne sommes pas millionnaire! Voilà, voilà seulement
OÙ git tout le procès qu'on nous intente. Il est triste, messieurs les juges, de voir, pour une misérable question d'argent, mettre en jeu les principes les plus sacrés de la société. Le mariage a été consenti volontairement... Il a été consacré par TeiBcier de Tëtat civil. Le mariage est valable et la loi ne peut trouver, dans Tespèce, un seul motif sérieux d'annulation. Notre adversaire a fait un tableau dramatique de l'arrivée subite de la vieille mère de M. de Lauménil... Gela est touchant sans doute; mais la loi ne se laisse pas émouvoir par des scènes dramatiques. — La loi ne reconnaît que le droit, le sentiment n'a rien à voir dans une affaire toute de procédure. M. de Lauménil est depuis longtemps affranchi du joug maternel : il a soixante-huit ans, il a agi avec toute liberté, en plénitude de son bon sens et nous sommes persuadé que le tribunal répondra à la confiance que nous avons placée en lui, en prononçant la validité d'un mariage auquel on n'a opposé que des moyens sans effet au point de vue légal.
Pendant cette réplique, M. de Lauménil était resté immobile; mais lorsque maître Delioux avait excipé de la cause que le défaut de millions était le seul motif de son instance, il n'avait pu retenir un vif mouvement d'indignation et le noble vieillard plongeant sa tète dans ses mains, laissa échapper
quelques larmes longtemps contenues, de honte et d'indignation.
Le public lui-même avait eu un mouvement de dénégation à ces paroles de maître Delioux et un murmure désapprobatif, immédiatement réprimé par le président, .avait accueilli cette partie de la péroraison de Tavocat.
Enfin vint le tour du Procureur impérial.
Il commença par donner lecture de Tarticle 180 du code civil, ainsi conçu :
« Art. 180. Le mariage qui a été contracté sans le consentement libre des deux époux ou de l'un d'eux ne peut être attaqué que par les époux ou par celui des deux dont le consentement n'a pas été libre.
« Lorsqu'il y a eu erreur dans la personne, le mariage ne peut être attaqué que par celui des deux époux qui a été induit en erreur. »
Cet article, ajouta le Procureur impérial, n'est que l'application de règles générales qui régissent les contrats et leur ratification soit expresse, soit tacite. Le défaut d'un consenlemenl libre, l'erreur, le dol, la violence sont autant de causes qui peuvent faire annuler un mariage et, principalement, Terreur sur la personne. Dans tous les cas, c'est au juge qu'il appartient d'apprécier les faits qui lui sont dénoncés, et de déclarer, si, eu effet,
d'après les circonslaoces de la cause , il y a motif suiBsant pour déclarer que le consentement n'a pas été librement donné, mais qu'il a été le résultat de Terreur, du dol ou de la violence. Et quant à Terreur sur la personne, il faut qu'elle soit telle qu'il soit démontré que ce n'était pas la personne même que Ton croyait épouser qui s'est, en effet, présentée devant Tétat civil. S'étendant sur ce moyen, le Procureur impérial constata que Terreur sur la personne était très diiBcile à apprécier et à déterminer, et qu'aucun des arrêts rendus à cet égard n'était peut-être à l'abri d'une juste critique. Il cita plusieurs cas de nullité qui avaient obtenu la sanction du tribunal, entre autres celui du palais de Bourges, le 6 août 1827 :
c Spécialement un mariage peut être déclaré nul lorsque l'un des contractants , par suite de faux ou de manoeuvres frauduleuses, a pris un nom de famille et des qualités qui ne lui appartiennent pas, si, d'ailleurs, cette double circonstance a été pour l'autre époux la cause déterminante du mariage, »
Cette proposition a paru à de nombreux jurisconsultes contraire aux vrais principes.
Bref, le Procureur impérial termina sans trop conclure. Il faisait des vœux pour que M^garthy ne triomphât pas dans cette lutte; mais, il n'osait lui-
même se prononcer définitivement, et il attendait respectueusement Tarrêt qui allait sortir de la bouche des respectables dépositaires et interprètes de la loi.
Après ces psy^ples prononcées par Torgane du Ministère public, Magarthy se crut sauvée et Taudiloire semblait, à regret il est vrai, partager cette opinion. M'' Delioux, lui-même, se penchant vers la créole, lui dit ^out bas : Maintenant notre affaire est sûre !
Mais, ô coup de foudre inattendu! Soudain, M"" Laudier, sublime d'indignation et de véhémence, se lève et prononce la réplique suivante, de cette voix saccadée et sifflante qui lui est propre ; et grâce à laquelle les coups qu'il porte, semblent deux fois plus piquants et plus terribles :
c Messieurs, je suis confondu... Je vois Tiniquité pr^te à triompher dans cette enceinte. Mon adversaire n'a pas craint d'outrager la vertu la plus pure, attestée par quarante années d'une carrière parcourue avec gloire et honneur! On a osé nous accuser de mercantilisme. L'organe du Ministère public lui-même semble nous abandonner au moment suprême. Ah! je ne puis plus me retenir dans les limites que je m'étais fixées. Messieurs, par respect pour le nom de Lauménil que cette
femme a pu porter une heure, par pitié pour ses enfants, innocents des crimes de leur mère, j*étais résolu à garder le silence... mais la voix de la conscience parle maintenant plus haut que la voix de la commisération et du respect humain. Écoutezmoi donc encore une fois, messieurs, et pardonnezmoi, pour le besoin de la cause, de vous initier aux mystères honteux que renferme la vie de la créature qui ose soutenip ce qu'elle appelle son droit devant des honnêtes gens! Il y a dans la loi un article intitulé : De la nature des preuves qui peuvent être admises... soit en matière de séparation , soit en matière de nullité, et cette preuve, c'est rinscription de la femme sur les registres de la police comme... »
A ces mots prononcés d'une voix forte, un cri strident se fit entendre : il sortait de la poitrine de Magarthy qui s'affaissa sur elle-même.
Quant à M. de Lauménil, il semblait ne rien voir et ne rien entendre.
— J'ai hésité, poursuivit maître Laudier, je vous l'ai dit, mais la vérité doit enfin se faire jour dans cette triste affaire, voici la preuve authentique de ce que j'avance :
La nommée Magarthy figure sur les livres de la police depuis le 13 janvier 184... jusqu'au 7 mai i84... or, par une négligence inconcevable, elle
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ne s'est jainais fait rayer des contrôles... Cette fille n'appartient plus à la juridiction civile... Cette fille appartient à la police qui la réclame et à la« quelle, nous l'espérons du moins, le jugement qui ▼a s'édicler la rendra dès aujourd'hui...
Après ce vigoureux élan, les juges se retirèrent pour délibérer. Leur religion cette fois était bien fixée. Le mariage fut déclaré nul à Tufianimité et tous ses effets annihilés.
Magarthy avait trouvé bon de tomber dans un profond évanouissement. Elle fut reconduite chez elle par son avocat.
Les suites de ce procès furent fanestes à M. de Lauménil. En peu de temps, il eut la douleur de perdre sa mère qui semblait n'avoir vécu jusque-là que pour sauver son fils d'une catastrophe épouvantable. Il donna sa démission de toutes ses places à Paris et accepta une mission en Orient. La France perdit, ce jour-là, un savant et un honnête homme. Il y a des femmes dont le contact est mortel... Magarthy était de ce nombre : on ne s'éloignait d'elle que souillé et flétri... semblables à celles des vipères, ses morsures étaient empoisonnées; mais les revers ne l'abattaient pas, et plus on cherchait à l'écraser comme un reptile impur, plus elle relevait sa tète menaçante, plus elle redoublait d'audace et de perfidie.