LA CHANTEUSE EN VOYAGE
Son procès perdu, la vie à Paris n'était plus possible pour Magarthy. Outre la déconsidération qae lui avait value ces débats, letat de sa fortune était trop précaire pour qu elle pût recommencer la lutte, li y aurait eu là matière à se désespérer pour toute autre; mais elle avait la persévérance innée, elle s'aplatissait sans se briser. Simon Lenoir» qui était resté son confident fidèle, lui disait quelquefois, pénétré d'admiration : « Vrai, vous êtes plus forte que moil... » Compliment bien significatif de la part d'un pareil misérable! En effet, Magarthy ne se décourageait jamais. On Teùt
coupée en morceaux comme un ver, que, suivant la tradition populaire, elle eût trouvé le moyen de renouer ses anneaux.
Son premier soin fut de vendre ses meubles, ses chinoiseries, son argenterie et ses bijoux. Il lui fallait un capital pour se mettre de nouveau en campagne. Enfin, toutes ses dettes payées, lorsqu'elle eut installé ses filles dans un nouveau pensionnat et sous un nouveau nom, car elle abandonna celui de baronne de Saint-Denis, et pour cause ; quand elle eut soldé deux années d'avance pour leur éducation, elle se trouva à la tête de vingt mille francs. Celait peu, convenez-en, pour élever tant d'enfants, pour vivre sans travailler, ou pour trouver un époux millionnaire! Mais celte fille avait un trésor entre les mains : ce trésor, c'était le fameux Oratoire aux lettres dont nous avons déjà parlé. Elle passa deux jours à trier dans cette mine les matériaux qui devaient servir à reconstruire l'édifice de sa fortune écroulée. C'eût été un curieux spectacle de voir cette femme, courbée sur cette volumineuse correspondance acquise au prix des plus grands abus de confiance... comptant, supputant la valeur de chacune de ces preuves d'un crime, d'une faute ou d'une imprudence. Elle ne savait pas écrire, mais elle lisait couramment et calculait juste. Elle choisit dans
son recueil un certain nombre d'affaires qu'elle pouvait traiter en province, et se fit un itinéraire qu'elle se proposa de suivre avec la plus grande exactitude.
Simon Lenoir fut naturellement du voyage, et ce fut lui qui rédigea, sous la dictée de Magarthy, Tordre et la marche à suivre dans Texcursion productive qu'elle avait projetée. Ce brave Simon était devenu le secrétaire des commandements de Magarthy. Il se sentait dominé par cette femme qu'il savait capable de tout. Il connaissait la créole sur le bout du doigt; il l'avait étudiée à fond, et il était convaincu que cette fille des Tropiques n'aurait pas hésité un seul instant à priver le monde dudit Simon Lenoir, si celui-ci commettait jamais la sottise de la trahir ou même de lui opposer la moindre résistance. Aussi était-il toujours à ses ordres.
Ajoutons qu'elle payait convenablement ses services. Madame Octavie de Talin, tel fut le nouveau nom qu'elle s'octroya et pour la justification duquel le scribe du pont de l'Archevêché lui fournit tous les documente nécessaires, madame Octavie de Talin, disons-nous, partit un matin de Paris pour Alençon. Elle avait pris la poste, trouvant cette manière de voyager de haut goût. Elle occupait l'intérieur d'une charmante berline louée par
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elle à Blummacher, tandis que, perché sur le siège, Simon Lenoir, vêtu en valet de pied de grande maison, fumait philosophiqqement une pipe courte et noire qu'il semblait entourer des plus grands soins.
La' chaise avait dépassé Versailles et roulait sur la belle route impériale. Le po«:tilIon faisait claquer son fouet, pour disperser les troupeaux de canards qui encombraient le chemin. Simon Lenoir, la tête renversée sur le coussin du siège, commençait à souffler comme un tuyau d*orgue, après avoir préalablement mis à Tabri d'une chute intempestive sa pipe bien-aimée et le flacon d'eau-de-vie qui ne le quittait jamais. Le temps était magnifique... le soleil dorait les blés naissants; les coquelicots, les bleuets et les x>hrysantèmes blanches réjouissaient l'œil du voyageur sentimental. Sterne eut écrit un chapitre délicieux sur les champs de betteraves qui bordaient la gauche de cette route illuminée; mais nous nous occupons en ce moment d'une femme que les beautés de la nature n'avaient jamais touchée.
Tandis que la cigale chante au laboureur la chanson de l'anthologie et que le grillon lui répond d'une voix glapissante ; tandis que les oiseaux se f mt des déclarations dans le feuillage discret des pommiers et que Lucas fait les doux yeux à Jean-
LES lURUGfiS DE LA CRÉOLE. U9
Dette, Magarthy, étendue paresseusement sur les coussios de la calèche, parcourt d'un œil avide un agenda qu'elle a déjà lu vingt fois. C*est le carnet de ses opérations. Sembjabt*^ ^ un commis-voyageur, elle cherche à bien fixer dans sa tète le nom et les qualités de ceux à qui elle doit s'adresser... Parcourons ce carnet avec elle :