HISTOIRE DE LA QUATRIEME LETTRE
Madame la marquise de Kerloskouët avait trentedeax ans. D'une beauté remarquable et d'une sagesse exemplaire, la jalousie ou Teuvie n'avaieut jamais pu trouver prise sur elle. Mariée depuis quatorze ans, elle n'était devenue mère qu'au bout de sept, et sa vie tout entière était consacrée au bonheur de son mari et à l'éducation de sou en^ faut.
M. le marquis de Kerloskouët était un homme de trente-huit ans» poli comme tout gentilhomme breton, mais froid et même parfois un peu dé-
daigneux. II aimait sa femme et son fils plus que tout au monde, mais il n'était pas démonstratif, et on lui avait vu rarement des instants d'expansion. Il menait la vie des gentilshommes de province,... passait ses journées à la chasse, ses soirées au cercle et n'oubliait jamais de se trouver à Thôtel un quart d'heure avant le moment fixé pour les repas communs, afin de pouvoir offrir la main à sa femme pour la conduire au salon à manger, comme on dit en Bretagne. Lorsqu'ils allaient dans le monde, il accompagnait toujours la marquise, faisait une apparition à ses côtés, et ne manquait pas de venir la reprendre à la fin du bal ou de la soirée.
Personne mieux que lui ne faisait les honneurs de ses salons. Il ne se serait pas permis de se dispenser une minute de ses devoirs de maître de maison : tandis que sa femme organisait les contredanses, lui se chargeait d'animer les tables de jeux et de veiller aux rafraîchissements. Toujours prêt ù faire un quatrième au boston^ à tenir un pari à l'écarté, il avait en outre une bourse remplie d'or à la disposition de tous les décavés de la bouillotte ou du lausquenet.
La maison du marquis et de la marquise de Kerloskouët était citée comme une des phis hospitalières et des mieux tenues de Rennes. Afais' le
marquis, sous tous ces dehors fastueux» savait cependant parfaitement calculer. Jamais ses dépenses ne dépassèrent les bornes de ses revenus. Il n'avait point d*intendant et tenait lui-même sa comptabilité. Quelquefois ses amis du cercle le raillaient à ce sujet...
— Que diable, mon cher..! Gomment pouvezvous vous résignera faire des additions?... D'abord ça doit être très difficile, et puis c'est ennuyeux.
— Bah! cela m'amuse, moi... Je n'y dépense guère que quatre ou cinq heures par semaine, et je gagne dix mille francs par an à ce métier-là... Je vous défie de trouver un commis des gabelles qui se fasse mes appointements.
Cette maison paraissait donc fortunée entre toutes, jusqu'alors... et il ne fallut rien moins que l'arrivée de Magarthy pour empoisonner, en peu de jours, dix ans de calme et de sérénité. Hélas ! la marquise avait un secret à cacher, secret fatal, secret rongeur, secret douloureux !
Il y avait dix ans, pendant une absence de son mari, qui était allé faire un voyage en Allemagne, la marquise de Kerloskouët avait oublié, un jour, un seul jour, qu'elle était épouse... Elle avait cédé à un entraînement, à une fatalité inouïe, due plutôt à sa faiblesse et à son inexpérience de la vie, qu'au mépris complet et raisonné de ses devoirs. Un u 12
ami d'enfance, Raoul de Favelea, élevé avec elle jusqu'à Tàge de quinze ans , passant par Rennes pour aller rejoindre son régiment, lui demanda une hospitalité qu'elle n'hésita pas à lui accorder ^ qu'elle lui eût même offerte... Raoul était un roué : profitant de l'absence du mari, il égara le cœur de la marquise dans le sentier du passé. Il lui rappela, d'abord en plaisantant^ qu'elle lui avait été pour ainsi dire fiancée. Ils se tutoyaient autrefois. Ils ne s'appelaient ni Raoul ni Agathe... (Is étaient l'un mon petit marij l'autre ma petite femme. Et tous deux se laissaient aller, la main dans la main, à de douces rêveries rétrospectives. Chaque soir, après diner, ils se promenaient dans un petit bois attenant à la propriété de M. de Kerloskouët. Une grotte artificielle leur servait souvent de retraite, pendant ces pluies subites si communes à Rennes. Raoul poussait toujours la promenade du côté de la grotte, mais il n'avait pas encore osé se déclarera la marquise qui, cependant, ne trouvait aucun mal à se promener avec un ancien compagnon d'enfance; sa sérénité même semblait la garantir. Mais la destinée voulait que la marquise succombât, et le jour marqué pour sa défaite ne tarda pas à arriver. Il y avait déjà quinze jours que Raoul habitait l'hôiel de Kerloskouët; sur le point de s'éloigner, il faisait ses adieux à la marquise dans
le petit bois dont nous avons parlé. Tout à coup un orage éclate; la nue se déchire violemment et le tonnerre gronde à chaque minute en se rapprochant. La marquise était très nerveuse, et le tonnerre exerçait sur elle une influence funeste. Dès les premiers éclats de la foudre, elle devint pâle comme la mort.
— Fuyons ! cria-t-elle, et, sans réfléchir, elle entraîna Raoul dans la grotte...
— Fermez la porte ! Je vous en supplie. Raoul obéit et revint près d*elle...
En ce moment, un coup plus terrible que les précédents ébranla le sol. La marquise éperdue se jeta dans les bras de Raoul en s'écriant :
— Raoul, j'ai peur, sauve-moi !...
Quand forage fut calmé, la porte de la grotte se rouvrit et madame de Kerloskouët, pâle et les yeux égarés, en sortit en chancelant... Raoul voulut la soutenir.
— Laisse-moi! lui dit-elle... J'ai ta parole... Va-t'en !
Et elle s'enfuit jusqu à son appartement, où elle s'enferma à double tour.
Une heure après, Raoul faisait seller son cheval et partait pour réjoindre son régiment.
En arrivant au corps, il trouva la lettre suivante.
sur laquelle on pouvait voir les traces de larmes qu'on n'avait même pas cherché à effacer :
« Mon cher Raoul,
« Merci d'avoir tenu ta promesse. Tu es parti et je reste seule avec le souvenir de ce moment d'égarement inconcevable qui nous a faits coupables Tun et l'autre... Tu m'as juré sur l'honneur de ne jamais cherchera me revoir... Sois honnête homme, sois gentilhomme jusqu'au bout... et je tiendrai le serment que je te réitère aujourd'hui de ne jamais oublier ce jour néfaste et doux où je t'ai appartenu. Que Dieu protège ton avenir!... Demandonslui pardoD l'un et l'autre, et regardons tout ce qui s'est passé comme un rêve enchanté et terrible à la fois; mais ne nous revoyoos jamais... Dieu nous pardonnera peut-être alors; je le prierai tant!... Ah ! que ne puis-je racheter cet instant d'oubli, qui m'a faite tienne une heure, au prix de mon bonheur eu ce monde, de mon salut dans Taulre ! Aie pitié de moi, ne me réponds pas et brûle ma lettre. Adieu pour toujours!
« Agathe de Kerloskocet. »
Raoul tint son serment... Il ne chercha jamais à revoir la marquise, mais, soit regret de se séparer
LES MARIAGES DE LA CRÉOLE. f61
de cette relique du passé, soit par suite d'aoe négligence impardonnable, il ne brûla pas la lettre accusatrice qui lui rappelait peut-être le jour le plus romanesque et le plus féerique de sa vie.
Quant à la marquise, le souvenir de sa faute s'était peu à peu dissipé. Dix ans écoulés, la naissance d*un enfant adoré, la tendresse de son mari, la considération du monde, lui avaient presque fait oublier cette triste et rapide aventure de sa jeunesse, quand la lettre déposée par Simon Lenoir dans son livre vint tout à coup la rejeter de dix ans en arrière. Cette lettre était la copie de celle que la malheureuse femme avait eu Timprudence d'écrire à Raoul. En forme de post-scriptum, il y avait ces deux lignes :
« P. 5. Pour détails et renseignements, s'adresser à madame Octavie de Talin, hôtel de la Poste, demain avant midi... Monter au premier étage, frapper au n^l4. »
Nous n'avons pas besoin de dire que Magartby avait fait cette trouvaille dans une liasse de papiers dérobée chez M. deFaveleu, pendant les huit jours qu*elle avait été sa maîtresse.
Tout son Oratoire aux lettres, comme elle appelait sa collection, venait de sources semblables.
Le lendemain, à onze heures, niadame de Kerloskouët, soigneusement voilée, frappait à la porte de la créole. Ce fut Simon Lenoir qui lui ouvrit. A sa vue, madame de Kerloskouët recula... La figure du forçat avait un (el caractère de fausseté et même de cruauté, qu'elle se demanda instantanément quel devait être le caractère de la femme maîtresse d*un tel valet ! Mais celui-ci que ne déconcertait nullement Tair de profonde répugnance que lui témoignait la marquise, ferma la porte derrière elle, puis soulevant une portière, il annonça à haute voix :
— Madame la marquise de Kerloskouët.
Et aussitôt la marquise vit s'avancer vers elle, presque en courant, une petite femme florissante, dodue, courte, aux extrémités vulgaires trahissant son origine, mais fraîche comme la rose, Tœil ouvert et la physionomie riante, qui, saisissant ses deux mains dans les siennes, Fentraina dans un petit salon, la fit asseoir sur une causeuse et prit place à côté d'elle. La figure cauteleuse de Simon Lenoir apparut de nouveau à la porte, il baissa la portière, et, après avoir fait un salut pareil à celui qu'il avait adressé à la marquise sur la place de la Motte, il disparut, laissant les deux femmes en présence. La marquise, décontenancée, ne trouvait pas une parole... Mais Magarthy ne lui laissa
pas le temps de chercher une phrase d'introduction.
— Je m'attendais à voire visite... pauvre chère dame^ je vous ai fait bien peur et vous avez dû avoir de moi une singulière idée, n'est-ce pas? Vous vous êtes dit : Je suis tombée dans un guetapens ; je vais me trouver en présence de quelque vieille sorcière qui me menacera de remettre l'original de la lettre à mon mari... Que sais-je? Avouez que vous avez pensé tout cela?
— En vérité, madame, répondit enfin la marquise; je suis confondue et je vous demande pardon... Je suis si émue... si troublée...
— Remettez- vous... Je sais ce que c'est... La première fois, cela fait toujours de l'effet.
— Mais, madame...
— Laissez-moi donc parler pour vous ! Je ne veux pas vous faire de mal, moi, au contraire, puisque je suis venue de Paris exprès pour vous sauver.
— Vous allez me rendre l'original?...
— Mais certainement, ma chère dame... Levez donc un peu votre voile. Que vous êtes belle, mon Dieu ! Il faut vite sécher ces grands yeux qui ont pleuré... Oui! Je vais vous rendre votre lettre... Allons, ne pleurez plus !
— Oh! madame, ma reconnaissance...
— Voilà jostemeiit où la situation commence à s'obscurcir; il y a une petite condition à la remise de cette lettre.
— Une condition... laquelle? Jy souscris d'avance !
— Écoutez-moi... En recevant la copie de cette lettre, vous avez cru à un chantage, n'est-ce pas? Eh bien! c'est justement pour empêcher un chantage que je me suis emparée de ce chiffon de papier... Mais, je n'ai pas le droit d'en disposer, car il ne m'appartient pas. Je l'ai surpris dans la collection d'un de mes parents, amateur d'autographes... Il voulait venir lui-même vous le rapporter... Mais il vaut mieux que ces sortes de choses se passent entre femmes, n'est-ce pas? Alors j'ai saisi le précieux talisman... Il est là, dans mon oratoire, ajouta-t-elle avec un sourire plein de douce malice... Seulement mon parent a exigé de moi que je ne vous le rendisse qu'en échange d'une petite somme qu'il a fixée lui-même. J'ai prié, j'ai supplié... Il a été inflexible,et, mafoi, je suis venue vous apporter la lettre, en vous conjurant bien de croire que je ne suis pour rien dans ce honteux tripotage.
— Je vous crois, madame; donnez-moi cette lettre, et dites-moi quelle est la somme qu'exige votre parent?
LES KàRIàGES de la GRÉOLB. 965
— Vingt mille francs, articula neltement la créole.
— Vingt mille francs! c'est une mystification, sans doute?
— Non, madame, cest la triste vérité !
— Et si je ne les paie pas?
— Votre mari recevra la lettre.
— Infamie!
— Oh ! le vilain mot^ madame, c'est du commerce, voilà tout. Mon oncle vous vend labsolulion d'un bien gros péché, vingt mille francs seulement..! Mais c'est pour rien... Votre mari en donnerait le double.
— Je n'ai pas cette somme .
— Mais vous pouvez vous la procurer?
— Sans doute, mais il faudrait du temps...
— J*attendrai, madame... Je suis patiente.
Et d'un geste gracieux elle indiqua à la marquise que Taudience était terminée.
— Reconduisez madame, dit-elle à Simon qui venait de paraître sans être appelé, ce qui prouvait qu'il avait écouté.
La marquise eut encore à subir la politesse obséquieuse du valet de pied, et sortit, anéantie, de cette maison.
Elle prit le chemin le plus long pour rentrer Chez elle... et, durant toute la route, la malheu-
reuse femme murmurait, comme dans un cauchemar :
— Vingt mille francs ! vingt mille francs !
Quant à Magarthy, elle s'était mise tranquillement à sa toilette de Taprès-diner et avait dit à Simon Leuoir :
— Tout va bien... mais il faut battre le fer pendant qu*il est chaud!
— Battez, madame, battez fort et ferme... moi, pendant que madame s'habille, je vais aller prendre un verre d'absinthe.
— Eh quoi! vous boirez donc toujours!
— Âh! madame... ce n'est pas là mon plus grand défaut.
Et il sortit, en chantant le refrain d'une ronde composée par un Apollon du bagne.