COMMEIHT ON FORCE UNE PORTE
Le soir même, Magartby, qui savait que M. et madame de Kerloskouët devaient aller entendre Haydée au théâtre, parvint à se procurer la loge contiguë à celle de la marquise. M. de Kerloskouët, fidèle à ses habitudes, accompagna sa femme au spectacle et ne sortit que vers le milieu du premier acte ; ce fut alors que, passant familièrement son bras par dessus le bourrelet de velours rouge qui séparait les deux loges, Magarthy toucha du bout de son éventail la main de la marquise. Celle-ci se retourna, croyant avoir affaire à quelque femme de sa connaissance, mais qu'on juge de sa
Stupéfaction, lorsqu'elle reconnut la femme de rbôtel de la Poste dans sa voisine de loge.
— Quoi, vous ici, madame... par grâce! que me voulez-vous encore?
— Rien... ma toute belle, rien qui puisse vous affliger. Avez vous quelque bonne nouvelle à me donner relativement à la petite somme...
— Plus bas, au nom du ciel! on nous regarde!
— Eh bien... où est le mal? Vous me connaissez, je vous connais, nous nous rencontrons au théâtre et nous causons... quoi de plus simple!
— Assez, madame, assez ! aussitôt que je serai en mesure... je vous le ferai dire...
— Non pas, chère madame... Souriez donc... voici un fort joli blond qui nous lorgne... Je suis défiante. En deux mots, voici ce que je veux... Jusqu'à ce que vous ayez réuni la somme nécessaire... je ne vous quitterai que le moins possible... et avec voire permission... puisque M. votre mari est sorti... je vais passer dans votre loge...
— Y pensez-vous?... dans ma loge!... vous!
— Vous aimeriez mieux, sans doute , y voir M. Raoul?
La pauvre marquise changea de couleur.
— Allons, continua Magarthy... pas d'enfantillage... Invitez-moi à aller dans votre loge, ou M. le marquis aura la lettre ce soir même.
— Madame. •• vous me torturez...
— Non... ma bonue amie... je désire cultiver votre amitié... voilà tout... Je suis madameOctavie de Talin, une veuve des colonies; vous m'avez connue à Paris, dans les commencements de votre mariage...Toutest là... pasde fadeurs! Ah! à propos, si vous recevez la visite de quelques dames du grand monde... vous me présenterez... je le veux...
Et sans plus attendre, Magarthy se fit ouvrir la porte de sa loge, et, pénétrant dans celle de madame de Kerloskouët, elle dit tout haut en entrant :
— Vous le voulez, chère marquise, je cède à vos instances... Mais nous allons élre bien gênées dans cette armoire.
Et elle s'installa, sans plus de façons, à la gauche de la marquise.
— Madame, murmurait celle-ci, c'est de la violence.
— Pas un mot, ou je vous perds sans pitié... La marquise terrifiée subit le voisinage de la
quarteronne pendant toute la soirée.
Magarthy avait une toilette éblouissanie ; son bouquet était une véritable rareté. Gamellias et violettes de Parme artislement assemblés, ce bouquet devait lui avoir coulé les yeux de la télé, pour nous servir de l'expression du jeune baron de Saint- Yves qui, placé à Forchestre, avait, un des
premiers, fait remarquer l'étrangère daos la loge de la marquise.
Toute la salle tourna alors les yeux du côté de cette nouvelle arrivée. A^^ise à côté de la plus belle et de la plus honorée des femmes de la société, elle ne pouvait évidemment être qu^une grande dame, car on savait que madame de Kerloskouct était fort difiScile et plus que sévère dans le choix de ses amies intimes. De plus, Magarthy était encore agréable, et, nous Tavons dit, sa physionomie, lorsqu'elle le voulait, s'imprégnait d'un cachet de douceur et de mélancolie qui lui allait le mieux du monde.
Pendant le second entr'acte, ce fut comme une procession dans la loge de madame de Kerloskouët, et force fut à la pauvre marquise de présenter à tous madame Oclavie de Talin a veuve d'un riche créole et Tune de ses amies d'autrefois. »
Magarthy fut superbe d'impudence et d'aplomb. Elle sut plaire à chacun et de temps en temps, on la voyait serrer avec affection, avec tendresse même, la main de la pauvre marquise qui murmurait tout bas :
— Vous êtes cruelle, madame !
— Eh! pourquoi cruelle ^ ma bonne amie? lui répondit Magarthy, quand elles furent bien seules dans la loge? Je ne vous fais aucun tort, et vous
me rendez un immense service en me lançant dans un monde où, sans vous, j'aurais probablement eu beaucoup de peine à pénétrer. Ne vous désolez donc pas. Je suis de bonne compagnie et ne déshonore, pas ceux qui me protègent. Mais, n'est-ce point votre mari que je vois auprès de madame de Rostanges? Il nous regarde avec une certaine curiosité; il va venir... Présentez-le moi, chère marquise, je serai enchantée de faire sa connaissance... Ah! à propos^ vous lui direz que vous m'avez invitée à dîner pour demain.
— Moi... dire cela? jamais!
— Ne froncez donc pas le sourcil... souriez... allons donc! souriez... Tenez, comme moi... Bien... c*està peu près cela. Si vous ne faites pas ce que je vous demande... j'ai la lettre sur moi, et je la lui remets, séance tenante.
Madame de Kerloskouët aurait donné dix ans de sa vie... sa vie entière peut-être, pour échapper à cette main de fer qui la tenait... Mais la pauvre femme plia encore sous le geste terrible de Magarthy. En effet, en ce moment le marquis entrait dans la loge, et la créole tira de son corsage un papier avec lequel elle se mit à jouer négligemment ; madame de Kerloskouët reconnut, par une intuition spontanée, le fatal billet qu'elle avait eu Timprudence d'écrire.
La présenlatioD fut donc faite des deux parts. L^invitation à diDer réitérée, et M. de Kerloskouët, qui avait un ami à Tile Bourbon, prit goût à la conversation de Magarlhy. Elle sut plaire et se montra créole, ce soir-là, jusqu'au bout des ongles. Elle parla de son triste veuvage, de ses enfants qu'elle adorait, et elle expliqua son excursion en Bretagne par le désir qu'elle avait de troiivèr quelque retraite agreste où elle pût vivre calme et tranquille, entourée de sa petite famille.
— Les maris sont trop chers dans ce grand Paris, disait-elle naïvement, mes pauvres filles auront à peine chacune cent mille francs de dot; •c'est tout au plus si je pourrais leur trouver un sous-chef de bureau ou un contrôleur d'omnibus.
La conversation continua sur ce ton ; la marquise rêvait, le marquis et la créole redoublaient de gaité. Bref, la soirée passa comme un éclair pour M. de Kerloskouët, et Haydée finit sans que personne dans celle loge se fût aperçu qu'elle eût commencé. On reconduisit Magarthy à son hôtel, et, en rentrant chez lui, le marquis ne tarit pas d'éloges sur la charmante veuve. Quant à madame de Kerloskouët, à peine parvenue dans son appartement, elle se mit à fondre en larmes. Noble de cœur autant que de naissance, l'odieuse comédie que celle fille lui avait fait jouer la révoltait au su-
préme degré. Elle n'eût pas eo d*enfant qa*elle n'aurait pas survécu à tant d^ignominies accumulées dans une seule soirée.
Mais son fils était là, près d^elle, il lui souriait; car il s'était réveillé en Tentendant rentrer, et elle se jeta convulsivement dans les petits bras quil lui tendait. Elle Tarrosa des larmes contenues toute la soirée; puis, épuisée de fatigue, la tète brisée par tant d'émotions, elle se mit au lit, après avoir adressé à Dieu une fervente prière, pour le supplier de Téclairer sur le parti qu'elle avait à prendre dans cette fatale circonstance.
Quant à notre quarteronne, son premier soin en rentrant fut de raconter à Simon Lenoir ce qui s'était passé. Elle lui fit part de tous ses triomphes, et, après avoir reçu les compliments de ce digne confident, elle s'endormit confiante en l'avenir et sûre du succès qui, cette fois, semblait ne pouvoir lui échapper.
Dors, Magarthy, rêve de gloire, de fortune et de renommée!... Dans un songe splendide, tu vois tes filles richement unies à des hobereaux de province; toi-même tu séduis un second Lauménil... et tu deviens considérée !...
Dors et rêve! Il y a quelqu'un qui ne dort jamais, c'est l'esprit de justice et de vérité qui ne permettra pas que tu viennes plus longtemps souiller
de ton contact les honnêtes gens que tes dehors peuvent séduire un instant!...
Dors, Magarthy! mais prends garde au réTcil... Il peut être terrible!...
Quelques jours se passèrent en invitations successives... On s'arrachait positivement ia riche veuve des colonies, baronne de Talin, amie intimé des Kerloskouêt. Magarthy ne parlait plus à la marquise des vingt mille francs, mais de temps en temps elle lui faisait sentir qu'elle était en sa puissance... Cette lettre... cette lettre... madame de Kerloskouêt eût donné plus qu'on ne lui demandait pour la ravoir... Mais, femme mariée sous le régime de la communauté, il lui était impossible de réaliser aucune somme sans le consentement notarié de son mari. Et cependant cette vie de mensonges, de frayeurs, de bassesses^ ce contact perpétuel avec cette misérable créature, lui étaient devenus insupportables... C'était une femme d'une grande énergie, quand il le fallait, que madame la marquise de Kerloskouêt; aussi, après avoir bien mûri sa résolution^ s'arréta-t-elle au parti suivant:
Un jour, à huit heures du matin, elle se présenta dans la chambré du marquis.
Celui-ci, surpris de cette visite imprévue et inaccoutumée, lui demanda galamment à quel heureux songe il devait une pareille faveur...
— MoDâieur ie marquis, j'ai à vous parler sérieusement... Voilà pourquoi vous me voyez à celte heure chez vous... Personne ne nous dérangera... Levez-vous, pendant que je Vkis encore réfléchir à ce que j'ai à vous dire, et préparez-vous, hélas ! à entendre des choses terribles, qui vont peut-être nous séparer à jamais.
Surpris de ce début solennel, le marquis se hâta de passer un pantalon à pied, une robe de chambre, et, prenant sa femme dans ses bras, il lui dît :
— Parle, mon enfant, et rappelle-toi seulement que tu n'as pas au monde de meilleur ami que moi.
La marquise, qui avait gardé assez de sang-froid jusque-là, ne put résister à de si nobles et de si douces paroles... Elle se laissa tomber aux pieds de son mari en s'écriant :
— Tuez-moi, monsieur le marquis... Je vous ai trompé !
Le marquis pensa tomber à la renverse... Il se laissa glisser dans un fauteuil, et, ne pouvant articuler un mot, il fit signe à sa femme de parler.
Alors la pauvre marquise commença le récit des quinze jours qu'avait passés Raoul au château... Elle ne cacha rien... Elle ne s'excusa pas... Ses larmes couvraient quelquefois sa voix, mais elle se reprenait, et elle .acheva cette terrible confession
en tendant à son mari la lettre que lui avait remise Simon Lenoir.
Le marquis écoutait sans dire un mot... Sa figure n'exprimait rien... On Teùt pu croire en état de catalepsie.
— Oui, monsieur le marquis, j'ai commis cette faute, faites-moi enfermer comme adultère, tuez^ moi si vous voulez... J'aime mieux subir toutes les tortures que le contact de cette misérable qui joue avec mon honneur et avec ma réputation... qui se sert de votre nom comme d'un manteau pour couvrir son opprobre... Chassez celte femme, monsieur le marquis, chassez-la!... j'ai trop souffert dans mon orgueil... je ne puis en supporter davantage... Chassez-la... et faites ensuite de moi tout ce que vous voudrez!...
La marquise se tut et regarda son mari... Il était peu à peu revenu à lui-même et semblait réfléchir profondément... Enfin, il se leva, et, sans regarder la pauvre femme qui était toujours à genoux, il laissa tomber ces mots :
— Retournez près de voire fils, madame, et attendez mes ordres...
L'infortunée sortit sans avoir pu obtenir un regard de son mari. Elle se relira dans sa chambre et s'assit silencieusement auprès du berceau de son chérubin qui dormait encore, sans se douter du
drame qui se passait dans la maison paternelle.
— Au moins, murmura la marquise, il n*a pas été aussi dur que je le craignais... il ne veut pas me séparer de mon fils... puisqu'il m'envoie près de lui... Si je dois perdre à jamais son affection, ô mon Dieu ! faites au moins que j'aie toujours une place dans le cœur de mon cher Gaston!...
Elle achevait à peine cette invocation que l'enfaut fit un mouvement... Ses lèvres s'entr'ouvrirent et laissèrent échapper ces mots :
— Maman... je t'aime!
La marquise s'agenouilla devant le lit de son fils.
Elle était radieuse, car Dieu lui avait répondu.
Laissons la pauvre femme à sa sainte prière, et retournons auprès du marquis...
Après dix minutes de réflexion, M. de Kerloskouët sonna son valet de chambre, se fit apporter un costume de voyage qu'il revêtit à l'instant, puis il écrivit deux lignes qu'il mit sous enveloppe, en disant à son fidèle Joseph de ne remettre cette lettre à son adresse que deux heures après sou départ.
Sur l'enveloppe on lisait :
« A madame la marquise de Kerloskouët. »
Ensuite il alla à son secrétaire, y prit un portefeuille bourré de billets de banque et sortit de la maison. Il était neuf heures.
A neuf heures et demie, ii frappait à la porte de Magarthy.
Simon Lenoir vint lui ouvrir et témoigna sa surprise de voir le marquis à une heure aussi matinale.
— Madame n'est pas levée, dit-il,
— Que m'importe! dit le marquis; et, repoussant Simon Lenoir, il pénétra sans plus de façons dans la chambre à coucher de la créole. Magarthy poussa un cri d'effroi, en voyant un homme pénétrer ainsi chez elle sans s'être fait annoncer. Mais elle reconnut aussitôt le marquis, et, changeant de ton, elle s'excusa de sa frayeur.
— Qui vous amène de si grand matin, marquis?... Avez-vous besoin de moi? Votre chère femme est-elle malade? Qu'y a-t-il... Mais parlez donc! vous me faites mourir...
— Épargnez-vous, madame, un zèle inutile, dit le marquis avec mépris : madame de Kerloskouët m'a fait Taveu le plus complet... Elle a préféré s'exposer à tout plutôt que de continuer des relations qui la déshonoraient à ses propres yeux... Voici vingt mille francs ; donnez-moi la lettre !
Magarthy avait bien envie de faire un discours; mais les traits contractés du marquis n'annonçaient rien de bon... Aussi se hâta-t-elle de tirer le fatal papier de dessous son traversin. Le marquis le
LES VâRIâ6£S de LA CRÉOLE. â79
parcourut et pâlit davantage encore, s'il est possible. Puis, jetant vingt billets de banque sur le lit, il gagna la porte.
— C*est d*un bon mari ce que vous faites-là, marquis ! ne put s'empêcher de dire la créole en ricanant.
— Ah! j'oubliais... reprit négligemment M. de Kerloskouëi, avec dégoût et sans la regarder. Si vous êtes encore à Rennes dans deux heures, je vous préviens que vous serez arrêtée et conduite en prison... sous bonne escorte... A bon entendeur, salut!
Et il sortit.
Une heure après, Magarthy était sur la route de Nantes.
Quant à M. de Kerloskouët, il prit la poste jusqu'au Mans, puis le chemin de fer jusqu'à Paris, et, sans s'arrêter nulle part, se fit conduire immédiatement à la gare de Lyon.
Voici ce que contenait la lettre qu'il avait laissée à sa femme :
« Je pars pour huit jours... administrez la maison... Je vous laisse tous pouvoirs. »
Quarante-huit heures après, on lisait, dans le Salut public de Lyon, le fait divers suivant :
« Hier, une rencontre au pistolet a eu lieu entre M. le marquis de K... et un capitaine du...
M. Raoul de ***. Par une fatalité dont on rencontre peu d'exemples, les deux adversaires, qui devaient tirer ensemble, ont été atteints Tun et Fautre. M. de K..., frappé à la tête, est mort instantanément, et M. Raoul de ***f qui a reçu la balle dans la poitrine, a expiré trois heures après ce duel, dont on ignore les motifs, et qui, du reste , a eu lieu sans témoins. — La justice informe. 1»
Que dire de plus? Madame de Kerloskouët pensa devenir folle; mais son amour pour son fils la sauva. Sa vie est à jamais perdue. Pauvre femme ! Elle fut la* cause de la mort des deux seuls êtres qu'elle eût aimés en ce monde... — Elle n'aimera plus... car son cœur est à jamais enseveli dans le linceul de Tamour, et son fils aura seuldésormais tous ses soins et toutes ses préoccupations.
Ici finit rhistoire de la quatrième lettre.