LE MARI PHILOSOPHE. — DIANE DE NELYIL
Pendant que Magarthy court la poste sur la route de Nantes, qu'on nous permette quelques réflexions sur le mariage et les gens mariés. Nos observations prépareront le lecteur au dénoâmenl de Taventure qui nous attend à Nantes, et nous donneront quelques instants de repos dans cette course au clocher où nous entraine notre héroïne voyageuse.
Beaumarchais a dit que de toutes les choses sérieuses le mariage était la plus bouffonne... Malgré le cercle vicieux de la phrase, on comprend parfaitement Tironie contenue dans cet axiome ab u 24
9S2 LKS 1IARU6ES DE Là CRÉOLE.
absurdo. Si Figaro est toujours de Tavis de Figaro, on ne nous en voudra pas de n'être pas toujours de Tavis de Beaumarchais! Loin d'être une chose bouffonne, le mariage devrait être considéré comme le seul acte réellement important de la vie. N'est-ce pas, en effet, une chose grave que de lier pour jamais son existence à une autre existence?
Il n y a que trois sortes de mariages au monde : le mariage d'amour, le mariage de raison et le mariage de fortune. Il ne devrait, à mon sens, y en avoir qu'un : le mariage d'affinité! Mais l'afiSnité est chose si rare sur celte terre, que nous risquerions fort de voir le monde finir, si l'on ne célébrait que ce seul mariage-là. Admettons donc les autres puisqu'il faut que le monde se perpétue ; mais plaignons sincèrement les malheureux qui se jettent inconsidérément dans la nasse.
Dans les deux martyrs d'un hymen mal assorti, il est incontestable que la femme est la plus à plaindre. Nous allons peut-être nous faire lapider, nous faire accuser d'immoralité; mais nous sommes tranquille, nous avons notre conscience pour nous et nous pouvons dire hardiment comme le sage Cléante :
Allez, tous vos discours ne me font point dç peur : Je sais comme je parle et le Ciel voit mon cœur.
LES MAKU6ËS DE LA CRÉOLE.* 283
La eondilion de la femme dans le mariage est à notre sens absurde et fort ÎDJustement établie. Ce qui est peccadille chez le mari est crime chez la femme : voilà ce qui nous choque, ce qui nous révolte et ce contre quoi nous protesterons toujours et contre tous! Dans le cas de Tadullère par exemple... la femme seule supporte la peine de la prison... L'homme, lui, peut impunément courir la brune et la blonde... du moment où il n'introduit ni blonde ni brune au domicile conjugal , il est libre de faire le don Juan. — Pourquoi cette injustice? — La grande raison que vous donneront les docteurs c'est que Tinridélité de la femme peut amener des enfants étrangers dans le ménage : ce qui est la plus grande injure qu'on puisse faire au mari, ajoutent-ils avec assez de naïveté. Je trouve leurs allégations fort bonnes, mais qu'ils me permettent de leur faire observer que le mari qui fait des infidélités à sa femme porte des enfants adultérins dans le ménage du voisin, ce qui me semble également une grande injure pour la femme trompée. Ce sont les hommes qui ont fait la Joi et ils se sont octroyé la part du lion. D'ailleurs, qui fait le plus souvent Tinconduite de la femme? C'est le mari. — Voici un homme possédant une femme charmante; il la délaisse pour des créatures ignobles, et vous accuserez de crime celle malheureuse si, un
seul jour, poussée à bout par le désespoir, la jalousie , la passion ou même Tamour-propre blessé, elle oublie des devoirs que son mari, celui qui lui a juré protection et fidélité, foule constamment aux pieds. Mais, messieurs les docteurs, les femmes ont des sentiments et des sensations comme vous... Et vous voulez, sous le prétexte du devoir, qu'une femme cesse d'être une créature humaine , soumise à toutes les imperfections terrestres ! vous voulez que tandis que le mari s'enivre au cabaret, la femme boive de Teau à la maison... que tandis qu'il cajole impudemment la voisine d'en face, elle ferme sa porte au nez du Cupidon d'à-côlé... C'est plus que de l'injustice, c'est de la sottise et de la déraison ! Si vous voulez une épouse vertueuse, soyez vertueux vous-même. Vous êtes le sexe fort ; donnez l'exemple de votre force en domptant vos passions... Il y a longtemps que cet esprit charmant qui avait nom madame de Girardin, Ta dit pour la première fois :
G*est la faute du mari !
Une femme, plus qu'un homme peut-être a besoin d'encouragement et de tendresse. Elle ne vit que par le sentiment et l'amour est toute sa vie. Combien de femmes rencontrent-elles d'hommes se con-
sacrant absolument à elles? Dans le commencement du mariage, il y a de beaux jours... puis, bientôt le froid pénètre dans la maison et c*est presque toujours le mari qui lui ouvre le premier la porte... La femme prend patience : elle cherche, à force de soins, de tendresse, à ramener celui à qui elle a donné toute son âme... Thomme, lui, traite ses transports de niaiseries : il fait du mariage une chose trop sérieuse pour s'arrêter aux bagatelles, aux mièvreries, aux menus détails qui sont cependant la monnaie charmante de Tamôur ! Peu à peu, il s'absente... il est inexact... il passe ses soirées au café.», au cercle... que sais-je? Et la femme, seule, en tête à tête avec ses illusions qui s'envolent, se prend à repasser, dans sa mémoire, les beaux rêves qu'elle avait faits avant la cérémonie. Et, pendant qu'elle rêve ainsi, Chérubin vient lui soupirer sa romance... Elle commence par en rire... puis à mesure que son mari la délaisse davantage, elle sent croître en elle le dépit... Si elle avait épousé Chérubin si doux, si câlin? Ce n'est pas lui qui aurait laissé sa femme seule ! Et roii sourit à Chérubin... on lui donne un ruban... et... C'est encore madame de Girardin qui l'a dit :
La femme abandonnée appartient à qui l'aime I
Le Christ lui-même n'avait-il. pas fait à part lui
tous ces raisonnements et beaucoup mieux que nous sans doute quand il prenait la défense de la femme adultère? C'est que ce génie immense connaissait le fort et le faible de toutes choses. Il y a des gens à système qui ne croient pas à la vertu des femmes... tristes idiots! Oui, certes, hélas! il y a des femmes perdues ; mais si l'on remontait à leur début dans la vie, nous parierions hardiment qu*il y a toujours un homme comme cause première de leur inconduite. Ici je parle généralement et je suis toute prête à convenir, à la gloire de notre siècle, qu'il y a de nobles et grandes âmes, qui pratiquent la vertu jusqu'à l'héroïsme, sont esclaves du devoir, quand même, parce que c'est leur nature et que rien au monde ne peut les détourner du sentier qu'elles ont choisi... Mais ce sont là des exceptions ! La plupart des hommes sont sans remords et sans scrupules quand il s'agit de la satisfaction de leurs désirs, et voilà pourquoi il y a tant de filles perdues! Oh! oui, perdues et bien perdues... par les hommes! La misère aussi conduit souvent les jeunes filles à l'inconduite... Interrogez ces malheureuses sur les causes de leur chute... c'est toujours la même histoire! Un père ivrogne, qui bat la mère et boit en un jour le salaire de la semaine... Que faire? que devenir? il n'y a qu'une route et il y a toujours là un homme prêt à vous y
engager par les sédiictions, les promesses de luxe, de toilettes, de fêtes ! ComcneDt voulez-vous qu*une pauvre ouvrière résiste à tant de pièges ! Âh, si la mode changeait tout à coup et que ce fassent les hommes qui eussent à subir les tentations offertes aux jeunes filles pauvres ou aux jeunes femmes lâchement trahies, aux cœurs faibles et sans expérience, nous verrions des choses splendides! — Combien diraient non? Je Tignore! Tout ce que je sais, c'est que l'histoire des femmes regorge d'héroïnes qui ont su résister aux plus séduisantes tentations, tandis que Thistoire des hommes ne nous fournil qu'un seul Joseph !
Mais nous nous sommes laissé entraîner un peu plus loin que nous ne voulions et Magarlhy est arrivée depuis quelques heures déjà dans la bonne ville de Nantes, où nous allons la réjoindre.
C'était encore un chantage dans le genre de celui qu'elle avait réussi à Rennes, qui attirait Magarthy à Nantes.
Madame la comtesse de Nelvil, de même que la marquise de Kerloskouët, avait commis une faute dont les preuves étaient entre les mains de la créole. Elle crut facilement venir à bout de la comtesse et envoya hardiment Simon Lenoir porter à madame de Nelvil une des vingt lettres qui la compromettaient. Cette fois Magarthy s'était trompée. La
comtesse de Nelvil était une femme d'un caractère ferme et résolu. Elle avait pu oublier ses devoirs, mais elle ne voulait pas capituler avec une créature se servant de telles armes. Elle renvoya Simon en lui défendant de remettre jamais les pieds chez elle.
A trente-cinq ans, Diane de Nelvil était encore belle. Ses cheveux noirs avaient les reflets de Taile d'un corbeau. Ses yeux étaient magnifiques et sa tournure pleine de noblesse et de distinction. Malheureuse dans son ménage , elle avait cherché ailleurs des consolations. Depuis des années, son mari l'avait délaissée sans raison pour mener la vie oiseuse des débauchés de province. Actrices de passage, courtisanes à la mode, tout lui était bon, etmadamede Nelvil, qui s'aperçut de ses désordres, ne tarda pas à imiter l'exemple funeste qui lui était donné.
Cependant ce mariage avait été un mariage d'amour, c'est à dire la plus sotte chose qu'on puisse imaginer, selon beaucoup de gens.
Le comte de Nelvil avait vingt ans quand il épousa Diane de Lorge qui n'en avait que seize! L'illusion dura peu. Le comte était trop jeune pour apporter dans cette union la prévoyance et la sagesse qui doivent toujours présider à un acte aussi grave. Il n'avait pas jeté son feu, comme disent les bonnes vieilles et les bons vieux, et lorsqu'il
atteignit ses vingt-cinq ans, ii sentit tout à coup naître en iui des désirs et des passions inconnues jusqu'alors. Il n'aimait plus sa chère Diane que comme une amie... Il éprouva le besoin de distractions violentes, et il commença à se lancer dans une vie de dissipation qui, dans le principe, affecta vivement la comtesse.
Mécontente des procédés de son mari, elle sentit s'éteindre peu à peu la passion qu'elle avait cru éternelle, et un matin elle s'avoua ingénument qu'elle n'aimait plus du tout d'amour M. le comte. Quant à l'affection, elle était réciproque chez eux, et malgré ses galanteries et ses folies, le comte eût été profondément affligé de voir sa femme malade, de même que la comtesse eût été au désespoir si son mari eût couru un danger quelconque. Ce n'étaient plus deux époux, c'étaient plutôt deux cousins. La comtesse, qui savait, à trois ou quatre près, les aventures de son mari, fermait les yeux et le recevait toujours avec affabilité. Depuis longtemps du reste tout commerce était rompu entre eux. Mais ce que la comtesse savait de son mari, celui-ci l'ignorait quant à sa femme. La comtesse eut un amant... un seul; nous n'en connaissons qu'un ! qui commença à la négliger au bout de deux ans de liaison. Elle se résolut à borner là le cours de ses recherches en matière sentimentale et
s*adonna complètement aux soins de radmioislration de leurs biens que son mari négligeait fort. Malheureusement, dans les premiers mois de son amour clandestin, elle avait écrit une vingtaine de lettres à son amant. Il y avait cinq ans que cette liaison s'était dénouée. Elle n'y pensait plus, car elle ne Tavait acceptée que par distraction, avouonsle à sa honte, — nous ne l'excusons pas, — et par dépit, pour donner, en quelque sorte, une occupation à son cœur froissé, endolori ; aussi futelle fort surprise en revoyant une de ces lettres. Elle ne la reconnut pas d'abord et fut obligée de la relire deux fois, pour se persuader qu'elle était véritablement d'elle.
— Mais j'étais donc folle ! se dit-elle en riant tout bas. Peut-on écrire des choses aussi absurdes?
Et se tournant vers Simon Lenoir elle ajouta :
— Vous faites un vilain métier, mon ami, et votre maîtresse en fait un plus vilain encore. Sortez de chez moi, je n'ai aucune réponse à donner.
Et, étendant le bras vers une sonnette, elle dit à son valet de chambre :
— Quand cet homme se présentera, de même qu'une autre espèce nommée Octavie de Talin, donnez Tordre à mon suisse de les chasser l'un et l'autre ou Fun sans Tautre !
C'était une femme d'un sang impétueux que ma-
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dame la comtesse de Nelvil, une vraie descendante des croisés. L'idée d'une transaction avec une créature capable de faire métier de scandale lui répugnait au dernier point. Elle brûla la lettre qu'elle avait gardée et ne perdit rien de sa tranquillité ordinaire pendant toute la journée.
Simon Lenoir rendit un compte fidèle de sa mission à Magarthy qui se mordit les mains de rage.
— Dix mille francs de perdus, Simon !... mais il faut au moins nous venger. Demain tu porteras ce paquet au comte de Nelvil, et tu le lui remettras à lui-même!
— Bien, madame! dit le forçat en empochant les lettres.
Le lendemain, à Theure où, par exception, le comte et sa femme déjeunaient ensemble, un domestique se présenta et dit, en s'adressant à la comtesse :
— Je demande pardon à madame de venir Tinterrompre pendant son repas; mais Fhomme d'hier s'est présenté et il insiste pour être introduit.
— Je vous ai dit de le chasser...
— Mais c'est que ce n'est pas à madame qu'il désire parler... c'est à monsieur le comte.
— A moi?... quel est donc cet homme, ma chère Diane, que vous voulez faire chasser et qui veut m'entretenir à toute force? C'est étrange!
â92 LES MARIAGES DE LA CRÉOLE.
— Faites entrer ! dit la comtesse d'un ton fiévreux mais résolu : elle avait pris son parti et s'était décidée à jouer le tout pour le tout.
Simon Lenoir fut introduit.
Il s'avança presque courbé en deux jusqu'au fauteuil du comte, et, lui remettant un paquet entre les mains, il lui dit :
— Ma maîtresse attendra la réponse de M. le comte jusqu'à cinq heures.
Une fois Simon Lenoir parti, M. de Nelvil déchira Tenveloppe qui recouvrait le paquet; il s'en échappa une masse de lettres ; il en prit une au hasard et frémit en reconnaissant récriture de sa femme. Il se mit cependant à lire toute cette correspondance d'un bout à Tautre. La comtesse resta muette et immobile. Elle n'osait regarder le comte, mais elle ne voulait pas Tinterrompre. Celui-ci paraissait ému ; une fois même il porta l'index à ses yeux, sous prétexte d'assurer son lorgnon ; mais en réalité pour essuyer une larme furtive qui glissait entre les cils de sa paupière. C'est que pas une de ces lettres ne contenait autre chose que l'expression du regret de la faute commise. Elles constataient et prouvaient l'adultère, il est vrai... Mais dans chaque phrase le comte sentait le remords transpercer.
Toutes ces lettres avaient le même thème : « Si
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j'avais trouvé dans le mariage ce que j'étais en droit d'en attendre, je n'aurais jamais trompé Contran. »
Le comte, après cette lecture, resla pensif, accoudé sur la table, jouant machinalement avec sa cuillère à café. La comtesse, pareille à une statue de marbre, gardait une immobilité stoïque.
Au bout d'une demi-heure de ce silence solennel... le comte se leva, prit le paquet de lettres et le jeta dans le feu, puis saisissant la main glacée de sa femme, il lui dit sans transition :
— Diane, j'ai demain irente-neuf ans. Nous sommes seuls, je puis vous dire que vous allez en avoir trente-cinq... ce qui n'empêche pas qu'on nous voie vraiment trop rarement ensemble dans le monde... Cela fait un mauvais effet; voulez-vous me permettre de vous accompagner ce soir au bal de madame de Z...?
La comtesse ne put lui répondre; elle se jeta à ses genoux qu'elle pressa convulsivement sur son sein... son cœur débordait...
Pas un mot de plus ne fut échangé.
Lesrésuliats decelte réconciliation tardive furent inespérés. Les deux époux recommencèrent pour ainsi dire la vie. Le comte abdiqua toutes ses prétentions au titre d'homme à bonnes fortunes, et la comtesse, devenue quelque peu dévote, mit le sceau
à ce second hymen, par le don qu'elle fit à son mari d'un charmant petit vicomte qui apporta la joie dans la maison. Aujourd'hui, ce ménage autrefois désuni, ferait honte à bien des tourtereaux... Au début de la vie, ils avaient pris chacun une route diverse dans le pays des chimères; revenus au point de départ, ils reconnurent leur erreur... et maintenant, enfants comme au temps de leurs premières amours, ils se disputent les baisers du petit chérubin que la Providence leur a envoyé, pour leur prouver que la félicité peut se trouver encore dans le pardon des fautes communes:
Les vers de Tun de nos grands poètes seront toujours et éternellement vrais :
Hais quand on s^est aimé, Ton s'en sou vient toujours, Et ces doux souvenirs que le cœur accumule, Survivent à l'amour, comme un long crépuscule.
Tel fut le résultat imprévu de la tentative de chantage de Magarthy à Nantes. Elle était furieuse; mais Simon Lenoir la consola, eu lui disant :
— Allons, madame, ne désespérons pas... Vous avez encore des provisions... Reprenons la chasse... Vous êtes tombée sur les deux pigeons de la fable... c'est un malheur! Nous en trouverons bien d'autres plus faciles à plumer!
Magarthy exploita la France en tous les sens...
La suivre plus longtemps serait une fatigue pour le lecteur. — Disons seulement qu'elle réussit plus souvent qu'elle n'échoua. La nature humaine a peur du scandale, et personne n*a le courage de ses vices ! Elle travailla^ — pour me servir de l*expression de son secrétaire, Simon Lenoir, — pendant près de deux ans, et put enfin retourner à Paris, où elle pensait être complètement oubliée... Madame Octavie de Talin, en possession de cent cinquante mille francs de capital, tous frais payés, ne devait en rien rappeler Tex-baronne de Saint- Denis.
Quanta maître Simon, il était devenu Anglais... Une perruque rousse admirablement faite... des ' favoris monstres delà même couleur, auraient défié Tœil du plus habile argousin.
Nous allons entrer dans une nouvelle phase de la vie de Magarthy et faire connaissance avec quelques personnages qui nous fourniront encore de curieuses études. M. le vicomte de Prisse , madame la duchesse de Fulgence feront le sujet des chapitres suivants. Nous espérons que les lecteurs qui ont eu la bonté de nous suivre jusqu'à présent, s'intéresseront à ces figures nobles et sympathiques, dignes d*un pinceau plus habile que le nôtre.
CURIEUSES MANCKiUTRES
A son arrivée à Paris, avec cenl cinquante mille francs en poche, le premier soin de Magarthy fut d*acheter,surle boulevard Malesherbes, un terrain qui lui coûta, bel et bien, 100,000 francs. Gela pourra paraître insensé, au premier abord, de sa* crifier, d'un coup, les deux tiers de son avoir pour uneacquisition qui ne rapportait aucun intérêt ; mais notre fine mouche savait bien ce qu'elle faisait... D'ailleurs, ce terrain, fùt-il même payé cent mille francs, se trouvait être une occasion : quelques mois plus tard il devait en valoir le double ! En outre, cette acquisition devait lui donner une im-
portaoce toute nouvelle. Magarthy annonça partout I intention d'y édifier un hôtel splendide, sorte de château avec parc, pièces d*eau, petit bois, etc. — Tous les jours, des architectes nombreux lui soumettaient des plans; puis, lorsqu'elle fut installée, dans un appartement de trois mille francs, situé au cinquième étage de la rue de Yarennes,elle montra les plans à ses visiteurs.
L^étage était bien un peu haut; mais la maison, par contre, était splendide, et Thôtel des plans serait superbe!...
Avec cinq mille francs habilement ordonnés, elle parvint à se meubler tout à fait richement ei presque confortablement, mais elle y mit le temps. Elle ne manquait pas une vente à rbôtet de la rue Drouot. Elle courait les revendeuses à la toilette et les marchands d'antiquités, et, comme elle avait toujours l'argent à la main; comme elle n'achetait que d*occasion et qu'elle savait admirablement marchander, elle parvint à avoir un ameublement complet, dont les éléments n'étaient pas trop disparates. L'aspect du mobilier et des tentures avait quelque chose de sévère et de puritain, qui aurait bien fait rire les matelots de Port-Louis. Eu effet, dans sa chambre tendue d'étoffe sombre, on voyait un Prie-Dieu moyen âge, s'alliant avec le meuble en bois de chêne sculpté, qui la garnissait. Les ri-
deaux du lit s'ouvraient en forme de dais, laissant apercevoir un Christ d^ivoire sur un fond de velours» et un ange, tenant dans ses mains un bénitier. Une touffe de buis sacré étendait ses verts rameaux sur le tout. Un livre de méditations était toujours ouvert sur le Prie-Dieu; un chapelet, dont les grains avaient été formés avec du bois provenant du Jardin des Oliviers, était suspendu sous une statuette en albâtre de la Vierge, posée sur un socle en marbre blanc. C'était là que, du samedi au lundi, elle gardait, chez elle, ses trois filles, maintenant au couvent de la Santé, et que ces pau* vres enfants passaient gaiment leur dimanche en oraisons et en lectures pieuses. C'était encore une spéculation que cet le dévotion simulée parla créole, qui n'avait aucune conviction religieuse. Il fallait qu'elle posât, quand même, pour la vertu, et ses filles, innocentes complices de ses supercheries, étaient obligées de passer dans la retraite, la plus absolue, ce dimanche tant souhaité par toutes les pensionnaires passées, présentes et futures.
Quelquefois, on s'étonnait de voir une veuve richededeuxcentmille francs de rente — (elles était constitué de son autorité privée quatre millions de fortune!) — habiter un cinquième étage; mais sa réponseélait toujours triomphante : — Je fais bâtir, disait-elle, et les frais qu'entraîne le petit palais
que je rêve absorberont plus d'un million. Tout ce que j'ai acheté pour ce modeste pied-à-terre sera perdu pour moi. Je ne loge pas dans ce moment, je perche; je n*ai donc pas besoin d^embellir un nid provisoire que je vais abandonner inopinément un de ces jours.
Et, pendant deux ans, ce terrain réel et ce château imaginaire lui permirent d'habiter paisiblement son cinquième de la rue de Varennes... Elle était bien entourée, du reste, car elle avait pour voisins les Larochefoucauld-Liancourt et les Montebello. La maison qu*elle habitait faisait le coin de la rue Barbet-de-Jouy, vis-à-vis le ministère du Commerce et de TAgriculture, et elle avait le droit de se promener dans un vaste jardin et de jouir d'une terrasse donnant sur la rue de Varennes, au premier étage de la maison. Elle en usait largement comme ou peut le croire ; mais elle n'y rencontrait jamais les propriétaires de l'hôtel qui, partis pour TOrient, avaient loué, pour un temps déterminé et par portions, cette magnifique pro-. priété.
Loin de placer les quarante mille francs qui lui restèrent, une fois installée, elle imagina d'organiser une comédie, puérile sans doute, mais qui dénotait, chez cette femme, une rare connaissance des moyens propres à jeter de la poudre aux yeux.
Comédienne par nature, elle avait deviné que les accessoires, pour nous servir d*un mot emprunté au vocabulaire théâtral, sont quelquefois les choses essentielles dans une pièce bien réglée. Tout pour elle était un sujet d'observation, et elle ne remarquait, lorsqu'elle allait au théâtre, que les objets matériels. Ainsi elle avait vu plusieurs fois Une tempête dans un verre d'eau, ce petit drame intime de ce subtil esprit qu'on appelle Léon Goziao, et elle s'était amusée à compter les objets accèssoiresy puisque nous avons accepté le mot, qui, passant dé la main du mari dans celle de la femme, font de cette petite comédie, le tableau le plus réussi, le plus amusant qu'on puisse imaginer. Elle en avait compté jusqu'à cent vingt ! Aussi chez elle, tout était-il un accessoire utile, depuis le Prie-Dieu de la chambre à coucher, jusqu'au portrait voilé de noir, représentant un capitaine de vaisseau en uniforme, qui s'étalait au milieu du salon.
Ensuite elle changea vingt mille francs en billets de cent francs de la couleur de ceuxdemille, elle fit des liasses de ces billets de cent francs, fermées en dessus et en dessous par de vrais billets de mille francs. Plus tard elle perfectionna encore son système; Simon Lenoir qui, comme la Mort, veillait toujours à la porte du petit Louvre de madame
de Talin. lui fabriqua de faux billets de raille francs qu'elle enferma également dans de vrais billets, et elle eut bientôt ainsi , dans son secrétaire, une vingtaine de liasses de cinquante mille francs chacune, qui auraient trompé Tœil le plus exercé. Aussi, dès qu*elle entendait sonner, s'élançait-elle à son secrétaire, et le visiteur ou la visiteuse la trouvait occupée à compter.
— Ah I c'est vous... venez donc m'aider. Voilà encore mon homme d^affaires de Tlle qui m*envoie cent mille francs dont je ne sais que faire>... J'en ai déjà quatre cents dans mon secrétaire... Ah! que Targent est une ennuyeuse chose!... Aidez-moi donc : voilà trois fois que je compte ce paquet-là et je me trompe toujours... J*ai trouvé quarantehuit tout à rheure et maintenant je trouve cinquante-trois. On dirait d*une gageure... Mais je m'impatiente, et puis je compte comme une petite grue... Aidez-moi et vous m'aurez sauvé la vie. Et le visiteur, ou la visiteuse, comptaient avec la créole. Ils croyaient bien réellement toucher des billets de banque. Le dessus et le dessous du paquet étaient vrais, mais le milieu était composé ^ ainsi que nous TavoDs dit. Cest par ce subterfuge, que sa grossièreté même faisait réussir, qu elle se créait d'innocents complices. En effet, si l'on venait à émettre un doute sur la fortune réelle de cette femme qui
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battait an cinquième , il se trouvait toujours là quelqu'un pour prendre la défense de Magarthy !
— Qne dites- vous?... Mais madame Octa vie de Talin est énormément riche... Elle a plus d'un milli<Hi dans son secrétaire.
— Oh! oh ! se récriait-on avec Paccent du doute.
— Il n'y a pas de oh ! oh ! — J'ai vu le million , et j'y ai touché !
— Et moi aussi ! ajoutait un second témoin. Ceuxqui parlaient ainsi étaient, l'un, un homme
fort honorable et dont la loyauté ne pouvait être mise en doute , l'autre, une fournisseuse, honnête mère de famille et à Tabri de tout soupçon de connivence.
— Elle est fort aimable, reprenait le premier interlocuteur.
— Et quelle dévotion bien entendue! répliquait la marchande... Ses enfants sont des anges et la mère est une sainte.
Cependant, malgré tous ces témoignages accumulés, on sentait qu'il y avait quelque chose de louche dans la vie de notre intrigante... Mais on ne savait pas au juste quoi.
Magarthy vivait donc tranquille dans un milieu restreint; le moment n'était pas encore venu, à ses yeux, de se créer des relations illustres. Elle voulait se faire, avant tout, une réputation de vertu
et surtojp de fortune dans le quartier; aussi ne négligeai^elle rien pour donner une haute idée de ses richesses. Elle se serait bien gardée dTnviter à diner, mais elle avait trouvé un biais qui, sans lui coûter énormément d'argent, lui donnait néanmoins les allures delà femme réellement millionnaire. Ainsi, souvent elle engageait deux, trois ou quatre, jamais plus de quatre ^ de ses connaissances, rares encore, à venir visiter son terrain du boulevard Malesherbes : « Elle avait besoin de leurs conseils pour les merveilles qu'elle voulait faire édifier, etc., etc. » Elle venait en voiture de remise, car elle n'avait pas encore son écurie organisée! Mais ces jours-là, Simon Lenoir, en grande livrée, attendait les visiteurs à la porte du futur castel et ouvrait lui-même la portière à madame Octavie de Talin, qui faisait à merveille les honneurs de sa propriété. Elle expliquait tout son plan à ses invités : — Là, serait le château, avec ses quatre petites tourelles, — semblable à celte miniature de donjon qu'où aperçoit , non loin de la Notre-Dame des Flammes, au Bas-Meudon. — Ici une jolie pièce d'eau (diminutif de l'étang de Fontainebleau), avec un petitchaletau milieu des ondes. Il fallait à madame Octavie de Talin, des carpeset des poissons rouges, bleus et violets. Elle avait commandé un petit aquarium^ et M. Coste, disait-elle.
lui avait promis des leçons de pisciculture. Enfin, lorsqu'elle avait étalé, devant les yeux de ses auditeurs, les sept ou huit plans que lui avaient soumis ses architectes, elle faisait un signe, et Simon Lenoir, grave comme la garde fatidique que Ton trouve au fond du palais à colonnades de toutes les tragédies, annonçait que les rafraîchissements étaient servis ! Elle conduisait alors ses hôtes sous une tonnelle de houblon, de vigne vierge et de chèvrefeuille, et Ton prenait place sur des fauteuils rustiques, autour d'une table cannelée, sur laquelle s'étalait une charmante collation. Un ananas, des fruits, des gâteaux, deux ou trois bouteilles de vins rares , Chypre, xérès ou johannisberg, composaient cet en-cas inattendu. Six couverts d'une argenterie massive et lourde, un service de table damassé! Les seaux à frapper étaient d'argent ou de ruolz, les verres en cristal de Bohème dentelé ; une mignonne cafetière d'argent baignait dans un bain-marie, au dessus d'une lampe également en argent... Somme toute, cette dînette coûtait tout au plus quarante ou cinquante francs, admirablement distribués. Par exemple, la maîtresse de maison savait où trouver des ananas à huit francs, etc., et Simon Lenoir ramassait soigneusement, après ce petit régal, les reliefs du festin qui prenaient immédiatement la route de la rue de Yarennes. On
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s'étonnera peut-être que le fidèle acolyte de Magarthy irachevàt pas les bouteilles et ne fit pas main basse sur les restes; mais son palais n'était point fait pour ces délicatesses de la bouche. Il lui fallait ie vin blanc du marchand de la Cité et la nourriture substantielle de la gargotte; il méprisait souverainement toutes ces confitures inutiles, ainsi qu'il appelait tout ce qui n'était pas bœuf ou mouton... tout ce qui n'était pas relevé par les aulx et les épices de tout genre.
Quant à Magarthy, chaque fois qu'elle revenait d'une de ces Promenades au Château^ elle était triomphante, car, grâce à son habile mise en scène, chacun de ses hôtes emportait de cette matinée champêtre, une haute idée de la fortune et du bon goût de la créole. Ses invités étaient choisis;... mais elle y menait, de préférence, les quelques artistes qu'elle était arrivée à connaître, lesquels, admis sans doute dans les salons, lui préparaient pour ainsi dire son entrée. Elle était redevenue baronne, et son confident Simon lui avait fourni une nouvelle généalogie, sous son nouveau nom. Elle avait eu les idées les plus ingénieuses pour se créer des relations. Parmi les singuliers moyens qu'elle employa et qui tous dénotaient une certaine imagination, nous ne pouvons nous empêcher de citer ceux-ci :
Elle dépensa cinq cents francs en consultations, pour faire connaissance de médecins en renom; elle se commanda six portraits qu*elle paya sans marchander, leurs auteurs devant devenir le noyau de sa société; elle s^acheta douze paires de bottines chez douze cordonniers différents, etc., etc. Enfin, elle ne négligea aucune occasion, si puérile qu'elle fût, de se donner du relief... Toutcela avait un but parfaitement arrêté... Elle voulait se faire connaître sous sa nouvelle transformation : la vipère avait changé de peau et tenait à faire remarquer sa nouvelle robe.
Elle sortait fort peu. Sa maladie de cœur, disaitelle, Tempéchait de rendre les aimables visites qu'on lui faisait. Le couvent, l'église et quelquefois rOpéra : là se bornaient ses rares distractions, excepté, bien entendu, les jours de dinette au château du boulevard Maiesherbes. Sa conversation roulait toujours sur les vœux qu'elle adressait au ciel pour le bonheur de ses enfants. Chacun de ses bons amis, les médecins, les artistes, les cordonniers, etc.,' savait par cœur Thistoire de ses millions, de ses souffrances et de son veuvage. On l'admirait, on Tenviait! Elle était flattée d'inspirer ces deux sentiments. Mais sitôt les visiteurs sortis, Magarthy redevenait la femme que vous savez. Elle discutait son menu avec une sordidité sans
308 LES BIARIâGES DE LÀ CRÉOLE.
exemple. Sa nourriture, des plus frugales, lui coûtait à peine quatre francs par jour. L'hiver, elle ne mettait le feu à son bois , tout préparé, que lorsque Ton entendait la sonnette. C'était Tavarice poussée aussi loin que possible! Elle avait pour la servir, deux vieux domestiques nègres, anciens esclaves afifranchis, mais qui n'avaient rien oublié de leur servitude passée. Ces deux débris de l'esclavage donnaient un certain air de couleur locale à la mise en scène préparée par Magarthy, et la servaient du reste avec le même zèle qu'ils déployaient jadis pour leur maître, planteur à Bourbon.
Mais tout cela ne suffisait pas à Magarthy; il lui fallait une famille avant de se produire tout à fait; elle mit Simon Lenoir en chasse, et celui-ci finit par découvrir le gibier souhaité.
Le hasard voulut que dans ce même hôtel de la rue de Varennes, nouvelle étape de notre aventurière, demeurât sous les combles, et tout à fait inconnue du voisinage , une certaine madaoïe du Tilleul, veuve d'un noble et riche planteur de Maurice. Cette dame avait eu des malheurs ^ expression favorite de toutes les vieilles femmes qui se trouvent sans ressources ! Assez instruite, elle vivait de copies et s'était faite le secrétaire de ce quartier retiré. Magarthy, qui Tavait connue de nom autrefois , pensa que cette femme pourrait la
servir et, sans plus d'hésitation, elle lui fit une visite de boo voisinage et lui soumit la proposition suivante :
— Madame, vous êtes pauvre, vous êtes âgée, et le mince salaire que vous retirez de votre travail est à peine sufiSsant à vos bescrins. Je suis riche, moi, et toute disposée à vous faire une position sortable. Voulez-vous passer , aux yeux de tous, pour une de mes tantes de Tile Bourbon?... Je vous assure deux mille quatre cents francs par an ; de plus, vous logerez chez moi et vous partagerez ma table... cela vous convient-il? Je n*aime pas les attermoiements et je déteste les hésitations... Je vous laisserai l'administration de mon intérieur... Si je m'absente, vous me remplacerez auprès de mes enfants. En un mot, vous serez tout à la fois pour moi, une parente, un porte-respect et une dame de compagnie. Vous avez été riche, vous devez avoir des souvenirs du temps de votre fortune... Je vous offre le bien-être, le moyen d'économiser pour vos vieux jours, s'il vous plait de me quitter jamais... acceptez-vous?... Je vous habillerai comme doit être habillée la tante d'une riche veuve de la colonie... et vous n'aurez plus à vous fatiguer par un travail pénible et répugnant pour une femme bien née.
Madame du Tilleul accepta... Elle sentait bien
qu'elle allait jouer un rôle honteux ; mais la perspective d'une existence aisée là décida ! La pauvre femme devint donc la tante oflBcielle de madame Octavie de Talin. Les commencements de cette association eurent bien des moments douloureux pour elle... Au fond du cœur elle rougissait du métier qu*elle faisait ; mais souvent la misère fait taire la conscience la plus rebelle, et madame du Tilleul finit par accepter la situation de Magarthy et même par prendre intérêt à la réussite des projets de la créole... Elle méprisait Magarthy, mais elle la craignait et la servait fidèlement. Il n'y avait ni bassesse ni déloyauté à reprocher au passé de cette malheureuse créature... Elle était vieille et misérable, voilà tout; or la misère et la vieillesse sont parfois de mauvaises conseillères. Quand on approche du terme fatal et qu'on a longtemps souffert, la conscience subit bien des transformations. Semblable à la Peau de chagrin de Balzac, à chaque échec, à chaque désillusion, elle se raccourcit, et la conscience de madame du Tilleul avait fini par obéir à cette loi commune.
La créole la fascina, la trompa, la séduisit avec son art habituel ; elle sut attaquer ses cordes sensibles, et puis, il faut être juste, madame du Tilleul avait un fils, un fils unique, lieutenant de frégate et n'ayant que ses épaulettes pour toute for-
tune ! Elle espéraU lui laisser quelque argent après sa mort. Que fallait-il faire pour cela? Simplement servir de tante à madame Octavie de Talin. La pauvre femme, après quelques hésitations, était donc entrée en fonctions chez Magarthy. A partir de ce jour, la quarteronne ne sortit plus qu'avec madame du Tilleul... Elles allaient, toujours ensemble, à Téglise, au spectacle, à la promenade e% même chez les amants de jVIagarthy, car celle-ci avait réussi à inspirer quelques caprices dans le faubourg Saint Germain : alors elle attendait dans Tantichambre. — Déplus, Magarthy avait promis à la du Tilleul que le jour où elle, Octavie de Talin , ou bien Tune de ses Olles , épouserait un millionnaire, elle lui compterait cent mille francs comme cadeau de noces. Alors la pauvre femme, rentrée seule le soir dans sa modeste chambre, passait des heures entières à consulter les cartes pour savoir si le Roi de trèfle épouserait Argine, ou si le vaillant Charles se déciderait à avouer sa flamme à la Dame de carreau!
Après la tante vint Toncle, et ce fut encore le précieux écrivain du pont de TArchevéché qui découvrit VUtilité demandée. Sa profession le mettait en rapport avec toutes les classes pauvres de la société. Il découvrit un vieux planteur, de ceux que les habitants de Ttle Bourbon appellent Petits
BlancSy c'est à dire issu d'une de ces familles blanches qui; par suite du peu de développement du commerce et de Tindustrie, se trouvent, comme tant d'autres, sans propriétés et sans profession. Celui-là avait été tour à tour charpentier et mécanicien ; puis, lorsqu'il eut acquis un petit coin de terre, il se vit, comme une grande quantité d'autres petits créoles^ obligé de labourer son champ à côté de son esclave. Après 1848, il était venu en France. Du reste, innocent plutôt que naïf, abruti plutôt qu'innocent, il comprit seulement qu'Octavie serait sa nièce et qu'il serait son oncle. Il avait une figure respectable, douze cents livres de rente bien à lui, que Magarlhy proposa de lui doubler; il n'accepta pas, ce qui prouve au moins son désintéressement en celte affaire, mais il avait une tenue convenable. C'était tout ce qu'il fallait à l'aventurière. Il fut donc installé non loin de madame du Tilleul, et, comme il n'a qu'un rôle assez effacé dans notre récit, nous nous occuperons de lui le moins possible et reviendrons à Magarthy qui, voyant son appartement garni convenablement, se trouvant à la tête d'une garde -robe suffisante : six chemises au moins, autant de jupons et un coffre-fort contenant cinq cent mille francs... lisez vingt ou vingtcinq mille... résolut de commencer sérieusement
sa grande œuvre. Elle se fit plus malade que jamais... Elle donna le change à tous ses médecins ordinaires en feignant une recrudescence de sa maladie de cœur qui ne lui laissait pas un instant de repos. Elle avait toujours eu des palpitations, sans gravité!... Ces palpitations lui servirent admirablement dans la circonstance. Elle ne parla plus que par demi -mots : une phrase entière Taarait brisée!... Elle eut bientôt augmenté son entourage d'un petit cercle de femmes douteuses et de petits créoles... Mais cette société n*était pas celle qu'elle ambitionnait. Ses vues étaient plus hautes, et elle aspirait à Thonneur de pénétrer dans les salons de l'aristocratie parisienne...
Elle avait beaucoup entendu parler de madame la duchesse de Fulgence, et elle résolut de faire la connaissance de celte femme charmante qui recevait chez elle une société exceptionnelle. Les moyens d'entrer directement en relations avec la duchesse semblaient impossibles; mais Magarthy avait mis dans sa tête de résoudre ce problême, et nous verrons, toutàTheure, comment elle parvint à se faire, pendant trois semaines, Tamie et presque l'indispensable de la Duchesse.