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LA DUCHESSE DE FULGENGB

A cette époque, la duchesse de FulgeDce pouvait avoir quarante-cinq ou quarante-huit ans. Nous ne croyons pas qu*elle ait jamais été belle, mais elle était plus que cela, elle était adorable... la grâce en personne.

Le caractère de la duchesse, sou genre d'esprit et son originalité formaient un tout complet et saisissant. Étant jeune, sa figure ne se distinguait que par un teint éclatant. Jamais elle n'avait voulu s'initier aux mystères du blanc en pâte et du rouge végétal... quoique souvent, chose bizarre! on Teût accusée de se peindre, elle, la seule femme de

Paris peut-être qui ne se fût jamais maquillée. Ses deQts étaient éblouissantes; la bouche, un peu grande peut-être, la lèvre autrichienne légèrement relevée, mais le sourire plein de finesse et de malice : — sa physionomie révélait la sérénité de son âme, la franchise de sa nature. Ses cheveux bruns et d^une finesse exceptionnelle n'avaient jamais été très épais, mais ils étaient démesurément longs... Elle avait conservé la plupart de ses avantages dans rage mûr... surtout sa taille de déesse marchant sur les nuées,.. Quant à son pied, c'était tout simplement un chef-d'œuvre... il était long, étroit et cambré, la cheville d'une délicatesse adorable. C'était le pied de la Vénus de Médicis. Devant lui Pradier se serait mis à genoux, et Préault serait devenu fou.

Il faut que nous avouions ici une de nos faiblesses : le vulgaire juge les gens sur la mine. Quelques-uns déclarent que la main seule est un signe derace...Pour nous, le pied est l'indice le plus sûr; il a .toute une physionomie, et fétude que nous en avons faite nous a rarement trompé. Montrez-moi votre pied, je vous dirai qui vous êtes.

Le pied plat est passé à l'état de proverbe : il trahit des instincts hypocrites, une âme vile, un caractère mesquin. — Gros, épais et lourd, il devient le signe d'un tempérament brutal; déformé, il ra-

conte tout uo passé honteux ; ainsi celui de Magarthy révélait toute sa vie. Maigre et chétif, il dénote rirrésolulion au moral comme au physique. Quant au pied bot et au pied fourchu, que Dieu nous en garde et ne nous les laisse jamais voir ! Parlez-nous d'un pied nerveux, souple et bien proportionné, qui, sous une forme aristocratique, cache une vigueur rare et qui mord le pavé comme la main de Goria attaquait le clavier sonore d*un piano. Madame de Fulgence possédait cet idéal de la perfection. Elle en était du reste innocemment orgueilleuse; elle laissait voir complaisamment le bas de sa jambe, sachant qu'on aurait cherché en vain ailleurs semblable merveille : le cou-de-pied était plein de hardiesse; il se relevait et se redressait comme le versant d'une alpe. Il n'y avait qu'une reine ou une impératrice qui eussent le droit d'en montrer un pareil.

Du reste, elle disait souvent tout bas, dans ses heures d'enjouement et lorsqu'il n'y avait que trois ou quatre intimes dans son boudoir (comme autrefois le cardinal Maury, quand il s'écriait : « Fermez les portes, nous allons causer, nous sommes entre femmes. ») : c Ma figure n'a jamais été que passable et n'a guère valu la peine qu'on parlât d'elle; mais ma taille! voyez- vous, mes amis, ajoutait-elle plus bas encore; ma taille, depuis la nais-

sance du cou jusqu'à la plante des talons... c'était la perfection des perfections! Quand j'étais jeune, je me disais souvent en me regardant au miroir : Est- il, mon Dieu! possible d'être si belle! Et à quoi cela me sert-il, puisque jamais personne que M. le duc n'en saura jamais rien? J'ai compris bien souvent la princesse Borghèse posant devant Ganova, mais je n'oserais pas en convenir tout haut. Voilà un gros péché que je vous confesse, »

Madame de Fulgence avait une instruction réelle, variée, étendue; elle aimait l'étude pour l'étude, et n'avait jamais cherché à faire parade de sa brillante éducation. Intelligente, lettrée, savante même, prompte à la répartie, d'une grande perspicacité pour les choses d'art, elle était, quant aux choses extérieures, d'une rare crédulité. A quarante-huit ans, elle avait des naïvetés d'enfant : elle n'avait ni ruse ni adresse, et manquait absolument de savoirfaire; elle ne soupçonnait jamais chez les autres les défauts qu'elle n'avait pas. Aussi, malgré son intelligence supérieure, je m'explique très bien, tant elle était simple en certaines occasions, que, toute femme du monde, tout artiste, toute grande dame qu'elle fut, plusieurs personnes aient pu la croire niaise. « Ma chère, lui avait dit un jour la plus spiriluelledes reines (c'est nommer la reine d'An-

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gleterre), vous êtes la femme d*esprit la plus sotte que je connaisse ! »

Elle était née pour être dupe ! Composée de contrastes, elle avait une grande fermeté de caractère, beaucoup de décision dans Tesprit et ne revenait jamais sur un parti pris. Capable des plus grands dévoùments, elle était foncièrement bonne, c'est à dire naturellement bienveillante, quoique Ton eût pu dire d'elle qu'elle était la bonté armée.

La duchesse avait un salon comme nulle autre personne qu'elle au monde n'eût pu le constituer. C^est un des rares salons de ces vingt dernières années. Léi^itimistes, républicains, orléanistes, bonapartistes, s'y coudoyaient. Jamais une discussion ne dégénérait en querelle... car la maîtresse de la maison avait un tact parfait et savait diriger la conversation... Elle eût été parfaite à la présidence d'une grande assemblée. Son salon rivalisait avec celui de madame de Castellane, où régna si longtemps le comte Mole. Il n'avait pas de couleur politique prononcée, bien qu'on pût deviner les tendances de la maîtresse de la maison^ mais il avait une nuance littéraire très accusée. C'était là que se décidait en dernier ressort l'élection aux diverses académies; c'était là qu'on jugeait le dernier tableau, la pièce en vogue ; là enfin que se révélèrent plusieurs de nos grands hommes du jour.

La duchesse était extrêmement sévère en fait de femmes, et si deux ou trois fois par an elle ouvrait ses salons, comme elle y était obligée, à ces grandes réunions dont les femmes sont le corollaire obligé et Taccompagnement indispensable, le choix le plus minutieux dictait ses invitations. À ses raoùts de chaque semaine, elle en invitait peu... Elle trouvait que la présence des femmes en général était plus embarrassante qu'utile, et souvent gênante, dans une réunion purement littéraire. — Les femmes, disait-elle, apportent partout une frivolité banale qui ne me fait même plus sourire, depuis que je suis vieille!... Mais ce à quoi elle veillait avec le plus grand soin, c'était de ne jamais laisser pénétrer chez elle une femme du demi-monde, quoiqu'elle reçût souvent à ses grandes soirées, et se trouvât fort honorée de recevoir quelques artistes du Théâtre-Français ou de TOpéra, heureuses à leur tour de trouver dans cette assemblée un auditoire intelligent et sympathique. On lui avait reproché souvent cette facilité peu compatible, disaiton, avec la rigueur absolue qu'elle montrait pour les femmes dont la position était fausse ou alambiquée; mais elle se trouvait logique et ne comprenait pas ce reproche. — On n'a pas à s'occuper de la vie privée des actrices en renom, disait-elle, remplies de distinction et d'esprit pour la plupart, ha-

bitoées à vivre avec les maîtres, coudoyant tous les jours les gens de génie, quelques-unes sont vraiment les grandes dames de Pépoque. Madame de Fulgence eût paraphrasé volontiers une lettre célèbre de madame É. de Girardin. On Tavait vue recevoir Rachel et Augustine Brohan , ces deux reines de l'art et de Tesprit, comme elle n'eût pas reçu une princesse du sang.

Elle avait donc un entourage fervent, surtout choisi. Toutes les gloires du temps Pavaient appréciée, encensée, et qui plus est, aimée d'une adoration respectueuse. Elle était de ce genre de femmes qui semblent nées pour Tamitié. Avait-elle eu des amants dans sa jeunesse? Ses ennemis disaient que oui, et ses nombreux amis soutenaient que non. Pour notre part, nous n'osons rien décider à ce sujet, mais nous sommes bien convaincu que si quelqu'un avait osé aborder ce chapitre avec elle, elle eût répondu en toute sincérité... Elle devait avoir tous les courages, le courage de ses affections et celui de ses fautes, si elle en avait commises. Elle eût rougi de sa lâcheté, si elle eût renié une conviction ou une faiblesse; mais personne n'avait le droit de lui faire cette question, et personne ne la lui fit. Quant à nous, nous ne pouvons qu'exprimer ici notre opinion personnelle sur cette charmante femme. Nous croyons donc qu'elle avait

dû inspirer beaucoup plus le sentiment de Taniitié que celui de Tamour... Si Ton avait commencé par l'entourer avec d'autres idées, d'autres espérances, peut-être, par une transition insensible, l'amour devenait peu à peu une franche» et solide amitié, ayant quelque chose de l'amour en effet, comme toutes les amitiés des hommes pour les femmes, mais dans des régions idéales et désintéressées. Bref, par la nature même de sa personne, — nous avons déjà dit qu'elle n'était pas jolie, — elle n'inpirait pas le désir... Sa séduction était latente. Elle avait beaucoup d'amis, ou plutôt, pour employer une expression à elle, beaucoup de partisans... Elle n'inspirait pas l'indifférence. On l'aimait à l'excès ou on la haïssait souverainement... Ceux qui la connaissaient en disaient le plus grand bien... Ceux qui ne la connaissaient pas en disaient... le plus grand mal... Les uns l'adoraient et portaient jusqu'à l'enthousiasme leur admiration pour ses nobles et généreuses qualités... Ceux-là chérissaient jusqu'à ses défauts!... Les autres poussaient à Textréme leur antipathie pour ses habitudes de parti pris, d'opinions arrêtées, de franchise impitoyable, de mépris du qu'en dira-t-on.

Elle n'aimait pas les conseils, surtout les donneurs de conseils ; elle disait souvent : « Un bon

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conseil n'a jamais fait plaisir qu*à celui qui le donne ! » Donc, sensible et enthousiaste, elle avait des haines et des affections : haines invétérées, affections à toute épreuve. Elle n'aurait jamais fait la première une méchanceté, c'est là, croyonsnous, la vraie bonté. Je crois que la seule supériorité qu'elle n'eût pas, c'était celle du pardon : incapable d'oublier le mal ou le bien, je ne pense pas qu'elle ait jamais laissé une seule offense impunie, un seul service inrendu. Elle rendait au centuple le bien et le mal. Incapable d'agression, elle ne se servait de ses armes que lorsqu'on l'y obligeait. Mais malheur alors à l'imprudent qui i'avaitoffensée. Comme toutes les natures complètes, elle était vindicative, parce qu'elle était passionnée...

Elle s'intéressait à tout et avait réussi à augmenter tellement toutes ses sensations par sa force d'impression, qu'elle vivait la vie de dix femmes.

Elle avait une manière à elle de sentir les œuvres d'art. En peinture et en sculpture elle avait trois degrés d'adoration. Pour nous faire mieux comprendre, nous allons citer quelques exemples. Tout en faisant la part des modernes, elle avait un culte plus prononcé pour les anciens. Mais, là encore, se plaçaient les trois degrés dont nous avons parlé. Ainsi, dans le Salon carré, elle éprouvait

simplement dé la sympathie poar rArchange saint Michel, de Raphaël; — elle aimait d'amitié les Noces de Cana, de Véronèse; mais elle aimait à'amour la Vierge de Murillo. Les mêmes nuances pouvaient être observées pour les œuvres des sculpteurs : profonde sympathie pour le Milon, de Puget; grande amitié pour le Spartacus, de Foyatier, et amour passionné pour le mignon Enfant à la tortue. En musique, elle avait un système à elle pour jouir des œuvres des maîtres de Tart. Elle commençait par les interpréter elle-même, afin de s*en rendre un compte matériel, et quoiqu'elle n'eût pas une exécution consommée, alors même qu'elle pataugeait y suivant son expression, le sentiment artiste dominait; s'abandonnant alors à toute la fougue de son imagination, elle se bâtissait intérieurement tout un petit roman sur le thème adopté par Fauteur. Rien de plus ravissant que ses improvisations sur les motifs connus des grands compositeurs. C'était inégal, incorrect peut-être quelquefois, avait dit Rossini, mais c'était inspiré. Ses amis intimes seuls, au surplus, avaient eu le bonheur de participer à ses rêveries artistiques, et encore c'était à la campagne; à Paris, elle faisait rarement de la musique, elle en laissait peu faire chez elle, elle trouvait que cela nuisait aux conversations; mais lorsque pendant sa villégiature elle jouait ce

charmant motif de Mozart intitulé : Lison dor* maitf elle racontait, tout en exécutant les notes, une histoire délicieuse, qui s'adaptait parfaitement au sentiment qui avait dicté Tœuvre. En jouant la Dernière Pensée de Weber^ elle pleurait de vraies larmes. Voilà, disait-elle, tout en suivant la partition , voilà bien la désolation du pauvre poète qui se sent mourir. — Oui , la nature est belle, le monde est brillant... mais lui... il meurt... Si, la, si, la, si, la... sol... Il est seul à la fin de sa vie... le pauvre chevalier... et cependant, que de trésors il avait amassés dans son cœur! Gomme il eût aimé! Comme il eût pu être heureux!... Mais, vœux superflus! La mort l'emporta au plus beau de sa gloire... si, la, si, la, si, la, sol! Et Ton pleurait avec elle... On riait avec elle... Que de nouvelles charmantes elle a su trouver dans les symphonies de Beethoven ! Quelle pastorale délicieuse un librettiste aurait pu mettre en vers, s'il lui avait entendu raconter VOrage, de Steibelt, ou le Souvenir d'un petit enfant^ d'Alfred Quidant! C'était, en un mot, Part fait femme! Elle avait remplacé la jeunesse disparue, la beauté absente^ par les qualités les plus attrayantes. Ardente à acquérir des connaissances nouvelles , elle se livrait passionnément à tout ce qui paraissait nouveau à son esprit insatiable. Les tables tournantes

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roccupèrent un mois; le spiritisme l'attira. Elle se livra tout entière à cette science qui serait si consolante, si tant de charlatans ne la déshonoraient par des spéculations indignes.

Les sciences exactes l'attiraient aussi... L'étude de la géologie la ravissait. Elle aimait à reconstruire les mondes passés avec Cuvier, ce génie superbe que David a si bien représenté, Tœil plongeant dans la nue et la main enfoncée dans le globe terrestre. Une théorie nouvelle d'un Suédois qui prétendait avoir trouvé le secret de la vie et de la mort, qui pétrifie les corps, c'est à dire les réduit à l'état d'insensibilité complète et les ranime ensuite à sa volonté, fut un nouveau prétexte d'études pour la duchesse qui fit exprès le voyage de Stockholm afin d'assister aux expériences du savant. Puis ce fut le tour du docteur Gorini, de Lodi. Elle se rendit à Turin uniquement pour se rendre compte de ses découvertes (1).

(1) Quoi de plus curieux et de plus étrange, en effet, que de voir le monde se former dans un baquet de zinc. La croûte terrestre, les montagnes et les volcans, de vraies montagnes et de vrais volcans qui vomissent de la lave et qui font entendre de véritables détonations? M. Gorini pourra, quand il le voudra, faire des mondes habitables... Il a le secret du liquide qui, selon lui, a été à la fois le principe et la matière du globe terrestre. Une lui manque que le

La duchesse voulait être et était, par le fait, universelle.

Elle passait sans transition d'un livre à un autre, d'une lecture frivole à une lecture sérieuse. Elle pleurait avec Clarisse Harlowe, et riait de tout son cœur avec Nicolas Nickleby. Elle aimait Marie Stuart et sentait son cœur battre, malgré les indignations d'un de ses amis, sévère classique, aux hoquets de madame Laurent. Après Rob-Roy elle dévorait Faust... Après Rabelais, elle s'attachait aux Confessions de saint Augustin. Les poésies de Victor Hugo et celles d'Alfred de Musset qu elle n'avait comprises et aimées qu'à trente ans, côtoyaient

vase pour recevoir ce liquide dont il n'a révélé la composition à personne.

Non content de créer des mondes nouveaux, M. Gorini a découvert le moyen de conserver les mondes anciens. En présence d'un cercle d'élite, je l'ai vu exhiber une série de cadavres réduits par lui à l'état de statues. Ces cadavres furent trempés dans l'eau, et reprirent toute la fraîcheur et la mollesse de la chair vivante. Ce qu'il y a de particulier dans sa méthode d'embaumement, c'est que toutes les parties extérieures et intérieures, le sang lui-même, restent tout à fait intacts. J'ai pu me convaincre que les rapports signés par les princes de la science italienne, MM. Baruffi, Sobrero, Moleschott et de Filippi, étaient encore au dessous de la vérité. Dans ses moments perdus, M. Gorini fait du marbre, qui participe du bois et du caoutchouc... Un de ces jours, il fera de l'or.

(Note de rauteur.)

sur son bureau la bulle Unigenitus. Mais tontes ses lectures étaient faites sérieusement. Elle ne faisait pas parade de sa bibliothèque. Elle ne ressemblait en rien à ces amateurs passionnés de livres qui rougissent d'entendre parler d'un ouvrage qui leur est inconnu, non pas parce qu'ils ignorent la matière que cet ouvrage traite, mais parce qu'il manque à leur collection. Pauvres bibliophiles que ceux-là, dont toute la richesse réside dans la quantité de volumes acquis! Voyez-les... Quand ils entrent dans leur cabinet, ils contemplent des monceaux d'ouvrages. Ils promènent leurs regards sur ce riche assemblage, ouvrent en une heure soixante vohimes et sortent la tète embarrassée et Tesprit vide. Malades de l'amour de la collection, ils ressemblent à ces convalescents qui voient une table splendidement servie... Ils goûtent à tous les plats et sont bien vite rassasiés, sans avoir réellement mangé d'aucun.

Madame de Fulgence avait en toutes choses des opinions arrêtées dont elle ne démordait jamais ; son imagination avait le pouvoir d'évoquer tel personnage de l'histoire ancienne ou moderne dont elle était éprise. Pour elle aucun de ces grands génies n'était mort... et, lorsqu'on accusait en sa présence, un de ses héros favoris, tels que Shakespeare, Molière, Schiller, Goethe, Swedenborg,

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Swift, Corneille, Mirabeau surtout, et d^autres que nous oublions... il n'y avait pas un détail de l'histoire du maître dont elle prenait la défense, pas une ligne de sa correspondance, qu'elle n'eût étudiés, retrouvés, pour s'en servir comme d'un argument contre son antagoniste. On aurait juré, en Tentendant parler, qu'elle avait été* la contemporaine de tous ses défunts amis.

Sa mémoire était prodigieuse, et elle avait naturellement une méthode sûre, grâce à laquelle elle ne se fourvoyait jamais.

Sainte-Beuve, cet érudit inépuisable, et le célèbre collectionneur d'autographes, j'ai nommé M. Feuillet de Conches, étaient souvent restés surpris, ébahis, devant cette mémoire implacable.

— Dieu me pardonne, murmurait Sainte-Beuve, la duchesse en sait encore plus que moi sur Chateaubriand !

— Celte femme est un démon... charmant, s'écriait Feuillet de Conches... Elle sait ce qu'il y a dans mes autographes les plus secrets et les plus inédits... et cependant il n'y a que moi au monde qui possède ces documents.

La duchesse avait une grande facilité d'assimilation; si elle copiait |le tableau d'un vieux maître, elle s'appropriait immédiatement la tonalité de sa couleur et ses procédés intimes; de même que

lorsqu'elle lisait un livre , les idées de ce livre s^incrustaient dans son esprit comme les lettres slncrustent dans le marbre. Mais, modeste et sans vanité^ elle pouvait toujours paraître instruite et intéresser son auditoire... sans jamais être pédante ou dogmatique.

D'une grande droiture et d*une grande loyauté, elle avait toutes le$ qualités d'un homme en même temps que toutes les sensibilités d'une femme; courageuse jusqu'à Timprudence, vraie jusqu'à la hardiesse, dévouée jusqu'à la folie... c'était l'amie la plus vaillante qu'on pût imaginer. Elle vivait dans des termes parfaits avec son mari, excellent homme, doué de qualités négatives, et dans la diplomatie depuis l'âge çle vingt ans... Il représentait la Belgique près d'une petite cour d'Allemagne ; mais comme la duchesse n'aimait rien tant que son Paris, — elle y était née et était Parisienne jusqu'au bout des ongles, — sitôt qu'on avait quelques mois de congé, ou bien dans l'intervalle d'une mission à l'autre, elle revenait à Paris où elle avait conservé dans le faubourg Saint-Honoré un charmant hôtel entre cour et jardin.

Telle était la femme chez laquelle Magarthy tenta de s'introduire.

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