LES NAÏVETÉS B'UNE FEMIME B'ESPRIT
Magarthy, grâce à Simon Lenoir, connut bientàt les habitudes de la duchesse, le nom de tous ceux qui composaient son cercle intime, et, un soir d'Opéra, elle se résolut à tenter ce qu'elle appelait le grand coup. Elle défendit à madame du Tilleul et à Simon de la suivre, et se rendit rue Lepelletier. Elle avait une loge qui faisait face à celle de madame de Fulgence, et celle-ci, pendant la soirée, demanda plusieurs fois à ses amis quelle était cette petilefemme,joliequoiquedéjà obèse,assise modestement derrière deux belles enfants qui occupaient le devant de la loge et qui semblaient jouir sincère-
ment de la musique. Personne ne pul lui répondre; puis la conversation changea et la duchesse avait oublié sa voisine de face, quand, à la sortie du théâtre, au moment où elle allait monter en voiture, elle vit rinconnue franchir le péristyle et chercher des yeux quelqu'un qui ne venait pas, un domestique sans doute. Elle allait passer outre, quand tout d'un coup elle vit cette femme chanceler et donner des signes évidents de faiblesse ; la duchesse s'élança vers elle assez à temps pour la retenir. L'inconnue venait de tomber sans connaissance! La faire porter dans sa voiture, y jeter ses enfants , fut pour madame de Fulgence TafTaire ' d'un instant, et jusqu'à son hôtel elle lui prodigua les soins les plus empressés; mais lorsqu'on s'arrêta sous la porte cochère, l'inconnue n'avait pas encore repris ses sens. Loin de soupçonner une feinte, la bonne duchesse fit préparer un lit dans sa chambre; une de ses femmes y coucha madame de Talin, tandis qu'une autre emmenait les enfants ; alors Magarthy se décida à ouvrir les yeux et à regarder tout autour d'elle, en murmurant le mot traditionnel : « Où suis-je? »
— Vous êtes chez moi, lui dit la duchesse en se nommant, et j'espère que vous voudrez bien y rester cette nuit; car, dans l'état où vous vous trouvez, je ne souffrirai pas que vous retourniez
bES MARIAGES DE LA CRÉOLE. 3^
chez vous; un de mes gens va aller prévenir votre mari, et demain, quand vous serez mieux, je vous rendrai votre liberté.
— En vérité, madame la duchesse, je crains réellement d'abuser...
Mais la duchesse insista tellement que Magarthy dut céder. Un domestique de madame de Fulgence alla prévenir la tante de madame Octavie de Talin qu'elle eût à ne point s'inquiéter de l'absence de sa nièce, et la nuit se passa sans autre incident. La créole élait ravie d'élre parvenue si facilement à faire la connaissance de la duchesse de Fulgence, et celle-ci, après avoir fait préparer une potion à la malade, s'endormit en se demandant quelle pouvait être cette femme si câline et si gracieuse. Elle attendait avec impatience le lendemain pour s'éclairer sur le compte de sa nouvelle connaissance.
A dix heures la duchesse se réveilla, et sa première pensée fut pour sa pensionnaire improvisée : elle regarda du côté du lit de Magarthy, et ne fut pas peu surprise de le voir vide.
Et portant ses regards de l'autre côté de l'appartement, elle aperçut notre créole complètement habillée, qui lisait dans Tembrasurè de la fenêtre. Celle-ci, aussitôt qu'elle vit la duchesse réveillée, s'approcha de son lit avec une modestie charmante, et lui dit :
354 LBS HARIAGBS DE Lk CRÉOLE.
— II y a longtemps qae je suis debout... mais je n'ai pas voulu vous déranger. Vous dormiez si gentiment que c'eût été un crime d^interrompre un sommeil qui devait être peuplé des songes les plus riants.
Et elle s*assit en face de la duchesse, qui lui tendait une main qu elle s'empressa de saisir et de baiser.
— Vous ne partez pas, j'espère? Commentallezvous? Mieux, sans doute, puisque vous êtes levée. Mais vous m'avez fait horriblement peur hier au soir.
Et ici commença entre les deux femmes une de ces conversations dont les femmes seules ont le secret. Au bout d'une demi-heure, elles se connaissaient complètement. Du moins Magarthy connaissait-elle parfaitement la duchesse. Puis vint le chapitre des confidences. Sans montrer une indiscrétion de [mauvais goût, la duchesse amena tout doucement la rusée créature à lui confier sa vie : c'est ce que demandait Magarthy. Elle raconta une histoire longuement préparée. Elle était une des plus riches créoles de Tile Bourbon, mais elle ne voulait pas abuser d'une rencontre fortuite pour capter la bienveillance de la duchesse. Pauvre femme trompée cruellement au début de la vie, elle avoua qu'elle n'avait jamais été mariée. Son fiancé,
qai était son amant depuis de longues années, mourut avant d'avoir pu légitimer ses enfants. On voit qu'elle s'était peu mise en frais d'invention, et que le récit qui lui avait servi pour M. de Lauménil trouvait une seconde édition. Alors, pour cacher sa honte, elle avait fui Bourbon pour toujours. Elle n'avait emmené avec elle que son oncle et sa tante, pauvres parents dont elle avait voulu rendre les vieux jours heureux, et elle se consacrait uniquement à l'éducation de sa petite famille, mais elle avait peur de ne pouvoir achever sa tâche. La maladie terrible qui la minait, l'enlèverait tout d'un coup, el ses pauvres enfants resteraient sans tutrice intelligente pour les guider dans les sentiers si ardus de la vie. Son oncle et sa tante étaient trop vieux et d'une intelligence trop bornée pour qu'elle pût compter sur une protection efficace de leur part. Ah! si elle pouvait vivre assez longtemps pour voir sa fille ainée, sa bonne et belle Mézélie, contracter un mariage sortable! Elle n'aurait plus rien à demander à Dieu sur la terre. Sa tache serait finie, car Mézélie, une fois mariée, la remplacerait auprès de ses sœurs. Mais Mézélie était encore bien jeune : elle craignait de forcer la volonté de ce cher petit ange en lui imposant un mari. Elle n'était cependant pas embarrassée pour établir sa fille... Son immense fortune
attirerait les préteDdâDts. Elle laissa adroitement entendre que chacun de ses enfants aurait au moins soixante mille livres de rente; c'était le choix seul qui l'inquiétait. Le cœur de Mézélie ne soupçonnait pas encore l'amour. Enfin elle termina en disant qu'elle se confiait à la Providence et qu'elle attendait tout de la protection divine.
Pendant ce récit, dont nous n'avons rapporté que le sommaire , la duchesse n'avait cessé d'examiner la créole. Elle s'intéressa avec elle au sort de ses enfants; elle pleura avec elle sur la probabilité d'une fin prématurée, et, quand Magarthy eut terminé son odyssée... elle lui prit les deux mains , l'attira sur son cœur, l'embrassa cordialement et lui fit promettre de lui amener prochainement sa fille aînée.
La glace était rompue.
Magarthy venait de faire la conquête d'une place importante; elle venait de pénétrer avec effraction dans le cœur enthousiaste de madame deFulgence.
Une liaison assez intime suivit cette première rencontre. Magarthy présenta le reste de ses enfants à la duchesse, qui les trouva charmants. Une promenade au futur château fut organisée, et cette petite partie de plaisir, accompagnée de la collation de rigueur, resserra encore les liens qui unissaient les deux femmes. La duchesse, nous l'avons
dit, était foncièrement bonne. L'amour d^Octavie de Talin pour ses enfants, sa conduite en apparence sans reproche, lui firent oublier Tirrégularité de la position de cette mère sans mari. Au contraire, ce fut peut-être une des raisons qui rattachèrent davantage à la créole. La duchesse n'avait pas de jeune fille auprès d'elle, elle pouvait fermer les yeux, à la rigueur, sur celle situation de sa nouvelle amie, qu'elle croyait au surplus ignorée de tous. Puis la duchesse, qui n'avait jamais eu d'enfant, se sentit prise d'une affection presque maternelle pour toutes ces fillettes si douces, si jolies, si bien élevées même. Magarthy, de son côté, ne négligea rien pour cimenter des relations sur lesquelles elle comptait pour arriver à trouer enfin le rempart qui sépare le faubourg Saint-Germain des autres quartiers, comme la grande muraille des Chinois les préserve de l'invasion des Tartares.
Magarthy était devenue indispensable à la duchesse. C'était une dame de compagnie gratis que la Providence lui avait envoyée. Obséquieuse, chatte, humble ^t prévenante, l'aventurière s'était rendue nécessaire. Jamais la duchesse n'avait rencontré une personne qui lui fût aussi sympathique. Et puis, de combien de prévenances Magarthy ne la comblait-elle pas? Chaque jour un bouquet la
précédait d'une heure ou deux chez sa noble amie. Les jeunes filles lui brodaient à l'envi des pantoufles... Milie petits ouvrages au crochet lui étaient offerts par ses petites fées tricoteuses , comme elle les appelait. De temps à autre, Mézélie lui écrivait des petits billets pleins de candeur et d'affection. £n voici un entre beaucoup d'autres :
« Chère et respectable bonne amie>
« Je prie le bon Dieu pour vous. J'ai demandé au ciel que vous aimiez toujours notre chère maman comme elle vous aime.
« Gomme je terminais ma prière, le vent qui souffle très fort ce malin a enlr'ouvert ma fenêtre, et une jolie feuille de rose est venue tomber dans mes mains. Je vous l'envoie pour que vous pensiez un peu à vos petites tricoteuses qui, elles, pensent constamment à vous.
« Nous nous demandons si jamais dimanche arrivera, afin que nous puissions vous voir. Ma petite sœur Julie a peur que nous ne mourrions toutes les trois avant ce jour-là. Moi , qui suis la plus raisonnable, je me contente de trouver le temps bien long et d'accuser les faiseurs d'almanachs qui n'ont mis qu'un dimanche dans la se-
maine. Oh! les vilains chapeaux pointus, je les déteste. Mais je vous aime de tout mon cœur.
« Mézélie de Talin. »
Magarthy, elle aussi, prodiguait les billets. Elle écrivait à sa chère amie à propos de la moindre chose. Il est bien entendu que c'était le compère Simon qui tenait la plume. Il s'était créé, pour Tusage de Magarthy, une petite écriture de femme, fine, élégante, et qui ne manquait pas d'une certaine originalité.
Il y avait déjà quinze jours que la duchesse entretenait commerce d'amitié avec la fausse madame de Talin , et déjà, admise dans ses salons, Magarthy avait fait la connaissance de plusieurs per-. sonnes du plus grand mérite, entre autres, du vicomte de Prisse, de Jacques Tayeur, dont l'histoire trouvera sa place plus loin et que nous désignerons simplement dès à présent, par la qualification d'un des plus riches capitalistes de l'époque, de Georges Pontis, le député poète, de Berthe Legrand, la petite cousine de Tayeur, etc., etc.
Nous vous présenterons d'abord le vicomte de Prisse.